Dans l'ombre de la tragédie... (saison 1)

Avis sur The Outsider

Avatar Red Arrow
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À Cherokee City en Géorgie, le corps sauvagement mutilé du petit Frank Peterson est retrouvé dans les bois. Chargé de l'enquête et après avoir recueilli une nébuleuse d'indices (des témoignages d'habitants à proximité, les films de caméra surveillance et surtout de nombreuses traces du même ADN sur la victime), l'inspecteur Ralph Anderson en arrive à une conclusion irréfutable : le meurtrier n'est autre que Terry Maitland, un citoyen au-dessus de tout soupçon, un bon père de famille apprécié de tous et coach de l'équipe de base-ball des enfants de la ville.
Une fois arrêté sous le regard de la vindicte populaire, Terry Maitland nie catégoriquement les faits atroces qui lui sont reprochés. L'homme a un alibi en béton, il assistait à une conférence dans un autre État, à des centaines de kilomètres du lieu du crime, et une caméra l'a même filmé là-bas au moment des faits. Rongé par les doutes sur la culpabilité de son principal suspect, Ralph Anderson doit désormais faire face à une question inexplicable : comment Terry Maitland a pu se retrouver à deux endroits différents en même temps ?...

Après "The Wire", "The Night Of" ou encore "Deuce", Richard Price continue son impressionnant sans-faute télévisuel sur HBO avec "The Outsider", adaptation du très récent roman de Stephen King. Bien loin de la mouvance opportuniste consistant à porter à l'écran tous les bouquins du prolifique auteur du Maine sans grand discernement, la création de Richard Price va au contraire faire partie de ces rares exceptions qui s'emparent d'un roman de King avant tout avec l'intérêt de les transcender, d'en tirer quelque chose de (plus) grand et d'unique grâce à de véritables partis pris artistiques et scénaristiques! On n'en attendait bien sûr pas moins du choc de la rencontre entre King et Price, le résultat sera toujours à la hauteur de nos plus vives espérances et, mieux encore, les dépassera souvent.

Sur le fond d'abord, le meurtre ignoble de ce petit garçon n'est en réalité que le sommet d'un château de cartes bien plus fouillé et amené de fait à s'effondrer au fur et à mesure de l'ampleur que vont prendre les investigations de Ralph Anderson pour tenter de résoudre ce mystère. L'enquête va en effet mettre à jour un mal plus bien plus grand, évoluant dans l'ombre de l'anonymat de nos sociétés modernes et trouvant son salut dans le déclenchement de tragédies et de l'inévitable effet domino qui en amène de nouvelles ou en réveille de plus anciennes dans son sillage. L'obstination de Ralph pour cette affaire va être le premier obstacle sur la route de son adversaire mais, comme en témoigne la tournure des premiers épisodes, elle ne sera hélas pas suffisante pour endiguer ses agissements. Il faudra attendre l'arrivée d'Holly Gibney, personnage aux capacités étonnantes croisé dans la trilogie "Mr Mercedes" de King (et interprétée par Justine Lupe dans la série éponyme) et, ici, réécrit brillamment par Price, pour qu'enfin Ralph ouvre peu à peu les yeux sur les vraies enjeux de la bataille dans laquelle il s'est jeté corps et âme.

Quelque part, l'association entre Ralph et Holly résonne presque comme un écho ironique à celle entre l'esprit probablement très cartésien de Price et l'imaginaire débridé de King. La rationalité de Ralph renvoie à la propension aux traitements réalistes des œuvres du premier et la personnalité hors du commun d'Holly, arrivant comme un chien dans un jeu de quilles d'enquêteurs bousculés dans leurs certitudes, est la part du deuxième à amener ses récits dans des méandres dépassant l'entendement.
Et même plus largement, le simple postulat de "The Outsider" en est la plus parfaite traduction : toute une communauté est glacée par la réalité cruelle d'un meurtre et se laisse finalement entraîner vers la résolution qui reste la plus concevable à ses yeux, sans chercher à penser plus, il lui faudra l'arriver d'un élément extérieur pour changer cet état de fait.

Cela déteint aussi très largement sur l'ambiance mortifère de la série à l'écran, tout semble traité par le prisme des conséquences réelles de la tragédie dans son essence même, les personnages traînent perpétuellement avec eux les boulets de leurs peines les plus profondes dans une réalité si sombre qu'elle ne semble plus rien à avoir à leur apporter pour les soulager de leurs fardeaux. La noirceur de l'atmosphère colle au plus près des blessures encore ouvertes de ses héros et en entraînent certains à envisager les pires extrémités. Puis, ces ténèbres pourtant bien ancrés dans le réel vont soudainement s'incarner dans quelque chose d'autre, bouleversant intrinsèquement leur perception et, par l'intermédiaire des révélations d'Holly, précipiter l'ensemble des personnages vers une remise en question qui n'aura de cesse de grandir devant un gouffre de nouvelles inconnues.
Ce sera là une des plus belles forces de la série : accompagner le destin de tous ses protagonistes devant un abîme qui n'aura de cesse de défier leurs visions bien établies des choses. Ralph en deviendra le plus passionnant symbole, personnage ayant fait d'une plaie béante du passé sa principale motivation dans cette enquête mais qui doit remettre en cause son propre jugement pour trouver des réponses longtemps inconcevables à ses yeux, l'influence d'Holly à cet égard deviendra une lueur d'espoir qui ne faiblira pour ainsi dire jamais dans les interactions de leur duo, source de magnifiques scènes au cours de la série. Au-delà de la complicité lumineuse de ce tandem, il ne faudra pas éluder non plus l'immense qualité de la totalité des seconds rôles autour d'eux, les doutes de certains et le basculement d'autres seront toujours mis en valeur à des moments-clés de l'intrigue et seront évidemment partie prenante dans la construction du combat inévitable à mener et de ses conséquences. En ce sens, l'épisode 8 résonnera un peu comme une célébration de ces personnages, de leur union de circonstances et de notre attachement de spectateurs pour eux avant de les livrer au danger de l'inconnu lors d'un acte final à couper le souffle par son intensité (le cliffhanger de l'épisode 9 et l'ouverture du suivant resteront comme des sommets de la saison en la matière).

Que pourrait-on rajouter pour conclure ? Qu'avec le personnage de Ralph Anderson, Ben Mendelsohn trouve sans doute le rôle de sa vie ? Que Cynthia Erivo livre une prestation monumentale en Holly Gibney ? Qu'après celui pour "Ozark" en 2019, Jason Bateman mérite directement un nouvel Emmy de meilleur réalisateur pour sa mise en scène des deux premiers épisodes (installant tout ce qui définira formellement la série) ? Que "The Outsider" est une des adaptations les plus brillantes de Stephen King que l'on puisse imaginer ?... Mieux vaut finir par le meilleur et le plus clair : "The Outsider" est tout simplement une série incontournable de 2020, à ne manquer sous aucun prétexte.

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