En lisant ce titre pour le moins aguicheur (disons prometteur, dans le genre) sur cette couverture à la fois très contemporaine tout en étant déjà kitsch et ringarde, je n’ai pu m’empêcher de me jeter sur la quatrième de couverture : anciens rivaux de lycée, roadtrip, cohabitation forcée… Super. Après Captive, j’avais besoin de me requinquer avec une bonne vieille romance feelgood. Et je dois reconnaître avoir été surpris, à la lecture attentive (comme toujours), par ce livre : contrairement à ce que son marketing crie au monde, c’est un peu plus grave et profond que cela.

L’héroïne, Noelle, 28 ans, est revenue vivre chez ses parents après son licenciement. On comprend que ce-dit licenciement a été provoqué par le deuil difficile, voire impossible, de sa grand-mère Kathleen avec qui elle avait une relation fusionnelle. En triant ses affaires, Noelle tombe sur une photo d’elle, avant son mariage, avec un mystérieux Paul, et des lettres d’amour qu’elle et il se sont échangés. Intriguée, elle veut absolument en savoir plus et publie une vidéo TikTok comme une bouteille dans l’océan numérique pour tenter de retrouver ce Paul. Il se trouve que, comme par hasard, c’est le grand-père de Théo, son rival du lycée à qui tout semble réussir…

J’ai fait mes devoirs : c’est un premier roman (qui paraît directement en poche – passons) et Jessica Joyce l’a construit assez habilement en imbriquant le deuil de la grand-mère, la reconstitution par Noelle, Paul et Théo du voyage de noces avorté, et la romance encouragée avec gourmandise par le grand-père entre ces deux anciens meilleurs ennemis dont la rivalité se double désormais d’un rapport de classe : il « a réussi » en développant une application à succès, elle est une photographe au chômage avec de gros problèmes de confiance en son art. Les personnages sont adultes (28 ans) et ont des problèmes de jeunes adultes contemporains crédibles : le chômage, l’angoisse du monde du travail, trouver sa place, le retour chez les parents, le deuil… La lecture est tributaire de ses circonstances : en sortant du nullissime Captive, j’ai éprouvé un certain plaisir à lire ce roman, certes pas un chef d’œuvre, mais écrit (oui, la barre est là), et pas juste une histoire vaguement racontée ou un scénario. L’autrice a de l’humour et un certain sens de la formule : « Il me parcourt rapidement des yeux, mais pas de façon sexy. Plutôt comme s’il avait commandé un steak de bœuf wagyu et qu’on lui servait un burger Mc Do périmé » (p. 37) ; « Je lève les yeux vers lui, et mon regard tombe sur une miette de pain coincée dans le duvet de son torse. Beurk. Je meurs d’envie de la lui retirer. […] Il passe une main sur son torse, délogeant la miette au passage (snif), et remue sur sa chaise. » (p. 66-67).

Surtout, Joyce n’abandonne pas la question du deuil une fois la machine romanesque et romantique lancée. Elle arrive à faire sentir l’amour profond et la tristesse abyssale de son héroïne envers sa grand-mère morte : le voyage avec Paul est une manière de la faire revivre et de l’honorer, mais la fin du voyage la fait mourir symboliquement une seconde fois. Le ton feelgood de l’histoire d’amour – qui se déroule tranquillement et est même assez torride – est constamment contrebalancé par des accès de tristesse et d’émotion de Noelle.

Après, il y a des faiblesses. C’est trop long, ça traîne en longueur. Il y a aussi un peu trop de sexe, à mon avis ; l’autrice prend son temps et y arrive habilement, mais une fois qu’on y est, se fait bien plaisir… Je regrette une scène de cartomancie, ficelle un peu grosse pour développer ses personnages. C’est dommage, mais bon, c’est un premier roman, alors on pardonne. Et puis, quand on s’appelle Joyce, il y a une certaine pression à se lancer en littérature. Fût-elle de genre.

antoinegrivel
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le 11 août 2024

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Antoine Grivel

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