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Il était une fois les Internets (…Et celui qui en fut un bref instant le roi)

Il fallait que je revienne là-dessus…
Il fallait que je revienne sur cette émission qui a su se poser le temps de quelques années comme l’un des symboles de la culture du net français…
…Il fallait que je vous reparle de What’s the Cut !?.

Alors oui, il y a quelque-chose d’étrange à se pencher à nouveau sur une émission web qui va bientôt souffler ses dix bougies (au jour de la rédaction de cette critique) et qui n’a plus donné de signe de vie depuis six ans maintenant.
Six ans, en temporalité Youtube, cela correspond à l’équivalent de toute une ère glacière et c’est vrai que – à bien tout considérer – se rappeler de ce que fut What’s the Cut !? au regard de son époque (et de la nôtre !), cela amène quand même à réfléchir.

Car à la base c’était quoi What’s the Cut !?
Du propre aveu de son auteur qui nous a gratifié il y a peu d’une longue séance sur le divan, What’s the Cut !? c’était le projet d’un jeune gars en galère ; un jeune gars qui vivait encore chez sa mère ; un jeune-gars qui a décidé de reprendre à son compte un concept déjà rodé aux Etats-Unis par un certain Ray William Johnson.
Le principe était simple. On ère dans les tréfonds du net, on prélève trois singularités, et on brode dessus.
Le principe était d’ailleurs si simple qu’à l’époque, Mr Antoine Daniel n’était pas le seul à s’engager sur cette voie puisque lorsqu’il s’y est lancé, en mars 2012, Matthieu Sommet avait déjà lancé avant lui son Salut les geeks.
Le principe était le même, seul changeait le ton…
…Et ce fut justement ce ton qui fit toute la différence.

Parce qu’à la différence de Matthieu Sommet qui réempruntait les codes de la télé – lequel se mettait en scène debout, sur un set et une télécommande en main – Antoine Daniel avait préféré se poser sur sa chaise de bureau, derrière son écran, dans sa chambre à coucher.
Il n’était pas un YouTubeur qui se rêvait en star du petit écran, non. Il entendait rester jusqu’au bout le gars lambda d’Internet qui consomme de l’internet.
Le personnage faisait d’ailleurs d’autant plus mouche qu’il incarnait le média qu’il consommait. Surexcité, confus, tantôt vulgaire tantôt bon enfant, tantôt moqueur tantôt curieux… Et surtout sachant cultiver avec habilité la culture du meme ; cette culture de l’ingestion, de la recomposition, puis de la synthèse sous forme d’une pastille qui ne pouvait être consommée que par des initiés…
…Et c’est clairement cela qui – à l’époque – a indéniablement porté l’émission.

Car revoir les premiers épisodes de What’s the Cut !? aujourd’hui, presque dix ans après, c’est avoir du mal à saisir ce qui a pu porter un tel programme.
Une lumière dégueu, des gags potaches, de la moquerie facile digne de gamins toxiques… Quelle plus-value apportait vraiment cet Antoine Daniel ?
Eh bien sa plus-value il l’apportait justement dans sa capacité à incarner l’esprit de l’Internet de l’époque, pour le meilleur comme pour le pire.
C’était l’époque où on parcourait et découvrait Koreus, Dailymotion ou YouTube ; des espaces non régulés et où une culture alternative était en train de se développer ; culture qui se modelait elle-même sur d’autres sites et forums encore moins régulés comme pouvaient l’être 4chan.
Cet Internet là, c’était une fenêtre ouverte sur le monde ; une fenêtre qui traduisait à la fois une forme de fourmillement et d’absurdité ; une fenêtre sans filtre qui pouvait donner une impression de libération et d’affranchissement…
…Et face à la multiplication des fenêtres, What the Cut !? se posait là telle une croisée des chemins ; comme ce mec qui – à l’image de ton collègue de bureau ou de ton pote passant la soirée chez toi – se saisissait soudainement de ton clavier et tapait un truc en disant « eh ! Est-ce que tu as vu ça ? »

Et ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, en si peu de temps, What the Cut !? s’est soudainement mis à muter en quelque-chose d’autre ; quelque-chose qu’était justement en train de devenir ce nouvel Internet naissant.
Pas étonnant par exemple qu’au bout d’un moment, des épisodes spéciaux, plus denses, plus absurdes et presque plus vulgarisateurs aient pu voir le jour. Car l’air de rien, par ses épisodes Spécial Inde ou Spécial Russie, What the Cut !? s’est mis à prendre de l’épaisseur en sortant de la simple moquerie pour devenir un vrai synthétiseur d’alterculture.
Idem, rien de surprenant non plus à ce qu’Antoine Daniel se lance dans ses pastilles qu’il appelait le 29 avec Antoine Daniel et qui servaient à offrir de la visibilité à d’autres chaines qui – elles – tiraient Internet vers le haut.
Et puis enfin, rien que de plus logique à ce qu’à un moment donné What the Cut !? finisse par prendre de l’épaisseur formelle pour incarner différemment cette alterculture dont il était devenu presque malgré lui un parangon…
…Rien d’étonnant à ce qu’il ait cherché à devenir une propre narration de lui-même.

Ça a commencé en janvier 2014. Épisode 30.
Premier épisode à sortir avec un léger retard par rapport à la cadence habituelle (un mois et demi au lieu d’un mois), premier épisode à ne pas ouvrir directement avec le jingle d’intro. Et surtout premier épisode à se considérer comme une composante intégrante de l’Internet que cette émission aime tant railler.
Ça a donc commencé par une simple mise en miroir. Antoine Daniel observant passivement quelqu’un qui réagit à l’absurdité qu’est What the Cut !?. Rôles inversés.
« L’année 2014 commence de façon… fantastique » dit-il. A raison…

A partir de là, chaque épisode fut l’occasion de s’offrir un moment de liberté créative en introduction. Une petite mise-en-scène de rien ; un simple instant d’absurdité qui transforme le contenu accumulé en lore d’un univers propre à l’émission.
D’abord 20 secondes où d’une simple coupe de cheveux Antoine Daniel commence à produire un petit délire dans l’épisode 31 ; puis 40 secondes dans l’épisode suivant où sa peluche est mise en avant au travers de quelques illustrations dessinées dans l’épisode 32 ; et enfin un clic musical de 50 secondes où il s’est agi de chanter son goût à mettre son pénis dans des yaourts (épisode 33).
En trois épisodes, une nouvelle formule commençait à être posée : mettre en scène l’absurdité ; donner de l’épaisseur formelle à ce qui n’en mérite pas…
What the Cut !? était en train de devenir autre chose…
…Cette autre chose qu’au fond les gens ont retenus avec nostalgie, dont moi.

A cette époque on ne le savait pas encore, mais au-delà de cette ode entonnée au plaisir de tremper son sexe dans des produits laitiers, seuls quatre épisodes supplémentaires s’ajouteraient à la liste avant qu’Antoine Daniel ne se décide à arrêter.
Avec le recul, on sait désormais aujourd’hui ce qui a expliqué cette éclipse précoce de l’émission. Il y a eu d’abord cette conférence Polymanga de juin 2014 qui a eu lieu juste après la publication de l’épisode 33 et qu’Antoine Daniel présentera lui-même comme un point de non-retour.
Sorti du cadre rassurant de son écran, Antoine Daniel se retrouve soudainement face à son public et surtout face à ce qu’il a engendré. Des enfantillages, de l’absurdité, de la désinvolture et de l’irrespect…
Daniel en ressort mal à l’aise. Il est devenu une créature qui lui échappe. Une créature qui ne lui convient pas.
Dès lors les introductions de What the Cut !? deviennent des échappatoires. Plus longues, plus mises en scènes, plus déconnectées de la simple moquerie de l’autre.
Face au miroir l’auteur murit et sa chaine aussi, au point de se transformer en un étrange monstre difforme dont l’introduction devient surimposante par rapport au reste du contenu original.

L’épisode 37 – le dernier – sonne d’ailleurs le glas de l’émission sous forme d’apothéose.
42 minutes de contenus dont on ne retiendra au final qu’une introduction de quinze minutes absolument dantesques en termes de débauche de moyens. Dizaines d’acteurs, costumes, décors, images de synthèse, scènes d’action… Tout cela au service d’un discours acerbe sur Internet et un échange qui en dit long :
« Bon, je vais enfin pouvoir te montrer la fin de la vidéo de l’autre fois.
- Tu vas surtout pouvoir sortir What the Cut !? #37...
- What the quoi ? »

Antoine Daniel était déjà passé à autre chose.
Antoine entendait faire pousser une fleur sur son tas de fumier.
Antoine Daniel voulait enfin déboucher sur de la VRAIE création…

A ce moment là, personne ne savait que cet épisode allait être le dernier épisode de l’émission, pas même son auteur d’ailleurs.
L’homme l’avouera plus tard, mais What the Cut !? était devenu trop gros pour lui. Trop gros pour ses épaules.
Tu m’étonnes…

En seulement quatre ans Antoine Daniel était passé du petit gars dans sa chambre qui matait Internet à l’icône personnifiée de l’alterculture : celui qui, de la fange, était en train de faire émerger un monde nouveau ; des personnalités nouvelles.
Tout le monde se mettait à aduler Antoine Daniel et son émission pour ce qu’ils étaient en train d’incarner : une fenêtre qui ne s’ouvrait plus seulement sur de l’absurdité, mais aussi sur de la création, de la vraie.
Et si à un moment donné on a affublé Antoine Daniel du sobriquet de « Roi des Internets » pour moi ce n’était pas que par ironie hasardeuse.
A cette époque-là, Antoine Daniel était vraiment devenu le roi.
Une couronne trop lourde à porter…
…Une couronne qu’il a fini par abandonner.

What the Cut !? s’arrêtera à l’épisode 37 et ne reprendra jamais. Quant à Antoine Daniel, il partira d’abord sur un projet de fiction audio bien mal accueilli avant de disparaitre un temps pour ne ressurgir que quelques années plus tard sur une autre plateforme – Twitch - et cela avec d’autres prétentions…
…Aucune prétention en fait.

Pendant un certain temps, l’épisode 38 de What the Cut !? était devenu une sorte d’arlésienne ; cet épisode par lequel le roi, après une errance nécessaire, finirait par reprendre ce trône qui lui revenait de droit.
Mais aujourd’hui on sait qu’il n’en sera rien.
Il n’en sera rien parce qu’Antoine Daniel a définitivement enterré cette époque-là. Elle est loin derrière lui. Elle est révolue. Il n’en veut plus.
Mais il n’en sera aussi rien parce que cet Internet qui a permis What the Cut !? est lui aussi totalement révolu. Le retour de Matthieu Sommet avec son OVNI l’a d’ailleurs acté. Les formats et les mises-en-scène ne font plus l’Internet d’aujourd’hui. Du moins ils ne font plus le YouTube d’aujourd’hui…

Aujourd’hui, en 2021, YouTube n’est plus que drama, moraline, et influence… C’est Dalibourdin, Bouseux, Michou et Carlito
...Une époque qui connaitra bientôt elle-aussi sa révolution. Il y a d’ailleurs fort à parier que si cette critique est encore lue dans six ou dix ans, tous ces noms que je viens de citer renverront à un passé qui semblera alors lui aussi bien lointain.

De là pourrait dès lors se poser une question : à quoi bon écrire au sujet d’émissions aussi éphémères que What the Cut !? ; des émissions dont – en plus – je reconnais le manque d’épaisseur et de pertinence sur bien des aspects ?
Eh bien j’écris justement pour qu’on se souvienne.
J’écris aussi pour qu’on comprenne.
Qu’on comprenne ce qu’est le net, son histoire, son évolution, son identité.
…Et surtout pour qu’on ne perde jamais de vue ceci. Internet aurait pu être différent.
Internet était une possibilité d’autre chose. Une possibilité de véritable altérité.
D’ailleurs Internet l’est toujours cette possibilité, et on aurait tort d’oublier que quelques vrais créateurs y subsistent encore…

Au fond, comme Antoine a su prendre conscience à un moment donné qu’il méritait son public, à nous de conscientiser aussi qu’on est les premiers responsables de notre consommation putaclic…

lhommegrenouille
6

il y a 4 ans

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