L’analyse visionnaire d’une apocalypse politique

Avis sur Baron Noir

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Certes, « Baron noir » n’est pas la première série à traiter de politique.

Avant elle il y avait eu « The West Wing », sorti en 1999. Première série à vraiment se risquer à une exploration des arcanes du pouvoir. Un modèle d’ailleurs ouvertement revendiqué par Eric Benzekri, l’un des deux créateurs de « Baron noir. »

Et puis il y a eu « Borgen », sorti en 2010. Série danoise bien plus ambitieuse dans le fond puisqu’enfin on quittait la simple vision de surface du monde politique pour questionner davantage les idéologies, les modèles de société et les rapports de force.

Et enfin il y a eu « House of Cards », le dernier en date sorti, en 2013. Une série qui a eu le mérite de faire franchir un cap à la fiction politique, d’abord d’un point de vue formel, mais aussi et surtout du point de vue de son approche. Avec « House of Cards » – enfin – on osait quitter un certain angélisme respectueux pour se risquer à une exploration davantage cynique et donc – de mon point de vue – plus réaliste.

Or, il faut bien comprendre que ces trois séries que je viens de citer sont de véritables poids lourds. Des œuvres majeures aujourd’hui reconnues et respectées.
Des œuvres que j’ai d’ailleurs particulièrement appréciées, surtout pour les deux dernières.
Et pourtant – je vous le dis tout net – pour moi « Baron noir » est une série qui parvient à les surpasser toutes les trois.
Et de loin.

D’abord « Baron noir » surpasse « The West Wing » dans son approche du milieu.
Il n’est pas question de ménager ici qui que ce soit, y compris le spectateur.
Là où la série d’Aaron Sorkin voulait éviter de noyer ou de choquer, optant pour un personnel politique idyllique et des situations fortement simplifiées, « Baron noir » met les pieds dans le plat sans craindre les éclaboussures.
On parlera de politique des trois blocs, de politique redistributive, de « stals » et de « socialopes »…
On évoquera les Congrès de Tours, les fractures sociologiques internes des partis et la complexité des maillages et des statuts…
On montrera des collages d’affiches, des mouvements de jeunesse, des combines de couloir et des trahisons…
Rien ne nous sera épargné. La série estime qu’on est suffisamment intelligents pour cerner tout cela, suffisamment cultivés, suffisamment attentifs…
« Baron noir » assume. Et si ce qu’elle a à dire ne peut pas s’adresser à tout le monde alors tant pis. Elle ne s’adressera qu’aux personnes vraiment investies, curieuses et intéressées.
Mais au moins, ce qu’elle aura à dire, elle le dira sans aucune compromission.

D’ailleurs, c’est aussi l’autre point fort de « Baron noir » par rapport à cet autre homologue qu’est « House of Cards ».
Dans la série de Bo Willimon on sait critiquer habilement les combines politiciennes et les rapports de pouvoir, mais dès qu’il s’agit d’abandonner la politique politicienne pour commencer à aborder la politique pratique – les mesures à prendre, les outils pour changer le quotidien, pour penser et modeler le modèle social – tout s’écroule rapidement comme un misérable « château de cartes ».
Dans « Baron noir », par contre, on sait penser le monde. On n’hésite pas à creuser les idéologies et à réfléchir à un modèle social. Le cœur noble de la politique côtoie ses viscères les plus visqueuses. Le pire côtoie le meilleur. La politique est prise comme un tout.

Cette dernière qualité d’ailleurs, seule « Borgen » pourrait la disputer au « Baron noir ».
Mais l’œuvre d’Eric Benzekri et de Jean-Baptiste Delafon dispose d’un atout de poids par rapport à la série danoise : sa forme.
Sous la houlette d’un habile Ziad Doueiri, secondé lors de la troisième saison par Antoine Chevrollier, « Baron noir » bénéficie de l’inestimable privilège de disposer d’une réalisation au cordeau. Et même si elle n’est pas toujours inspirée dans ses phases de bougisme ou de transitions parfois grossières, elle nous gratifie néanmoins régulièrement de très jolies images filmées au drone et surtout d’un talent consommé pour stimuler un rythme soutenu tout en sachant ménager d’habiles moments de suspension ou d’envolée lyrique qui savent toujours tomber à point.

Mais toutes ces qualités – pourtant essentielles – ne pèsent au final presque rien à côté de ce qui fait la véritable force de ce « Baron noir » – celle qui fait d’elle une œuvre unique et brillante – il s’agit de sa vision.

« Baron noir » est une série qui voit comme peu d’œuvre de fiction savent voir.
Mieux encore : « Baron noir » est une série qui amène à voir.
Car « Baron noir » n’est pas l’œuvre de n’importe qui.
« Baron noir », c’est le bébé d’Eric Benzekri qui, avant d’être scénariste, fut un ancien diplômé de SciencesPo puis membre des équipes de cabinet de Jean-Luc Mélenchon et de Julien Drey.
L’homme sait de quoi il parle. Il a tout vu de l’intérieur. Il connait toutes les ficelles.
A ses côtés, des hommes comme Raphaël Chevènement ou de Thomas Finkelkraut. Ils sont les fils de qui vous savez. Autant dire deux savants du monde politique qui – excusez du peu – y sont carrément nés.
Et autour de tout ce petit monde là, des conseillers, des consultants, des gens en place…
Toute cette richesse humaine – précieuse – pour alimenter cette dissection du monde politique français.
Alors forcément, quand une pareille mécanique se met en branle, on se retrouve avec trois saisons d’une limpidité et d’une clairvoyance sidérante.

Chaque saison à quelque-chose à nous dire, même encore aujourd’hui.
C’est notamment le cas de celle qui pourrait pourtant apparaître comme déjà périmée aux yeux certains : la première, sortie en 2016.
En effet il semble bien loin le monde décrit dans cette première saison. Ce monde où le paysage politique était bipolarisé par deux poids lourds : le PS et LR.
Mais c’est justement toute la beauté des séries clairvoyantes comme l’est ce « Baron noir » : c'est qu'en voyant cette saison 1, on a déjà de quoi ausculter les fissures de ce modèle bipartite. On a d'ailleurs surtout de quoi ausculter celles de ce PS, tiraillé qu'il est entre ses barons tenant des fiefs militants et ces technocrates sortis de l’ENA.
Sans le savoir à l’époque, « Baron noir » exposait déjà les brèches et les torsions qui s’exerçaient sur la coque du paquebot.
Et si l’avènement de la Macronie prendra certes la série par surprise, elle ne le fera que sur la rapidité de son surgissement, pas sur sa nature ni sur sa dynamique.

Cette surprise, c’est d’ailleurs sûrement elle qui explique le léger coup de moins bien de la saison 2.
Toujours aussi intense, toujours aussi habilement écrite, elle souffre néanmoins d’un effet de décalage par rapport au réel qui à de quoi perturber l’immersion.
En effet, écrite entre 2016 et 2017, cette saison 2 a eu le malheur d’être produite avant l’élection de Macron mais pour n’être diffusée qu’après.
Et si le personnage de Dorandeu sauve les meubles en jouant les Macron de service, celui-ci ne masque pas pour autant l’anachronisme d’un PS qui, dans cette saison, est resté fort.
Heureusement, tout cela est compensé par une vision à longs termes qui, avec le recul, s’est révélée juste. L’explosion du clivage gauche-droite. L’arrivée de la politique des trois blocs. La montée systémique et inexorable des partis dits populistes…
Ce fut d’ailleurs dans ces partis populistes que cette saison 2 tire ses plus beaux apports pour la série : les personnages de Vidal et de Chalon, campant des leaders de LFI et du RN finalement bien plus subtils et intéressants que leurs homologues réels.

Mais surtout il y a cette saison 3, sortie en 2020.
Une véritable balle de sniper en pleine tête.
Ici encore on se risque à une nouvelle projection, ce coup-ci vers 2022.
Et si au moment de la rédaction de cette critique (février 2020) il est bien évidemment toujours impossible de jauger la pertinence de ce que cette saison prévoit dans les faits, on peut néanmoins apprécier à quel point cette projection se révèle juste terrifiante de crédibilité tant celle-ci parvient à prendre en compte toutes les données de la situation actuelle.

Mais qu’importe au fond que « Baron noir » voit juste ou non dans les faits.
Car ce qui fait sa force c’est déjà sa capacité à voir la logique, la mécanique et les dynamiques.
Et sa démonstration est d’autant plus prégnante sur les citoyens et spectateurs que nous sommes qu’elle parvient à le faire dans une limpidité formelle vraiment impressionnante.
Car forcément, dans un projet aussi profond et aussi cadré, toutes les composantes de cette série ne peuvent que s’épanouir au meilleur de leurs potentialités.
Et si je parlais tout à l’heure de la qualité de l’écriture et de celle de la réalisation, il me semble qu’il ne faut surtout pas oublier la maestria de l’interprétation.
Kad Merad, Niels Arestrup. Anna Mouglalis. François Morel pour les rôles principaux...
Mais aussi Scali Delpeyrat, Astrid Whettnall, Philippe Résimont ou bien encore Patrick Mille dans les rôles plus secondaires…
Tous participent à rendre vivants ces échanges très riches et finement ciselés.
Tous parviennent à inscrire dans les chairs ces parcours et ces idées ; ces jeux de stratèges et ces jeux de massacre…

Ç’en serait presque le seul petit défaut de cette série.
Les acteurs sont tellement brillants, les personnages sont tellement bien écrits, qu’ils surclassent tous – et de loin ! – le véritable personnel politique dont nous disposons actuellement en France.
Et si d’un côté c’était effectivement une nécessité pour pousser les possibilités d’intrigue(s) jusqu’à leur paroxysme, de l’autre cette caractéristique trahit aussi d’un autre côté un respect peut-être un peu trop prononcé pour notre classe dirigeante.

Alors après ça peut se comprendre. Qu’il s’agisse d'un Benzekri, mais surtout d’un Chevènement ou d’un Finkelkraut (je parle des fils bien sûr), on doit quand-même se faire une haute idée de l’Etat et de ceux qui le font. Chacun s’y est investi, ou est fils de quelqu’un qui l’a fait, si bien qu’on ne parvient peut-être pas à voir le tableau aussi noir qu’il l’est sûrement en vrai.

(Après tout, à la fin de la saison 3, le populisme est évité de justesse. Et il l’est grâce à l’intelligence d’un Rickwaert, grâce à l’élan de lucidité et de responsabilité de toute la gauche, mais aussi grâce au remarquable sens du sacrifice de Dorandeu. Trois choses qui n’existent clairement pas aujourd’hui dans notre pays. Trois parapluies de l’ultime-secours qui sauvent la démocratie représentative dans la saison 3 mais qui n’existeront pas pour la vraie élection de 2022 si jamais on devait se retrouver dans la configuration évoquée.)

Et le problème se reproduit malheureusement aussi dans l'autre sens : quand il s'agit de représenter l'émergence d'une sursaut démocratique venant de la masse populaire, ce sursaut est très vite réduit - lui et les idées qu'il porte - en une immonde poussée de peste brune. Alors certes, là aussi ça peut se justifier parce que c'est terriblement efficace en termes de propos et de dramaturgie, mais ça fait aussi un peu (voire beaucoup) un réflexe de défense de classe.

(Parce bon, si on réfléchit bien deux secondes à comment fut construit le personnage de Mercier, en gros c'est le combat d'Etienne Chouard mais animé par un mode de pensée à la Alain Soral. Et quand bien même Chouard a eu des positions malheureuses à l'égard de Soral, le fait de vouloir confondre du Chouard à du Soral, en profitant au passage pour réduire tout désir de démocratie populaire à du fascisme bas du casque, c'est tout de même intellectuellement assez limite et pas au même niveau d'exigence que le reste de la série.)

Mais bon, tout ce que je dis là maintenant en février 2020, sera peut-être à moduler au regard d’une potentielle saison 4.
Au jour d’aujourd’hui, il n’en est pas vraiment question. Eric Benzekri a l’air de se contenter de ces trois seules saisons et – franchement – je considère qu’il a raison.
Parce que je pense qu’au fond tout a été dit.
En trois saisons, la boucle a été bouclée.

Elle l’a été bouclée d’un point de vue dramaturgique puisque…

…Rickwaert est enfin arrivé à la magistrature suprême. Désormais il n’est plus le baron, il est le roi, ce qui boucle tout le cycle narratif qui le caractérisait.
Et d’ailleurs – comme un symbole – la boucle est astucieusement bouclée par l’évocation d’un nouveau suicide. Au début du premier épisode c’était un petit militant de base qui se foutait en l’air à cause des affaires obscures de Philippe. A la fin, c’est une présidente technocrate qui met fin à ses jours. Tous deux furent victimes du Baron noir. Tous deux l’ont fait dans l’intérêt de son ascension. Ainsi le baron a-t-il du sang sur les mains, celui de ses disciples qui plus est.
Pour moi, ça résume à merveille ce qu’est le personnage et ce qu’il a vécu.
Dramaturgiquement parlant, c’est la meilleure des fins qui soit.

Mais cette boucle, elle a été aussi bouclée d’un point de vue discursif puisqu’au fond, ce que semble nous raconter « Baron noir », c’est la chute d’un monde politique.
La chute du PS certes. Mais aussi dans son sillage la chute de tous les autres partis.
Peut-être même la chute d’un régime politique tel qu’on l’envisageait dans ce pays depuis quelques décennies.

En cela, « Baron noir » est plus qu’une simple série politique.
« Baron noir » est carrément un témoignage laissé à un corps social.
C’est une série qui est un cadeau offert à tout esprit curieux et critique qui se risque à la découvrir.
C'est un cadeau pour apprendre à voir.
Un cadeau pour apprendre à agir.
Un cadeau pour apprendre à penser.

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