A Tragedy

Avis sur Show Me a Hero

Avatar Gildas Valentin
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Une nouvelle fois, il faut reconnaître la force de l'écriture de David Simon. Show Me a Hero, nouvelle pierre dans la Comédie humaine américaine que Simon est en train de bâtir avec The Wire, The Corner et Treme (et son cousin éloigné Generation Kill), brille par son sens de la narration et ses multiples niveaux de lecture.

À la croisée du documentaire sociologique et de la tragédie humaine, on assiste au combat politique et citoyen de la ville de Yonkers contre la construction imposée par le gouvernement de projects (des HLM pour ainsi dire) pour les populations défavorisées majoritairement noires dans des quartiers moyenne-classe majoritairement blancs. Réel combat, car bien que nous soyons à la fin des années 1980, le mélange racial soulève encore les passions citoyennes, camouflées par des arguments économiques ou sécuritaires fallacieux. Combat immédiatement repris par la petite politique de Yonkers qui fait tout pour retarder le projet afin de contenter son électorat (qui pourtant est minoritaire, mais c'est celui qui se fait le plus entendre), allant à l'encontre des injonctions fédérales. On a peine à croire que ce ne soit pas de la fiction car cela dépasse l'entendement, et pourtant, c'est bien l'Histoire récente de l'Amérique que nous raconte là David Simon.

C'est ainsi qu'on suit les tribulations de Nick Wasicsko à la mairie de Yonkers, lui qui devient le plus jeune maire d'une grande ville des États-Unis et qui se retrouve pris au piège dans ce combat clivant toute une ville, opposé tour à tour à des ennemis qui étaient ses amis et vice-versa, et embarquant dans cette lutte sa femme et toute son énergie. En filigrane, Simon nous fait suivre le quotidien des petites gens, celles qui sont au cœur même de ce combat : minorités ethniques luttant dans les cités et aspirant à un quotidien meilleur ; moyenne-classe blanche enfermée dans sa tour d'ivoire. On pourra sans doute critiquer Simon de laisser transparaître un clash des civilisations et un manichéisme racial trop appuyés, et même peut-être un racisme anti-blanc (pour reprendre une expression qui fit fureur), car bien qu'il s'attache perpétuellement à montrer qu'il y a du bon et du mauvais dans les deux camps, il semble grossir le trait un peu trop fort. Mais pourra-t-on réellement le lui reprocher ?

La critique qui se dessine est double : la politique démocratique et la société américaines en prennent toutes les deux pour leur grade. Le fédéralisme américain montre là ces limites : l’État a beau imposer, la ville refuse. Cette situation échappe à toute rationalité économique et idéologique, un tel refus se traduisant par des sanctions financières de montants exponentiels qui aboutiraient à la faillite de la ville en trois semaines seulement... Ce n'est même pas par idéologie que les politiciens agissent ainsi, mais par simple intérêt personnel politique, tout soucieux qu'ils sont de conserver une poignée de voix en satisfaisant la minorité qui se fait entendre et ainsi perdurer sur les sièges du conseil municipal. Sur ce terrain de jeu réduit, la couleur politique n'importe même pas, il n'y a aucun programme, si ce n'est du populisme pur et dur. Cette vision ultra court-termiste, Nick Wasicsko en fait les frais sitôt élu maire. Lui qui comme les autres s'est fait politiquement sur la promesse d'empêcher la construction de ces habitations, il se retrouve très vite contraint par la justice de céder, ce qui déclenche l'ire de cette mince partie de la population fermement opposée. Sous la pression de tout un État, il s'attelle alors à tout faire pour que le projet passe enfin, sacrifiant de fait sa carrière politique.

Si ce sacrifice se lit au niveau politique, établissant la futilité de tout programme, l'inutilité de toute action, et de fait l'impuissance (voulue ou non) du politique à faire changer les choses, il se lit aussi au niveau personnel. Nick Wasicsko est à ce titre un formidable personnage tragique, généreusement servi par l'interprétation sans faute d'Oscar Isaac. Personnage un peu gauche, dragueur sur les bords et qui semble être arrivé là par hasard, il est en complet décalage avec les vieux loups de mer qui composent son conseil. Il semble faire peu de cas de la proposition d'être candidat à la mairie, mais sitôt celle-ci gagnée de manière surprenante, il prend goût à son poste et se révèle finalement un ambitieux aux dents qui rayent le parquet, une fois surtout dégrisé par la perte de son statut. Il fera alors tout pour retrouver son siège, deviendra un être calculateur, prêt à toutes les manigances possibles et n'hésitant pas à renverser des amitiés vieilles de dizaines d'année et à mettre en jeu sa femme pour se garantir quelques voix. On peut au choix s'amuser ou s'attrister de la récupération personnelle que fait Wasicsko de "sa" victoire politique quant à la construction des logements. Ayant fait campagne contre, ayant passé son mandat à tout faire pour, il n'aura de cesse de finalement se présenter comme le principal responsable de cette réussite une fois la construction achevée. Une hypocrisie à tous les étages, lui qui n'aura jamais fait état d'un quelconque programme politique. La politique n'abime pas seulement les villes, elle corrompt aussi les hommes.

Deux interprétations sont à signaler. Celle d'Oscar Isaac donc, vibrant en jeune politicien mi-idéaliste, mi-cynique, prestation à savourer avant son incursion des les blockbusters que seront Star Wars VII et X-Men Apocalypse. Mais on sera aussi particulièrement touchés par la prestation de Catherine Keener qui joue Mary Dorman, citoyenne blanche opposée à la construction des logements qui peu à peu découvre le fond véritable de cette opposition et décide de passer "de l'autre côté". Elle est un personnage très humain, qui réalise ses erreurs et parvient à s'extraire seule de ce terreau idéologique fétide. On peut y voir la personnification du processus d'ouverture à l'autre, qui s'effectue de manière individuelle : quitter le groupe et sa pensée unique et écrasante s'est avéré indispensable pour que Mary ait son propre jugement sur la question, prouvant que l'intégration est un très long processus, puisqu'il ne peut aboutir de manière collective que si chaque individu prend conscience de la bonne voie à prendre.

En définitive, Show Me a Hero est une œuvre courte mais complexe, livrant comme souvent avec David Simon un constat amer de la politique, de la société et de la ville américaines. Partant pourtant d'un sujet faiblement télévisuel, le show brille par ses multiples dimensions et se révèle à la fois un drame humain poignant et émouvant, et une introspection du pays américain tout entier.

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