Divertissement masochiste et ulcéré

Avis sur The Plot Against America

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[Je n’ai pas lu le roman de Philippe Roth, cette critique concerne donc uniquement la série, que je considère ici en tant qu’œuvre indépendante]

The Plot Against America est une série assez perverse, en ce sens qu’elle laisse croire à une profondeur sociale, politique et psychologique, alors qu’elle n’est qu’un divertissement masochiste – très réussi en tant que tel, d’ailleurs.

On peut être leurré par les premiers épisodes. Ceux-ci dressent un véritable tableau socio-historique du New York du début des années 1940 : sa mosaïque de quartiers, ses musiques, ses politiciens, ses costumes… Bien évidemment, la production HBO s’illustre brillamment dans cet exercice de reconstitution de culture matérielle. Toute une sociologie du rapport aux objets est finement amenée : le spectacle des actualités du monde (newsreels) au cinéma, la radio réordonnant l’espace du salon, le fantome du héros médiatique Lindbergh…

On croit observer dans la famille Levin des rapports denses et complexes, qui laissent espérer de voir se déployer un drame subtil. On croit lire toute une sociologie politique, avec ces germano-américains célébrant le nazisme et ces polémiques intrafamiliales sur la montée de l’antisémitisme. Mais – la chose est claire dès le troisième épisode – tout cela n’est en fait qu’un décor au service de ce que propose réellement le film : une expérience d’angoisse, un cauchemar, entièrement articulé autour d’une peur aussi viscérale que spectaculaire. Ainsi, les épisodes ne construisent pas un propos, ils organisent un crescendo, une descente aux enfers, millimétrée dans sa progression.

Pour apprécier pleinement la série, il faudra réussir à s’abandonner à cette expérience quasi sensorielle. Pour ceux qui restent amarrés à leur impression initiale, aux ambitions politiques qui sont souvent celles de l’uchronie, l’incompréhension sera grande.

Il sera vain, alors, de s’interroger sur les motivations et la psychologie des personnages. Pourquoi donc Sandy Levin, initialement très proche de son père et de son cousin antifascistes, se laisse-t-il si facilement charmer par l’antijudaïsme et le mythe de l’Amérique véritable ? Pourquoi un revirement final aussi tardif et spontané ? Pourquoi Evelyn Finkel cherche-t-elle aussi ouvertement à « voler » ses neveux à leurs parents ? [Avis aux redresseurs de torts : inutile de me répondre en commentaire, ce sont des questions rhétoriques]

L’artificialité est psychologique mais aussi politique. Le fascisme est pour la énième fois décrit comme un gaz se propageant dans l’atmosphère, s’emparant des esprits telle une maladie contagieuse. A aucun moment le fascisme ne découle d’un déjà-là, ne s’inscrit dans un héritage social, historique et politique.

The Plot Against America est finalement une œuvre en trompe l’œil, qui se donne les apparences du conte philosophique, mais qui n’est en réalité qu’un drame horrifique.

Cette incapacité de la série à adopter une approche compréhensive (1) des passions et des violences politiques s’explique peut-être si on la considère comme une fable militante, voire comme une œuvre de (contre-)propagande, une réaction ulcérée à l’Amérique trumpienne. David Simon décrit en effet explicitement The Plot Against America comme « une allégorie de notre moment politique » (2)

(1) Au sens de l’approche compréhensive en sociologie, ou de l’impératif blochien en histoire (comprendre, et non pas juger). Pour un exemple, voir le livre (« Comprendre le nazisme ») ou les conférences de Johann Chapoutot sur le nazisme.

(2) « I remember somebody wanted me to make it into a miniseries in 2013, in the middle of the Obama years, and I had my doubts but I reread the book – it sounded like a possible project — and I called the guy and I had to say, "I don't think the country is going that way anymore. We feel more inclusive, we feel less susceptible to demagoguery, I don't think somebody coming up and 'othering' a minority group and playing into America's worst impulses towards fears is a natural scenario for something right now." How wrong I was. Three years later, I was walking the thing into HBO.” https://www.npr.org/2020/03/13/814602908/in-plot-against-america-david-simon-finds-present-day-in-an-imagined-past?t=1588150420848

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