Dylan avait dit un jour qu’il faudrait 100 ans pour comprendre son travail. Ca peut sembler un peu prétentieux, et lorsqu’on lit les interviews de Dylan ca ne ressemble pas vraiment à son caractère. Si Dylan dit cela ce n’est sans doute pas pour se vanter mais bel et bien parce qu’il existe une multitude de références dans son travail qui restent pour beaucoup encore à découvrir.
Je vous proposerai quelques exemples parmi tant d’autres et je vais commencer par une chanson qui est loin, très loin, d’être une de ses plus connue : Long Time Gone
Long Time Gone est une chanson écrite en 1962, une de ses premières donc, alors qu’il était encore un chanteur à la recherche de son public (avant l’explosion Freewheelin).
A l’époque Dylan gagnait essentiellement sa vie en composant des chansons pour les autres. Il enregistrait les chansons sur un petit magnétophone qu’il envoyait à son éditeur M. Witmark & Son.
Cette époque qui s’étale de 1962 à 1964 à été édité sur le volume 9 des bootlegs series en 2010.
La sortie de ce disque a permis de découvrir les premières versions de certains classiques comme le fameux blowin in the wind, ou bien Hard Rain mais également de nombreux titres restés inédits comme par exemple long time gone, notre chanson du jour.
Les fans de Dylan connaissaient déjà cette chanson qui avait été interprété deux fois en live en 1962 et 1963 avant de disparaitre à jamais de son répertoire.
voici les paroles
My parents raised me tenderly
I was their only son
My mind got mixed with ramblin’
When I was all so young
And I left my home the first time
When I was twelve and one
I’m a long time a-comin’, Maw
An’ I’ll be a long time gone
On the western side of Texas
On the Texas plains
I tried to find a job o’ work
But they said l’s young of age
My eyes they burned when I heard
“Go home where you belong!”
I’m a long time a-comin’
An’ I’ll be a long time gone
I remember when I’s ramblin’
Around with the carnival trains
Different towns, different people
Somehow they’re all the same
I remember children’s faces best
I remember travelin’ on
I’m a long time a-comin’
I’ll be a long time gone
I once loved a fair young maid
An’ I ain’t too big to tell
If she broke my heart a single time
She broke it ten or twelve
I walked and talked all by myself
I did not tell no one
I’m a long time a-comin’, babe
An’ I’ll be a long time gone
Many times by the highwayside
I tried to flag a ride
With bloodshot eyes and gritting teeth
I’d watch the cars roll by
The empty air hung in my head
I’s thinkin’ all day long
I’m a long time a-comin’
I’ll be a long time gone
You might see me on your crossroads
When I’m a-passin’ through
Remember me how you wished to
As I’m a-driftin’ from your view
I ain’t got the time to think about it
I got too much to get done
Well, I’m a long time comin’
An’ I’ll be a long time gone
If I can’t help somebody
With a word or song
If I can’t show somebody
They are travelin’ wrong
But I know I ain’t no prophet
An’ I ain’t no prophet’s son
I’m just a long time a-comin’
An’ I’ll be a long time gone
So you can have your beauty
It’s skin deep and it only lies
And you can have your youth
It’ll rot before your eyes
Just give to me my gravestone
With it clearly carved upon:
“I’s a long time a-comin’
An’ I’ll be a long time gone”
Lorsqu’on se penche sur la mélodie de la chanson on retrouve exactement la même sur la chanson « my name is john johanna » qui est un vieux trad Américain. La chanson date très probablement de la fin du 19eme siècle, elle est une variante d’un autre air traditionnel nommé the state of arkansas.
My name is john johanna a été enregistré pour la première fois en 1927 par un chanteur folk très populaire à cette époque, du nom de Kelly Harrel.
Sa version se retrouvera sur l’anthologie de la folk américaine édité dans les années 50 par Harry smith
On sait que Dylan avait appris les chansons de cette anthologie par coeur et il est donc plus que probable que la mélodie trouve sa source dans cette chanson folklorique.
Mais d’autres recherches ont permis de se rendre compte que de nombreuses chansons traditionnelles utilisaient exactement la même mélodie, comme par exemple Maggie Walker Blues
[url=https://www.youtube.com/watch?v=rZJFMaP00bs]https://www.youtube.com/watch?v=rZJFMaP00bs[/url]
Dans cette version enregistrée par deux légendes de la folk Doc Watson and Clarence Tom Ashley, il faut se pencher sur le texte
Voici comment la chanson débute
My parents raised me tenderly,
They had no child but me.
My mind being placed on rambling,
With them I couldn’t agree
Just to leave my aged parents
And them no more to see.
Et voici le texte de bob dylan
My parents raised me tenderly
I was their only son
My mind got mixed with ramblin’
When I was all so young
And I left my home the first time
When I was twelve and one
I’m a long time a-comin’, Maw
An’ I’ll be a long time gone
La parenté est évidente!
Par la suite la chanson Maggie Walker part dans une autre direction mais on sait maintenant que My name is john johanna n’était pas la seule inspiration de Dylan pour sa chanson
Il y a aussi régulièrement dans les paroles de Dylan des strophes prophétiques et dans cette chanson, écrite en 1962 il y a un verset resté célèbre
If I can’t help somebody
With a word or song
If I can’t show somebody
They are travelin’ wrong
But I know I ain’t no prophet
An’ I ain’t no prophet’s son
I’m just a long time a-comin’
An’ I’ll be a long time gone
Dans ces vers écrits plusieurs mois avant que Dylan n’accède à un statut d’icône et de prophète il rejette déjà cette position.
« je ne peux aider personne avec un mot ou une chanson
si je ne peux pas lui montrer qu’il prend le mauvais chemin
Or je ne suis ni un prophète, ni un fils de prophète «
Si la chanson a disparue, en apparence, de l’univers de Dylan elle continuera de traverser le temps en sous jacent et la mélodie réapparaitra bien des années plus tard en ayant subie plusieurs mutations sous la forme du classique Shelter from the storm
Cette chanson pourtant secondaire dans la grande oeuvre de Bob Dylan permet de mieux comprendre pourquoi cet artiste est tellement important pour les Américains. En puisant son inspiration dans le répertoire originel de l’Amérique, celui des ancêtres, il est le trait d’union entre le présent et le passé. Dylan contrairement à ce que l’on pense n’a jamais cessé de faire de la folk music, c’est à dire de travailler le répertoire folk. Il le fera jusqu’à aujourd’hui.
Il dira lui même
« Ne pensez pas que j’ai arrêté de chanter de la folk music -
ce n’est pas du tout le cas -
Les chansons folk m’ont montré la voie
Elles m’ont montré que les chansons peuvent dire quelque chose d’humain
Sans « Barbara Allen » il n’y aurait pas de » Girl from the North Country » -
Sans » Lone Green Valley » il n’y aurait pas de » Don Think Twice » -
Sans » Jesse James » il n’y aurait pas de » Davy Moore » -
Sans » Twenty one Years » il n’y aurait pas de » Walls a red wing «
Le folk n’est pas une question d’instrument, c’est une question de répertoire et de la manière dont on le travaille. Dylan a montré que l’on peut faire de la folk music avec une guitare électrique, mais pour le comprendre il faut prendre le temps de se pencher sur ses chansons et c’est pourquoi il faudra au moins 100 ans pour saisir toute la portée de son travail. Il faudra un siècle pour comprendre à quel point il a transformé le vieux répertoire en quelque chose de nouveau.
Dylan n’écrit pas des chansons, il les remet simplement au goût du jour.
Il n’a jamais cessé de le faire