Le normal et le pathologique

Avis sur Mindhunter

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La petite dernière de Netflix a tout d’une grande, à commencer par sa figure de proue, qui soutient l’essentiel de sa promotion, David Fincher. Résumer Mindhunter au seul nom de son producteur vedette (et le temps de quelques épisodes, réalisateur) peut, certes, sembler réducteur au regard de son entreprise, mais se révèle néanmoins pertinent dès lors qu’on s’intéresse à son ambition. De ce point de vue, la présence du réalisateur de Zodiac n’a évidemment rien de fortuite ni d’anecdotique. D’abord parce que les thèmes brassés par la série sont ceux que lui-même embrasse dans ses films depuis près de 25 ans. Ensuite, parce que seul le vent de créativité et d’audace, tel qui souffle actuellement sur la télévision américaine, lui pouvait permettre de déployer ses aspirations ; autant en emporte Netflix. Mindhunter se constitue ainsi comme une somme de la pensée de Fincher en même temps qu’un étalage de la puissance de feu du service de vidéo à la demande américain.

Depuis un quart de siècle, la psychanalyse de l’Amérique déviante (d’aucun dirait de l’Occident déviant) semble échoir à David Fincher. Peut-être ce privilège a-t-il quelques fois été bafoué par d’autres avec plus moins de réussite (Villeneuve, dans une filiation directe, s’y est essayé et cassé les dents) ; sans doute n’a-t-il jamais été démenti (en dépit de son très fade Gone Girl). Dans ce cadre, s’il nous fallait rapprocher Mindhunter d’une œuvre de sa filmographie, c’est du côté de Zodiac qu’il nous faudrait aller chercher. Dans un cas comme dans l’autre, la folie meurtrière sert en effet davantage de toile de fond et de prétexte pour décrire et caractériser la psyché, sinon torturée, du moins tortueuse, du personnage principal, que de réel moteur narratif. « Normaux » de prime abord, Robert Graysmith et Holden Ford se révèlent ainsi progressivement, alors qu’ils font montre d’une obsession de plus en plus maladive quant à l’identité du tueur du Zodiaque et la psyché des tueurs en série, respectivement, pas moins « pathologiques » que celui ou ceux qu’ils étudient. Comme Zodiac, Mindhunter permet donc à Fincher de poser l’épineuse question de la frontière, non plus entre le bien et le mal (il n’est plus question de ça que dans les mauvais thrillers calqués sur Seven), mais entre le « normal » et le « pathologique ». On pense alors à François Broussais, à Auguste Comte et à Georges Canguilhem. Aussi à la question : « l’état pathologique n’est-il qu’une modification quantitative de l’état normal ? », répond-on volontiers qu’il y a « identité du normal et du pathologique, aux variations quantitatives prés ». Paracelse n’est pas loin non plus. Seuls quelques degrés d’on-ne-sait-quoi, nous disent ces auteurs, distinguent ainsi Holden de ses nombreux sujets d’étude et, sinon l’ignominie des crimes auxquels ils se sont adonnés, on ne saurait affirmer avec certitude qui entre dans la pathogénie et qui suit réellement la loi normale.

Si elle n’avait pas été infirmée dans la théorie, comme dans la pratique, à cause de sa vision trop parcellaire de la psyché humaine, sans doute la classification des monomanies de Jean-Étienne Esquirol aurait-elle su rendre compte, à peu de frais, d’une telle confusion : Holden aurait alors fait l’article de la monomanie intellectuelle, caractérisée par une obsession unique à une idée fixe, parfaitement rationnelle par ailleurs, et les tueurs en série, celle de la monomanie instinctive, caractérisée par le submergement de la volonté par un instinct meurtrier aveugle. Si la question demeure encore aujourd’hui sans réponse, c’est parce que des psychiatres comme Jean-Pierre Falret et Bénédict Morel vinrent battre en brèche cette nosographie, également développée par Philippe Pinel et Étienne-Jean Georget par ailleurs. Selon ces derniers, la monomanie se définissant, en outre, comme une disjonction entre les facultés de raisonnement et d’action à un moment particulier de la vie d’un individu, l’examen du passé n’aurait logiquement su révéler le moindre signe annonciateur du crime à venir. Ce ne fut qu’au milieu du 19e siècle, sous l’impulsion de Falret et Morel, donc, que cette conception parcellaire et schismatique de la psyché se vit abandonnée et qu’une autre, plus unitaire et circulaire, et dans laquelle l’anamnèse pouvait naturellement reprendre ses droits, s’imposa. L’ironie voulut qu’un siècle plus tard, ce même changement de paradigme, qui allait servir de base aux travaux de Holden, allait également contribuer à effacer un peu plus la ligne de démarcation entre le « normal » et le « pathologique », en psychiatrie comme en psychologie.

Outre cet effacement progressif, Mindhunter soulève un autre problème, non moins intéressant : celui de la méthode scientifique. On le sait, une bonne méthode fait une bonne étude, ou plutôt, devrait-on dire, la bonne méthode fait la bonne validité d’une étude. Les sections « Materials and Methods », « Experimental », « Experimental Procedures », et « Methods » retrouvées dans tous les articles scientifiques sérieux en témoignent largement. Aussi les questionnaires développés par la psychologue universitaire Wendy Carr s’inscrivent-ils justement dans cette démarche « qualité » et aspirent-ils à s’affranchir de tous biais méthodologiques, donc de tous obstacles épistémologiques, pour mieux asseoir le savoir psychologique qu’ils cherchent à construire. D’abord bien disposé à leur endroit, dans l’euphorie des premières jours, Holden disputera rapidement leur schématisme et leur utilité jusqu’à totalement s’en désolidariser. L’intérêt, pour lui, résidant dans l’or tapi dans la mine et non dans la machinerie l’en extrayant, on ne s’étonne donc pas qu’il souffre des nombreuses simagrées de la procédure comme autant de plaies ouvertes. De plus, si les questionnaires de Carr sont un des moyens d’accéder à la psyché des tueurs en série, Holden juge qu’ils ne sont en revanche ni les meilleurs, ni les plus efficaces, ni même les seuls. Au travers de cette confrontation, cristallisée autour du délitement progressif de la bonne entente du groupe de travail, c’est la critique, plus large, de l’Evidence-Based Medecine, qui est faite. Ce nouveau paradigme, dernière révolution scientifique en date dans le domaine médical (dans le sens que Kuhn pouvait donner à cette expression), s’était mis en tête, à l’orée du 20e siècle, d’établir avec une puissance statistique sans précédent, un savoir des plus certains, et donc, de ramener tout objet de savoir dans le carcan des mathématiques, ainsi que l’avait souhaité René Descartes. Le succès rencontré fut que l’Evidence-Based-Medecine devint la méthode de référence (voire par défaut) pour faire de la recherche (elle l’est encore aujourd’hui, quoique son monopole commence à vaciller), et que toute autre prétention à constituer scéniquement un savoir finit par être muselée, voire même pire, frappée d’anathème.

C’est également comme le petit théâtre de ce bouleversement de paradigme dans le milieu médical que la série peut donc se voir. Holden représenterait alors Pierre Charles Alexandre Louis, qui, dès 1835, s’était fermement opposé à la pratique systématique de la saignée dans les affections pneumologiques après avoir démontré numériquement son inefficacité et même sa dangerosité, et Wendy Carr, le grand partisan de la saignée, François Joseph Victor Broussais, dans dès rôles opposés vous l’aurez compris, la méthode numérique de Louis prophétisant la future EBM contre laquelle Holden s’oppose dans Mindhunter.

Bref, les niveaux de lectures ne manquent pas dans Mindhunter, tant la série parvient à les multiplier sans ne jamais rien sacrifier, ni de sa cohérence, ni de sa bonne tenue, ni de son élégance ; et en cela, la série surpasse toute ses concurrentes.

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