Die hard (and very slowly)

Avis sur Too Old to Die Young

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Quand Nicolas Winding Refn décide de faire sa série pour laquelle il a reçu carte blanche de la part d’Amazon, c’est évidemment un événement, et il ne fait évidemment pas comme les autres (un peu comme David Lynch sur la saison 3 de Twin Peaks). D’ailleurs ce n’est pas une série, a-t-il dit, c’est "un film de treize heures" découpé en dix épisodes avec le grand Darius Khondji à la photographie qui, sur les cinq premiers épisodes (et Diego García sur les cinq autres), s’est surpassé ; avec un casting quatre étoiles oscillant entre actrices et acteurs confirmés (Jena Malone, Miles Teller, John Hawkes, William Baldwin…) et découvertes prometteuses (Cristina Rodlo et Augusto Aguilera en couple mafieux hypersexué, étincelant et fou).

Avec une durée moyenne d’une heure vingt par épisode, et le dernier d’à peine une demi-heure tel un pied de nez aux conventions télévisuelles (mais puisque Too old to die young n’est pas une série) et en même temps une révérence à ces finals qui se foutent royalement, et en beauté, du monde (Le prisonnier, Les Soprano, Lost…). Il faut bien sûr savoir où on met les pieds pour pouvoir apprécier à 100% cet incroyable objet artistique où le style de Winding Refn est poussé à l’extrême de l’extrême. Rien ne manque donc à l’ouvrage pour qui connaît les obsessions du metteur en scène : les travellings majestueux (celui de l’épisode 2 dans le bar club au son d’une partition électro étourdissante), les néons bleu, rose et violet un peu partout, les plans composés avec un sens du détail maniaque, les personnages figés qui prennent la pose, qui boudent ou semblent continuellement hébétés…

Et puis des ralentis sublimes, l’exaltation des corps, idéals ou maltraités, la violence sèche et brutale, la musique planante de Cliff Martinez, et ces scènes qui durent, qui s’éternisent jusqu’à éprouver notre patience et nos points de rupture ("J’ai réalisé un film sans limite et sans règle chronologique")… Pour les réfractaires, l’épreuve sera intenable et s’arrêtera au bout (en cours) du premier épisode. Pour les fans de Drive, sans doute du deuxième, peut-être du troisième, et parce que Drive est le film le plus accessible de Winding Refn et qu’il ne ressemble en rien à Too old to die young, plus proche lui des expériences cinématographiques que sont Only God forgives et The neon demon, et surtout nettement, largement plus radical que ces deux-là dans l’étiolement, le ralentissement de sa narration, et dans l’éminence de son esthétique. Enfin, pour les fans purs et durs, ce sera un diamant noir, une merveille qui s’endure et se mérite, s’applaudit éventuellement.

Globalement, la série n’a pas été bien accueillie par la critique, et on a surtout reproché à Winding Refn de ne filmer que le vide et la violence comme une pub pour parfums ou produits de luxe. Ce qu’a pourtant cherché à créer le réalisateur par l’emploi de la lenteur et de l’engourdissement, du son et des lumières, des travellings et des panoramiques, c’est une sorte de transe ("Un laboratoire d’expériences sur la couleur, sur l’image et la caméra", a résumé Winding Refn à Khondji), d’état second sensoriel où s’appréhende, comme dans un rêve (ou plutôt un cauchemar), la réalité d’une société vouée à sa perte ("Le nihilisme à l’état pur sera la seule solution face à la mort glorieuse", prophétise Diana, l’un des personnages principaux de la série) et que Winding Refn condensera lors d’une scène/hommage au final culte du Zabriskie Point d’Antonioni.

Ce qui débute comme un thriller noir dans un L.A. désertique et bariolé va, progressivement, glisser vers quelque chose de plus opaque, et de plus occulte aussi. Sous la surface lisse et hype des images et des décors stylisés se jouent l’éradication et l’avènement du Mal sous l’égide de deux figures féminines. Gourou mystique d’un côté (Diana), prêtresse de la mort de l’autre (Yaritza), et des hommes au milieu qui s’entretuent sans relâche et (se) torturent sans ménagement, qui abusent (des femmes, des enfants) et qui violent (des femmes, des enfants). Et au milieu aussi, un Jésus à la gueule d’ange en chef de cartel impitoyable et incestueux, complètement homoérotisé par Winding Refn qui en fait une bombe glamour et vénéneuse griffée Versace.

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que Winding Refn s’appuie sur le physique de ses acteurs dont il utilise à fond l’aura et le potentiel, des corps musculeux de Tom Hardy et Mads Mikkelsen dans Bronson et Valhalla rising à la fétichisation ultime de Ryan Gosling dans Drive et Only God forgives. Mais si la masculinité est là aussi exacerbée, omniprésente et corrompue (les gangs, les flics, les proxénètes, les pédophiles…), ce sont avant tout Diana et Yaritza (elles concluent la série dans un dernier épisode lapidaire et singulier) qui tirent les ficelles du destin pour s’arroger, chacune à sa façon (mais toutes les deux par la mort), les dogmes établis d’un nouveau monde à venir.

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