Twin Freaks

Avis sur P'tit Quinquin

Avatar JimBo Lebowski
Critique publiée par le

Certainement une des séries les plus originales et singulières depuis "Twin Peaks" de David Lynch au début des années 90, c'est d'ailleurs une grande première pour le réalisateur français Bruno Dumont, qui s'attaque à la base à ce format sans trop de conviction, puis il s'en trouvera vite emballé, et le résultat est à la hauteur de son talent.

La base de l'intrigue est somme toute simple, une enquête policière dans un petit village du Nord Pas de Calais sur la Côte d'Opale, mais c'est bien l'univers qui se démarque, Dumont va créer une palette de personnages tout autant loufoques qu'atypiques, avec en tête le commandant van der Weyden chargé de résoudre l'affaire, sorte de Charlot aux mimiques hilarantes et à l'accent ch'ti à couper au couteau, il est assisté par le lieutenant Carpentier, un pilote adepte du deux roues et philosophe à ses heures perdues; puis il y a ce P'tit Quinquin chef d'un trio de sales gosses amoureux de la douce Eve Terrier musicienne de la fanfare. Les vacances d'été sont chamboulées par la découverte macabre de dépouilles de vaches fourrées avec des morceaux de corps humains, l'enquête ne fait que piétiner, et les cadavres vont s'entasser dans un périmètre réduis face à l'inefficacité incroyable des forces de l'ordre.

L'ambiance est en constant changement en ce qui concerne les ruptures de tons, on passe de situations poétiques et romantiques à des scènes d'un burlesque à se tordre de rire, le symbole étant cette cérémonie d'enterrement sublimée par la voix et la présence quasi iconique de la chanteuse puis hilarante et surréaliste avec ces prêtres à côté de la plaque. Dumont propose une mise en scène hors du commun et utilise ses acteurs amateurs avec beaucoup de subtilité, ils marmonnent, parlent avec un phrasé parfois quasi indéchiffrable, mais c'est le reflet de la vie, ça renforce en plus clairement le degré d'immersion et créé une véritable valeur ajoutée à cet univers décalé, les personnages sont autant le miroir des vrais gens qu'une caricature attachante que nous pouvons nous faire des ch'tis, mais Dumont n'a jamais cherché à se moquer d'eux puisqu'il est lui même originaire de la région, c'est déjà beaucoup moins vulgaire et cliché que le film de Boon ou qu'un certain programme récurrent sur W9.
J'ai trouvé que la série se divisait clairement en deux parties distinctes, les deux premiers épisodes sont plus axés sur l'étreinte du P'tit Quinquin et de Eve avec à côté de cela des situations très drôles, alors que les deux derniers sont d'avantage plus mélancoliques et poétiques où l'on s'intéresse à la psychologie nostalgique et émouvante du commandant van der Weyden, ce dernier tellement exubérant dans les premiers segments se retrouve confronté à des désirs ambiguës et à sa propre détresse intime (on a tout de même droit à une séquence absolument savoureuse dans le restaurant avec son supérieur hiérarchique).
À côté de ça il y a des thématiques sociales misent en exergue comme le racisme, le handicap ou les conflits religieux, exposées de manière nuancées sans tomber dans l'exagération ou l'extrapolation, tout est savamment dosé et au service de la narration. Cette atmosphère contrastée est presque mystifiée par divers éléments allégoriques, notamment cet hélicoptère paraissant comme une libellule volant au dessus de petits insectes que sont les enfants au début du premier épisode, ce bunker représenté comme un antre sombre et diabolique sorti d'un roman gothique moderne ou du fameux Ch'tiderman se bouffant les murs pour s'y agripper telle une véritable araignée, en quelques minutes le perso est déjà culte.
On pourrait voir cette enquête comme désuète, au final on ne sait quasiment rien, elle n'avance pas, le duo de flic est constamment à la ramasse, ce sont uniquement les dernières minutes de la série qui sont ouvertes à l'interprétation, ça m'a en quelque sorte rappelé cette apothéose des "Soprano", nous laissant à la fois déconcerté et fasciné par la brutalité de la coupure, personnellement je trouve cela extrêmement ingénieux comme procédé, rendant l'œuvre en quelque sorte immortelle, cela sera sûrement dur à accepter pour beaucoup ...

Que retenir donc de ce "P'tit Quinquin" ? Pour ma part une série à la fois belle, passionnante, intrigante, drôle et émouvante, complètement sacralisée par le talent de Bruno Dumont, on pourra la vénérer comme la détester mais il y aura au moins une chose où tout le monde pourra s'accorder, c'est qu'elle est ne laisse certainement pas indifférent.
Moi je dis un grand merci à Dumont pour ce moment inoubliable de télévision !

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