Noyée était-je dans mes séries et films Sud-Coréens, qu’un tel petit bijou aurait bien pu m’échapper si quelqu’un ne me l’avait pas recommandé. Il y a bien longtemps qu’une production cinématographique Occidentale ne m’avait pas autant interpellée, dans le bon sens du terme.
En tant que fan éternelle de Michael Haneke, j’ai vraiment l’impression d’avoir retrouvé toutes les thématiques et les recettes chères au génie Autrichien ! Excusez-moi par avance, mais je ferais de nombreuses références à sa filmographie tout au long de cette critique.
[Spoilers à venir]
La fin de l’épisode 1 m’a immédiatement fait penser à son deuxième long métrage, Benny’s Video.
Même si un certain flou subsiste au début, le coupable est très vite dévoilé et le spectateur assiste au crime à la fois indirectement -via l’écran d’un ordinateur- et de manière parcellaire car l’ordinateur est très vite positionné hors champ.
De même, les éléments de preuves que sont les discussions et les commentaires sur Instagram ne sont jamais montrés.
Dès lors, le spectateur sera invité, tout au long des 3 épisodes suivants, à s’interroger sur le « pourquoi » d’un tel acte et n’en sortira aucune réponse définitive.
Adolescence fait exactement ce sur quoi Haneke a toujours insisté, à savoir mettre les spectateurs dans une position pro-active, en leur proposant une intrigue totalement ouverte à l’interprétation de chacun. Le succès incontestable de la série relève à la fois du tour de force technique, en nous offrant des épisodes sous forme de plan-séquence uniques… ainsi qu’au refus clair de nous raconter cette histoire sous la forme récit continu « psychologiquement réaliste ».
Le réalisateur nous montre à la fois tout, et rien.
Plus nous avançons dans l’intrigue, moins nous comprenons.
Il n’y aucune clé de lecture unique.
Qu’a dit Jamie à Katie, avant de la tuer ? Qu’a dit Katie à Jamie ?
Se sont-ils seulement dit quelque chose ? Se sont-ils déjà parlé, avant les faits ?
Qu’a fait Jamie avant le meurtre ? Après ?
Dans quel état était-il ? A quoi pensait-il ?
A-t-il minutieusement calculé son geste avant, ou a-t-il été emporté par la situation ?
Quelle était l’expression de son visage ?
Tout autant de questions dont nous n’aurons jamais les réponses.
La série ne moralise rien : elle questionne uniquement, et échoue continuellement à nous offrir des réponses satisfaisantes.
Le propos d’Adolescence est à la croisée entre plusieurs thématiques : une vision fragmentaire de la réalité, une notion de discernement et de culpabilité diffuse, et surtout une communication totalement ineffective. Ces thématiques traversent toute l’œuvre de Haneke et sont tout simplement indissociables de sa démarche de cinéaste, ce qui explique certainement pourquoi la série m’a autant plu.
L’incommunicabilité comme symptôme majeur des maux de la société contemporaine.
Adolescence place le manque de dialogue au cœur du malaise familial et social.
C’était déjà vrai il y a 40 ans, et ça s’est largement empiré depuis l’avènement des réseaux sociaux.
L’épisode 2 est particulièrement intéressant à cet égard, il s’agit de l’épisode de « l’intervention » de la police au sein de l’école de Jamie. L’école est présentée comme une véritable fourmilière, donc théoriquement très propice aux échanges humains. Et pour autant… les personnages se croisent et se parlent sans cesse, mais ne s’écoutent jamais vraiment.
Nous ne sommes pas là mais pour essayer de compren… »
*driiiiiiiiiiiiing*
Comme dans Code Inconnu ou Le Ruban Blanc, Adolescence expose l’échec total du dialogue, alors-même qu’il est omniprésent, et ce non seulement au sein de la famille comme nous le constaterons dans l’épisode 4… mais aussi à l’échelle sociale au sens large: l’incapacité à comprendre l’autre laisse place, au mieux, à des malentendus, et au pire à des drames irréparables.
A cet égard, la conversation que l’inspecteur Bascombe a avec son fils Adam un peu plus tard dans l’épisode 2, est très illustrative.
Adam, apparemment agacé par la naïveté de son père et persuadé d’avoir des éléments de réponses quant à l’acte de Jamie, lui étale tous les codes de certaines communautés en ligne à coup d’ « incel » etc...
Première incompréhension légitime de l’inspecteur Bascombe, la notion même d’être un « incel » à 13 ans est tout bonnement grotesque.
Le jeune enchaîne ensuite sur les notions de « red/blue pills » etc...
Immédiatement l’inspecteur Bascombe, tout GenX/Millenial qu’il est, reconnaît -à juste titre- les éléments du film Matrix.
Deuxièmement incompréhension, d’Adam cette fois.
Le fils ne comprend absolument pas de quoi parle son père, alors qu’il est lui-même totalement incapable d’élaborer sa pensée au-delà des quelques codes issus des réseaux sociaux
Un « réel » fondamentalement inaccessible.
Selon moi, Adolescence prolonge la réflexion initiée par Haneke dans Benny’s Video en revisitant la frontière poreuse entre le réel et le virtuel, la déconnexion du réel étant un enjeu particulièrement fort au sein l’adolescence contemporaine.
Benny, adolescent des années 1990, n’a pas encore de réseaux sociaux mais il filme tout et observe tout au travers de sa caméra. Jamie fait finalement la même chose via son ordinateur et son smartphone. Il y a fort à parier que si Jamie était né dans les années 70, il aurait très bien pu être Benny.
Au-delà d’une simple opposition réel/virtuel, la réalité reste par essence inaccessible dans sa totalité. En effet, la série utilise une multiplicité des points de vue : Jamie, l’inspecteur Bascombre, la psychologue Ariston, puis la famille de Jamie. Là aussi, ces personnages ne se parlent pas, et leurs histoires sont entrecroisées sans véritable continuité entre elles.
Cette fragmentation narrative nous force à accepter l’impossibilité d’un récit « vrai et unique ».
La culpabilité, cette chose évanescente
La notion de responsabilité infuse toute la série Adolescence, et est traitée d’une manière très noble : complexe, nuancée, individuelle et collective.
Je cite Haneke :
« Le monde n’est pas divisé entre bons et méchants. Je fais de mon mieux pour examiner la réalité contradictoire. Les enfants ne sont ni purs innocents ni purs monstres, ils sont comme tout le monde, entre les deux. » (à propos de Ruban Blanc)
L’épisode 3 aborde cette notion d’une manière absolument magistrale. Dans cet épisode, nous assistons à une longue conversation entre Jamie et la psychologue Ariston, dont le questionnement pourrait presque être réduit à cette seule question : « Réalise-tu que quelqu’un est mort et que tu as fait quelque chose de mal ? ».
La réponse de Jamie, si tant est qu’elle en soit une, correspond finalement à l’épisode tout entier, véritable montagne Russe émotionnelle, et oscille en permanence entre « Oui c’est très mal » et « De quoi parlez-vous ? ».
A mon sens, la série refuse délibérément (et doit refuser !) une explication univoque ou simpliste du crime.
Le seul reproche que je pourrais formuler à l’égard de la série est qu’elle est beaucoup trop « parlée ». Les dialogues prennent une place considérable, et même si la réalisation est suffisamment habile pour laisser énormément de zones d’ombre, il y a de fortes raisons que les spectateurs se laissent guider par ceux-ci au point de se ranger « du côté de », exactement au même titre des personnages de la série.
En conclusion... une absence de conclusion
Comme dans la vraie vie, nous rencontrons plein de personnages ayant un avis très tranché sur la question. Comme le jeune dans le magasin de bricolage qui est « pour » Jamie, ou encore la collègue de Bascombe qui est « pour » Katie et qui déplore qu’on ne se souvienne uniquement du tueur et que la victime sera bien vite oubliée. Tout autant de discours que nous avons tous déjà entendu et tout autant d’invitations à « prendre parti ».
Mais prendre parti signifierait ici « avoir tout compris » alors même qu’on nous montre très peu… et qu’on nous explique encore moins. Réduire la dimension de la série à une simple dénonciation des milieux masculinistes toxiques en ligne est une simplification qui peut devenir dangereuse.
Nul doute que beaucoup de commentaires plongeront tête la première dans la toxicité de certaines communautés, dont les fameux « masculinistes ». Or, le crime de Jamie ne peut pas se réduire à des facteurs comme le harcèlement, les discours toxiques en ligne ou le manque d’estime personnelle. La série accumule certes ces facteurs, mais sans jamais offrir une clé définitive ni une explication complète. Ce foisonnement d’éléments est là pour nous montrer la complexité des phénomènes sociaux et psychologiques en jeu, mais aussi l’impossibilité de réduire un passage à l’acte violent à une cause unique.
Encore une fois, cette « insuffisance » apparente dans les réponses rejoint plutôt une volonté narrative : interroger le spectateur sur la mosaïque de responsabilités individuelles, familiales et collectives, sans tenter de nous rassurer par des conclusions tranchées.
S’il était si facile de comprendre, nos sociétés seraient à même de prévenir et gérer ce type de drame, ce qui n’est clairement pas le cas.
Cette exploration de la culpabilité est donc une dimension forte d’Adolescence, qui fait vraiment écho à la manière dont Haneke a traité le sujet dans sa filmographie, non pas comme une vision binaire coupable/innocent, mais comme un état très complexe, diffus, qui doit être pensé au-delà des explications simplistes. Le crime est ici une conjoncture tragique de plusieurs facteurs imbriqués entre eux, ce qui, sans nier le libre arbitre du protagoniste, complexifie grandement la responsabilité de chacun.
En résumé, la série nous invite à refuser toute réponse simple ou moralisation… préférant nous laisser la responsabilité de cheminer dans notre propre malaise et de mener une réflexion bien plus globale et nuancée sur les rapports de genres, la jeunesse, et surtout l’avènement de la violence.