Spychose

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Critique publiée par le

Dans l'excellente série anglaise Black Books, Bernard, un libraire acariâtre conseille un livre de vacances à un jeune couple aux goûts très opposés. Il propose le mystérieux : Tempocalypse.

L'histoire d'une jeune femme de 25 ans qui n'arrive pas à trouver l'âme sœur, un livre qui mêle "thèmes sociaux et personnages crédibles", un scénario qui ravi la jeune femme mais emmerde visiblement son compagnon. Bernard s'empresse d'ajouter qu'elle a aussi "24h pour empêcher une guerre nucléaire avec la Chine", une précision qui fini par emporter l'adhésion générale. Et en regardant You, j'ai eu un peu le même sentiment que devant le concept de ce livre. La volonté chez les producteurs de racler l'audience la plus large possible, et concilier deux publics très différents.

Cela commence comme une comédie romantique on ne peut plus conventionnelle, la rencontre entre une très belle fille et un garçon charmant dans une librairie, façon Coup de foudre à Nothing Hill. C'est bien le love at first sight pour lui, il s'empresse de la cerner, et ses remarques liminaires montrent qu'on est en face d'un type un peu fou qui se prend pour Tim Roth dans Lie to me. Ses investigations de plus en plus poussées confirment les pires doutes. Le gentil libraire plein d'esprit qui aide son jeune voisin maltraité et qui se prend de passion pour sa cliente est en réalité un spychopathe à la sauce collector.

La série exploite à la fois les ressorts habituels des fictions romantiques et les codes du film noir : les regards, les flirts, les revers, les moments de complicité, les doutes, bref la naissance d'une idylle avec son lot d'entraves, et à la fois quelques moments de tension propres aux thrillers. Si Beck cherche le prince charmant, Joe a moins de 24h pour faire disparaître un cadavre avant sa putréfaction.

C'est une sorte de créature de Frankenstein que Netflix propose. Imaginez Dexter parachuté dans un épisode de Sex and the city, un mélange des genres qui laisse un peu tout le monde sur sa faim, surtout quand les incohérences s'empilent.

Beigbeder le Magnifique

Quelques scènes racoleuses affectent le premier épisode (ah ces fenêtres sans rideaux). Car si Joe est bien flippant, il faut bien admettre que le personnage de Beck est un peu trouble également. Une jeune fille artiste dans l'âme, un peu perdue qui n'hésite pas à allumer son libidineux directeur de thèse par intérêt dans un premier temps et qui le fait accuser de comportement inapproprié par la suite. Et puis avouons-le dès le départ, elle est un peu idiote et superficielle cette Beck, avec son sourire désarmant elle semble fraîche et naturelle au premier abord en comparaison de ses copines niaises et inanes. Mais il fallait bien qu'elle soit dotée d'un visage sublime pour que l'autre cinglé supporte tromperies, mensonges, états d'âmes d'enfant gâtée et lubies égocentriques.

A bien y réfléchir, ce portrait d'un certain type de femme moderne est le plus intéressant de la série car il constitue une charge involontaire des auteurs envers leur propre héroïne. Il y a peu de chance que l'idée de base fut de proposer un personnage aussi creux et superficiel. Ils voulaient en faire un modèle. Une écrivain talentueuse en manque de confiance qui a tout pour elle. Ils ont finalement pondu une gribouilleuse flemmarde qui manque de profondeur et de recul, autocentrée sur ses problèmes familiaux anecdotiques, attirée par le clinquant des éditions prestigieuses, incapable de se rendre compte à quel point ses amis sont sans intérêt. Un "vrai" écrivain ne passerait pas plus de temps sur Instagram que devant sa machine à écrire, ne se commettrait pas dans des filières universitaires littéraires composées de cuistres. C'est pourtant sa lune à elle, la reconnaissance d'éditeurs qui veulent la tringler en limo une coupe de champagne à la main, l'adoubement de Plastic peoples incultes. C'est pas la Bukowski des années 2010, c'est certain. Où alors on considère qu'elle appartient à cette classe d'écrivains superficiels inspirés par les mondanités, mais elle serait plus proche de Beigbeder que de Scott Fitzgerald. Je pense malheureusement que c'est l'image que le public de la série, les adolescentes, ont des "grands écrivains" et de leur réussite. Reconnaissance, célébrité, succès, fausse profondeur... C'est très cliché, et la série leur sert ce modèle de manière très complaisante.

Si la partie romance est pas trop mal foutue - il y a une certaine alchimie entre les deux acteurs, convaincants dans leur rôles - les lacunes et le manque de sérieux dans le registre thriller agace les spectateurs un peu pointilleux.

Peach : "tu crois que Joe il a un gros kiki ?"

Joe est un type malin, mais il ne planifie pas vraiment ses meurtres, et bute à la va vite sans jamais éveiller les soupçons des enquêteurs (qu'on ne voit jamais d'ailleurs, y en a-t-il seulement ?), il en fout partout et se montre aussi soigneux et organisé que Gérard Jugnot dans le Père noël est un ordure. Les morts et disparus s'accumulent autour de lui, et jamais rien ne l'inquiète. On est pas dans Colombo mais quand même : Le "feu de joie" en forêt, le bocal d'urine chez Peach, le fait que Joe arrive à l'espionner aussi facilement doté d'une simple casquette pour tout déguisement.

Que des grossiers procédés scénaristiques destinés à laisser des petits cailloux au spectateur. Bien utile pour fluidifier l'histoire, créer des rebondissements plus tard et alimenter l'aspect policier entre deux disputes de couple. Bref c'est pas naturel pour un sous.

Dans les bons points, on peut saluer la critique du cercle d'amis de Beck qui pour le coup sont absolument tous à baffer. Benji, l'ex, était d'ailleurs un personnage très amusant trop vite évacué. Ils contribuent à faire préférer le serial killer dingo aux It girls matérialistes. L'autre aspect subversif est d'avoir dépeint ce psychopathe en mec romantique en période post metoo. Joe devrait être le cauchemar des femmes malgré sa voix profonde et son regard enjôleur. C'est un stalker, possessif qui maintient sa conquête dans une situation de dépendance affective et s'efforce de faire le vide, au sens propre, autour d'elle.

Mais comme les auteurs montrent essentiellement son côté fleur bleue prêt à tout pour satisfaire les moindres fantasmes de sa cible, il s'opère un phénomène curieux. En partageant la moindre de ses pensées, de ses peurs et frustrations, il y a comme un syndrome de Stockholm dans l'air. Et le fait que ses victimes soient toutes insupportables contribue à légitimer les crimes de ce type qu'on aime bien au final.

Comme pour Dexter qui est l'oeuvre la plus "peine de mort friendly" de l'histoire. C'est tellement surprenant que beaucoup de spectatrices n'ont pu se retenir d'éprouver de l'affection pour Joe, et même concevoir le bien fondé de ses actes les plus ignobles.

A noter que Penn Badggley l'acteur qui interprète Joe hallucine sur les réactions de certaines admiratrices qui défendent son personnage Beck et ongle. De nombreuses fans aimeraient soit être kidnappées par lui, soit jugent que l'ancien BG de Gossip girl est juste amoureux et donc trop mimi.

Gageons que si l'acteur avait eu la tête de Laurent Broomhead, elles n'auraient pas trouvé sa conduite si justifiable & romantique que cela. Enfin bon, les hormones des adolescentes sont un vaste sujet que je laisse à l'expertise de Jean-Luc Lahaye.

Bon, je dénigre à grosses louches, mais malgré les défauts criants de cette série pour teenagers, il faut avouer que ça se regarde bien et qu'il y a assez peu de longueurs au final. Clairement pas la série du mois, mais on a vu bien pire et comme pour 13 reasons why on a effectivement envie de voir comment cette romance malade se termine.

On annonce une saison 2, ce qui semble être la pire idée qu'il soit, puisque tout a été dit et montré.

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