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Les Soprano par Antevre

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Il y a une sorte de magnétisme indéniable qui émane de la figure du mafieux, sans doute en grande partie charrié par les grands classiques cinématographiques qui ont donné à ce personnage un relief insoupçonné auparavant. Mais à un moment, la coupe est pleine. Pendant des années, j'ai évité les Soprano parce que ce motif me fatiguait et que la fascination pour le crime organisé suscitait en moi incompréhension et dégoût. Mais j'ai sauté le pas, et je ne regrette absolument pas, c'était génial. Justement parce que cette série s'affranchit de toute complaisance.

On y suit la vie de Tony Soprano, capo en passe de devenir capo di tutti capi du New Jersey. Bien plus que les habituels conflits mafieux, ce qui pèse sur l'esprit du bonhomme, c'est sa vie privée. Entre les soucis familiaux, les maitresses passionnées et les subordonnés incontrôlables... Tony est stressé, et déprimé. Sujet à des crises de panique qui vont jusqu'à l'évanouissement, il se décide alors à consulter une psychiatre à qui il confiera ses états d'âme, en prenant bien garde de ne pas l'impliquer plus que nécessaire dans les affaires de son autre famille.

D'emblée, la distinction fondamentale qu'il faut faire à propos de la série, c'est que son sujet n'est pas la mafia. C'est son contexte. Son sujet, c'est la crise existentielle de Tony Soprano, et son combat contre la dépression, qui n'est finalement pas bien différent de celui de n'importe quel autre dépressif. Et par là-même, c'est toute la crise existentielle des États-Unis qui est passée au crible, la prolifération des antidépresseurs, le regard de la société, des proches, j'en passe et des meilleures. Car le postulat a priori réaliste de la série ne l'empêche pas pour autant, d'une part, de se poser comme métaphore de toute une société, et d'autre part d'invoquer tout un réseau d'intertextualité, j'y reviendrai. Le sujet de la série est donc ambitieux, et très complexe à traiter. Pourtant, c'est fait avec brio, grâce à une écriture de grande qualité (par ailleurs érudite et documentée), un jeu subtil (les acteurs principaux sont presque tous irréprochables et des pointures enrichissent régulièrement le casting) et une réalisation... très particulière.

Pourquoi particulière ? Car elle s'efforce de se détacher autant que possible de toute subjectivité (en apparence du moins). On est presque plus dans le documentaire à ce niveau. Parti pris très atypique, car il fait écho à tout un jeu de suggestion. En effet, malgré une narration clairement hétérodiégétique, la psyché des personnages nous est rendue accessible à travers le non-dit, les postures, et la connaissance justement de quelques codes, ce dont je parlais avec l'intertextualité. La série est de fait ponctuée d'énormément de références aux films sur la mafia, mais pas seulement, et l'écriture joue sans cesse avec cela. Du coup, c'est une série qui est constituée de tout un tas de couches: le visible, le suggéré, le non-dit, l'invisible, le référencé... tout cela concourt à créer des personnages d'une grande épaisseur et étonnamment vivant. Le spectateur se sent plongé dans leur intimité, et a le sentiment qu'ils sont réels tant ils sont travaillés. Ils ont leur qualité et leurs défauts, leurs tics, leurs moments gênants, leurs conneries, leurs incohérences. Terriblement humains, mais aussi terriblement proches. Tout le génie de Soprano est de faire oublier qu'on regarde une fiction et de nous plonger dans le quotidien de personnages presque ordinaires.

Ce qui n'empêche pas parfois une certaine prise de distance, un humour noir et parodique qui surgit lorsqu'on ne l'attend pas, et qui joue justement sur cette idée de "presque ordinaire". Si ces gens-là ont finalement les ennuis de monsieur tout-le-monde, ils ont des moyens bien personnels de les régler.

Finalement, et contrairement à beaucoup d'autres séries avec le même contexte, Soprano dépasse largement les poncifs du genre, dépasse même la notion de genre, passant du réalisme au surréalisme, flirtant avec le romanesque et le romantisme, tour-à-tour comédie de moeurs et roman d'analyse. On pourrait être tenté de le rapprocher par exemple des Affranchis, mais ce serait extrêmement réducteur pour l'un comme pour l'autre.

J'ai inondé la série de louanges, et pourtant je suis assez timide dans la notation. Pourquoi ? Simplement parce que le rythme de la série, du fait même de sa construction, est très particulier, et que j'ai rattrapé mon retard sur la série en faisant du binge-watching. Or c'est clairement pas la bonne façon.La série a été conçue pour regarder un, deux épisodes de temps à autres. Du coup de ce point de vue là je sens un défaut de rythme, un manque de modernité à ce niveau. Ce n'est pas une critique envers la série à proprement parler, c'est une question de goût, purement et simplement. Ca ne m'empêche pas de considérer qu'il s'agit d'une des meilleures séries jamais écrites, tous genres et toutes époques confondus.

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