Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la scène.

Avis sur Philharmonia

Avatar Adora63
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C'est sans grand enthousiasme voire même à reculons que je me force à regarder cette nouvelle série proposée par France 2. Je ne suis déjà pas une grande passionnée des productions sérielles françaises, mais ma profession m'oblige à me pencher sur ce cas. On va parler de musique classique, de son image vieillissante, de la position des femmes dans le milieu, et de la Philharmonie de Paris. Ça tombe bien parce que :
1. Je suis une femme.
2. Je travaille dans le classique.
3. Je travaille dans la communication et la médiation et mon travail consiste justement à enlever cette image vieillissante.
4. La Philharmonie de Paris, c'est à 200m de chez moi, j'y ai travaillé, je la connais par cœur et c'est ma deuxième maison.

On parle déjà de Philharmonia comme du pendant français de la très américaine Mozart in the Jungle (série de 2014 par Jason Schwartzman, Roman Coppola et Paul Weitz) qui a réussi, non sans difficultés à perdurer pendant 4 saisons et à attirer son public grâce à la belle gueule de Gael Garcia Bernal (si c'est pas grâce à ça je vois pas à quoi c'est dû). J'étais déjà mitigée sur sa cousine américaine, qui finalement attire l'attention par ses histoires de cul et de divas plus que par la musique (j'étais notamment choquée par les playbacks des instrumentistes à vomir).

Ici, pas de grosse star qui explose l'écran mais tout de même des têtes bien connues en France : Laurent Bateau, Jacques Weber, Tomer Sisley... Bon, voyons ça ! Les deux personnages principaux sont des femmes : Marie-Sophie Ferdane (la cheffe d'orchestre) et Lina El Arabi (le premier violon). Les personnages sont presque crédibles même si terriblement fades. Et malheureusement je m'y attendais.

Ma chère, ma très chère Philharmonie, qu'ont-ils fait de toi ? Sans vouloir vous faire un résumé Google, la Philharmonie de Paris est une superbe salle symphonique qui a ouvert ses portes en 2015 avec pour ligne directrice d'ouvrir la musique (et entre autres la musique classique mais pas que) à un public plus éloigné, plus jeune, moins fortuné... Et ça marche du tonnerre. Plus de 500 concerts par an, des activités en tout genre, des expos, un musée superbe...

-- A partir d'ici, attention spoilers --

Bref, le Philharmonia est censé représenter l'orchestre de la Philharmonie de Paris. Son vieux chef d'orchestre meurt subitement en plein concert dans une scène non seulement peu crédible (un pauvre pompier arrive en marchant et prend son pouls avant de faire non de la tête, pendant qu'aucun murmure ne s'entend de la salle... mais bien sûr) mais aussi carrément scandaleuse. Les plans sur la salle sont bien contrôlés pour ne montrer que le parterre et enlève toute la grandeur de la salle de 2400 places qui ressemble d'un coup à un banal "auditorium" comme les musiciens l'appellent (grincements de dents). Une vingtaine de projecteurs grossiers sont ajoutés pour donner un effet de spectacle de cirque. C'est bien connu que dans les salles symphoniques on met des gros projecteurs qui chauffent bien. La Grande Salle Pierre Boulez est réduite à une salle de répétition dans laquelle de temps en temps on fait venir du public. Un peu dommage de ne pas mettre en valeur le travail incroyable et presque unique au monde des ingénieurs, acousticiens et architectes pour faire de cette salle l'une des plus belles au monde. Sa qualité première étant sa portée sonore, elle est ici réduite en peau de chagrin par des plans serrés et oppressants. (On a quand même UN SEUL PUTAIN DE PLAN LARGE, il faut le souligner).

La première scène post-mortem du chef est un scandale à elle seule qui devrait suffire à n'importe qui pour éteindre sa télévision. Une réunion a lieu entre des gens dont on ne connait pas les responsabilités ("la direction" dirons-nous) qui nous font comprendre qu'une femme cheffe d'orchestre va venir prendre la relève et contribuer à ramener un public nouveau. On y fait étalage des clichés les plus nombreux, en particulier la misogynie et de graves raccourcis musicologiques :
- "Karajan, Bernstein, Masur, Prêtre, ça se saurait si une femme pouvait diriger une centaine de musiciens avec des œuvres aussi puissantes que Wagner ou Strauss." > Alors déjà merci pour la phrase copiée-collée d'un exemple sur qu'est-ce que la misogynie, bravo aux scénaristes pour cette belle performance, et ensuite Wagner et Strauss ne sont pas des œuvres, mais des compositeurs. Bon, ils ont quand même pris soin de citer Bernstein, donc on s'attaque aux femmes mais pas aux homosexuels, sinon ça fait mauvais genre.
- "La musique se partage, elle ne se vend pas : c'est une blague, elle veut que je lui rappelle le montant de son salaire." > C'est vrai que les chefs d'orchestre sont généralement rémunérés décemment par rapport à d'autres artistes. Mais en soit la phrase n'est ni choquante ni fausse : la musique ne se vend pas, tout comme une photographie ne se vend pas, on en vend simplement son usufruit. Et puis ça va deux secondes de faire passer toujours "la direction", "la production", "les têtes pensantes" pour des gros cons qui ne pensent qu'à la thune sans trait d'intelligence derrière.
- "C'est juste un coup de com" > Ça suffit ! La communication ce n'est pas juste faire des conneries pour faire bonne figure. Ça se réfléchit pendant des années, c'est construit, on ne nomme pas juste une cheffe pour faire joli et puis ensuite on la vire. Ça ne se passe pas comme ça. Ni en communication, ni en musique classique.

Je vous passe toute la sélection des citations incroyablement démoralisantes de bêtise pour ne vous en citer que deux sans les commenter : "Je ne savais pas que nous avions besoin d'une maman." / "Elle est juste cheffe d'orchestre, les vrais artistes c'est nous."

Passons maintenant en revue ce qui m'avait le plus traumatisée dans Mozart in the Jungle : le playback. Ici, il faut tout de même reconnaître ça à la production : un effort immense a été fait sur les acteurs, les playbacks sont très propres et crédibles... tous sauf la cheffe. Du coup c'est dommage, vu que c'est le personnage principal. Ses gestes sont peu crédibles, pratiquement jamais en mesure, elle tient même sa baguette à deux mains :'(, on croirait par moment voir Mickey qui dirige L'Apprenti Sorcier... Sauf que Mickey c'est une souris qui a 90 ans et qui arrive quand même à diriger des vagues et des balais dans du Paul Dukas, donc on lui pardonne.

Quelques autres situations trop faciles sont lassantes : une standing ovation à la fin du premier concert (tellement difficile à obtenir à la Philharmonie ou dans n'importe quel concert que c'est sa rareté qui en fait sa beauté), le fils de musicien qui est embauché comme régisseur sans qu'on lui demande rien (c'est bien d'encourager le piston à la TV !)...

Comme si la misogynie des personnages ne suffisaient pas, la cheffe aussi est prise de bêtise parfois : "Tu es musicien ?" "Non" "Pourtant tu connais Purcell". Ben oui ça s'appelle être auditeur et cultivé, et c'est déjà bien assez difficile d'avoir une place dans ce milieu lorsqu'on n'est pas musicien classique pour se faire enfoncer en plus dans une série du genre : "Si si regardez ça existe, on trouve ces gens dans les backstages en train d'attendre leur papa gentiment et ils finissent stagiaires."

Une seule jolie scène vaut la peine : la venue de personnes sourdes dans l'orchestre lors d'une répétition. Pour une fois l'action n'est pas tournée en dérision (à part le "directeur" qui s'en offusque) et le tout est assez réussi. (Pour ça je mets +1)

Vous l'aurez compris, pour moi Philharmonia démarre extrêmement mal et il est presque impossible qu'elle remonte un tant soit peu dans mon estime tellement tout ce que j'aime et défends a été piétiné. J'ai mal à mon métier en voyant que des productions médiocres qui ne font qu'encourager les clichés, les dangereux raccourcis et les banalités sont subventionnées par le service public. D'ailleurs, je suis subjuguée qu'on n'ait pas profité de l'utilisation GRATUITE d'œuvres dans le domaine public pour en passer des ENTIÈRES. Toutes ne font pas 60 minutes, toutes ne sont pas "des tubes", toutes ne sont pas chiantes. Pitié, arrêtez de couper Beethoven ou Vivaldi, la musique mérite mieux qu'un extrait. On veut vous montrer que le classique ce n'est pas chiant, et la seule musique valorisée, c'est celle composée pour le film...

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