Commencez les trente premières minutes du premier épisode et je vous défie de ne pas fondre, tel Olaf perdu sur une plage des Bahamas, lorsque vous poserez, comme Yin Guo (Zhao Jin Mai), vos yeux sur le regard brûlant, plongeant, tenace mais surtout d’une douceur troublante de Lin Yi Yang (Wu Lei). Parce que l’intérêt de la série repose essentiellement sur lui, et sur presque rien d’autre. Ah si : le billard, le snooker plus précisément. Sachez d’ailleurs que les Chinois y sont très bien classés. Mais attendez-vous aussi à un soupçon de patriotisme visuel, difficile à éviter, parfois pesant, voire risible.
Il y a des histoires d’amour qui se vivent, et d’autres qui se contemplent comme un rêve trop parfait pour être pleinement habité. Amidst a Snowstorm of Love appartient à cette seconde catégorie : un romantisme somptueux, troublant… mais qui demeure, jusqu’au bout, un fantasme.
Ici, on ressent plus qu’on ne voit. C’est une écriture du non-dit, du presque, de l’approche sans envahissement. Rarement une romance m’aura donné cette impression d’une sensualité contenue, d’une émotion qui passe par le moindre geste. Et toujours, ce regard de Yi Yang, quasi hypnotique.
Ce taiseux est un ancien joueur professionnel de billard, façonné par ce sport qu’il pratique depuis l’enfance. Comme au snooker, rien n’est laissé au hasard : chaque regard prépare le suivant, chaque geste s’inscrit dans une trajectoire plus vaste. Les sentiments sont brûlants, mais disciplinés ; le désir est là, puissant, mais tenu. Il observe, calcule, attend. Peu loquace, il va courtiser celle qui lui a plu au premier regard avec la même précision qu’un joueur préparant son coup.
Wu Lei porte la série à lui seul. Acteur précoce à la filmographie déjà impressionnante, né en 1999, il n’avait que 23 ans au moment du tournage. Fraîchement sorti de Nothing But You, où il incarnait un jeune sportif solaire, direct, presque juvénile dans sa manière d’aimer, il compose ici un personnage diamétralement opposé.
Plus jeune que son rôle de trois ans, il lui confère pourtant une maturité rare. Il ne joue pas l’intensité : il la contient. Et c’est précisément cette retenue qui rend son personnage sensuel, digne, profondément touchant. Son travail est remarquable : entraînement crédible (il joue réellement), posture lente et mesurée, mais surtout une composition vocale impressionnante. Sa voix, plus grave, plus posée que dans ses autres rôles, donne au personnage une intériorité presque hors du temps. Chaque mot est pesé, chaque silence devient signifiant.
Le billard n’est pas un simple décor : le récit lui-même en adopte la logique. Ce n’est pas une narration de chocs, mais de placements. Une mise en scène de l’attente, de la précision, du contrôle. Mais cette construction formelle refuse la complexité d’une véritable géométrie émotionnelle. Nous sommes dans une romance pure, centrée sur un seul axe magnifié, sans véritable contrepoint. C’est beau… mais un peu trop lisse pour être pleinement vivant. Et faute d’autres arcs narratifs, l’ennui finit par s’installer.
Et c’est ici que naît ma frustration. La série installe une intensité émotionnelle très forte… mais refuse d’en assumer pleinement la traduction physique et narrative. Je n’attends pas une scène érotique, mais quelque chose de moins timide. Les regards sont brûlants, les séparations douloureuses, les retrouvailles chargées d’émotion et pourtant, au moment où l’histoire devrait franchir un seuil, elle s’arrête au bord.
Et c’est exactement ce qui manque ici : pas du “montrer plus”, mais montrer juste.
Ce n’est pas l’absence de sensualité explicite qui gêne. C’est l’écart entre ce que la série fait ressentir et ce qu’elle accepte réellement de raconter. J'attends une continuité émotionnelle et je reçois une suspension répétée.
Pire encore, la série en vient presque à regarder sa propre première partie. Les retours à Helsinki, la revisite des lieux symboliques, les évocations des débuts donnent parfois l’impression qu’elle s’appuie sur la nostalgie de ce qu’elle a déjà raconté plutôt que de créer de nouvelles dynamiques. Ce n’est plus tant une histoire qui avance qu’un récit qui se souvient.
Les personnages secondaires, eux, demeurent des satellites. Meng Xiao Dong et Lin Lin auraient pourtant pu offrir un contrepoint réconfortant, une autre manière d’aimer, plus trouble, plus adulte. L’alchimie est là, la douceur du regard, la dignité du personnage aussi… mais la série s’arrête à l’ébauche.
Le personnage de Meng Xiao Dong (Wang Xing Ye) incarne parfaitement ce potentiel inexploité : silhouette élégante, regard d’une grande douceur, trajectoire sentimentale à peine esquissée… tout semble annoncer une romance secondaire plus mature, mais le récit s’y refuse. Il demeure alors une figure gravitationnelle, belle mais inaboutie, symptôme d’un récit qui préfère magnifier son couple central plutôt que d’ouvrir de véritables lignes de force autour de lui. Quant aux autres personnages (Jiang Yang en tête), ils semblent exister avant tout pour renforcer l’aura de Lin Yi Yang, tel un prince entouré de figures d’ombre.
Le synopsis prétend raconter une romance fondée sur l’influence réciproque… mais on ne montre qu’un héros déjà complet, autour duquel tout gravite. Yin Guo est présentée comme celle qui aiderait Lin Yi Yang à retrouver le chemin de la compétition. Or rien de tel n’advient réellement. Cette promesse non tenue résume à elle seule le problème de la série : elle annonce une transformation mutuelle, mais se contente de magnifier un héros déjà accompli, laissant son héroïne dans une position largement passive.
La série choisit d’ailleurs un raccourci là où elle aurait dû approfondir. Lin Yi Yang retourne à la compétition pour construire un avenir sans obstacles. Mais ce qui aurait pu devenir un véritable parcours de reconstruction est traité de manière excessivement lisse.
En l’espace d’un an, il gagne presque tout, accumule les victoires… et j’en passe. Rien n’est montré des difficultés, des doutes, des échecs qui devraient accompagner un tel retour au plus haut niveau. La réussite devient immédiate, presque automatique. Ce n’est plus un chemin, c’est une résolution. En refusant de montrer le coût des victoires, le scénario transforme une renaissance potentiellement forte en fantasme héroïque, où l’amour et la réussite se conquièrent d’un simple claquement de doigts.
À cela s’ajoute un déséquilibre dans l’écriture des personnages. Ce qui me gêne n’est pas le jeu de Zhao Jin Mai (elle était très bien dans l’excellent Reset) mais la construction de Yin Guo : à mesure que la relation devient plus grave, plus engageante, elle reste enfermée dans une posture presque adolescente, cacher, esquiver, taire ce qui pourrait être dit sans danger. Ses hésitations sont compréhensibles au départ, liées à la fulgurance du sentiment, à son jeune âge et à l’écart de maturité avec Lin Yi Yang (elle a 21 ans, lui 26). Mais ensuite, face à un homme mûr, réfléchi, passionné, ce maintien dans l’infantilisation crée une dissonance. L’histoire avance, mais son personnage, lui, ne mûrit pas au même rythme.
Une forme d’idéalisme s’ancre de plus en plus dans notre couple et m’agace peu à peu. La relation n’évolue presque pas : elle se maintient dans un même registre émotionnel, sans franchir de nouveaux seuils. Le couple semble vivre dans une nostalgie permanente de ses propres débuts.
Certains choix esthétiques renforcent même une impression de nationalisme visuel : le concurrent occidental terne face à un héros chinois magnifié, une héroïne idéalisée au-delà de sa complexité humaine, et cette sensation persistante que les deux amoureux sont des “gagnants” en toute circonstance. L’émotion devient alors plus théorique que vécue.
Certaines scènes censées émouvoir finissent même par me gêner (je pense notamment aux déclarations publiques de Yi Yang).
Ce qui me devient peu à peu insupportable n’est pas la naïveté, mais l’idéologie du héros. À travers ses prises de parole hors de propos en pleine compétition, la série ne raconte plus un homme amoureux, mais une figure idéalisée, presque irréelle, pensée pour nourrir un fantasme adolescent. Là où la première partie captait la pudeur, la retenue et la dignité d’un désir incarné, la seconde transforme l’amour en démonstration. Ce glissement me paraît non seulement maladroit, mais profondément contraire à l’éthique du personnage tel qu’il avait été construit.
Pourtant, il y avait là un potentiel immense : celui d’une romance adulte, incarnée, sensorielle, qui aurait pu être exceptionnelle. Amidst a Snowstorm of Love choisit finalement une voie plus prudente, plus idéalisée, parfois même infantilisante, qui l’empêche d’atteindre pleinement ce qu’elle annonçait.
J’en ressors avec une impression mitigée. La première partie m’a réellement touchée : la retenue, les regards, la lenteur, la pudeur des gestes, et surtout l’interprétation remarquable de Wu Lei donnent naissance à une romance rare par son intensité contenue. Mais à mesure que le récit avance, ses limites deviennent trop visibles : répétitions, personnages secondaires laissés à l’état d’ébauche, idéalisme appuyé, et surtout cette dissonance persistante entre ce que la série fait ressentir et ce qu’elle ose réellement raconter. L’émotion, d’abord vive, se fige peu à peu, la narration se replie sur sa propre nostalgie, et la promesse initiale s’émousse.
Sans Wu Lei, la série s’effondre. Ici, les dialogues n’élèvent pas la relation. Le récit ne creuse ni les conflits, ni les choix, ni les pertes. L’émotion est suggérée, mais jamais travaillée.
Il en reste une œuvre élégante, parfois belle, portée par un acteur remarquable et par une mise en scène soignée… mais inaboutie. Contentez-vous des dix premiers épisodes (voire quinze).
Comme un beau plongeon qui finit en plat.