Asura
7.2
Asura

Drama Netflix (2025)

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L'art de l'émancipation selon Kore-eda

Quand les femmes cessent de vivre pour les hommes

Il y a chez Hirokazu Kore-eda une qualité rare, celle de faire naître l'émotion sans jamais la forcer. Peu de réalisateurs savent observer les êtres humains avec autant de délicatesse. Depuis des décennies, il construit une œuvre où la famille devient un terrain d'exploration des sentiments, des blessures, des héritages et des transformations intimes. Palme d'Or pour Shoplifters, auteur de films majeurs comme Still Walking, Nobody Knows ou Our Little Sister, et en 2023 pour la remarquable série Makanai : Dans la cuisine des maiko, Kore-eda a développé un cinéma profondément humaniste, fondé sur l'observation plutôt que sur le jugement.

Avec Asura, il retrouve un matériau qui semble avoir été écrit pour lui. Adaptée d'une œuvre de la grande scénariste japonaise Kuniko Mukoda, la série raconte la découverte par quatre sœurs de l'infidélité de leur père. Un point de départ qui pourrait donner lieu à un mélodrame familial classique. Mais très rapidement, l'adultère cesse d'être le sujet principal. Il devient le révélateur de quelque chose de bien plus profond : la place des femmes dans le Japon de la fin des années 1970 et la manière dont chacune tente, à sa façon, d'exister dans un monde façonné par les hommes.

L'une des grandes forces de la série est justement de ne jamais chercher à délivrer un discours militant simpliste. Kore-eda ne construit ni réquisitoire ni manifeste. Il observe. Il regarde vivre ces femmes avec leurs contradictions, leurs faiblesses, leurs désirs et leurs renoncements.

L'aînée, devenue veuve, entretient une relation avec un homme marié. Celle qui pourrait condamner l'infidélité se retrouve elle-même dans une situation moralement ambiguë. Une autre sœur reproduit presque le modèle maternel. Epouse dévouée, mère de famille, elle soupçonne son mari de la tromper mais semble considérer cette éventualité comme une composante presque normale du mariage. Une troisième, solitaire et rigoureuse, découvre l'amour alors qu'elle semblait avoir organisé sa vie autour de principes plus que de sentiments. La dernière, la plus libre, accompagne l'ascension d'un boxeur dont elle devient progressivement la véritable force motrice.

Aucune d'entre elles n'est présentée comme un modèle. Aucune n'est condamnée. C'est précisément là que réside l'intelligence de l'écriture.

La série montre combien les mécanismes du patriarcat ne se limitent pas à une domination masculine visible. Ils s'inscrivent dans les habitudes, dans les attentes sociales, dans les comportements que chacun finit par considérer comme naturels. Ces femmes ont grandi dans un monde où leur existence devait souvent se définir à travers celle d'un homme : père, mari ou compagnon. Pourtant, chacune cherche progressivement une autre voie.

Ce cheminement est d'autant plus passionnant qu'il ne passe jamais par de grandes déclarations ou des scènes démonstratives. Asura privilégie les petits déplacements intérieurs. Une prise de conscience. Une discussion entre sœurs. Un regard. Une décision que personne ne remarque immédiatement mais qui change tout.

Cette retenue constitue d'ailleurs l'une des plus grandes réussites de la série.

À une époque où beaucoup de productions confondent profondeur psychologique et multiplication des drames, Asura choisit la simplicité. La mise en scène est discrète. Les dialogues paraissent naturels. Les situations semblent parfois ordinaires. Pourtant, derrière cette apparente modestie se cache une immense richesse émotionnelle.

Kore-eda filme ses personnages avec une tendresse constante. Même lorsqu'ils commettent des erreurs, même lorsqu'ils se montrent lâches ou contradictoires, il refuse toujours la caricature. Il cherche à comprendre avant de juger.

Cette approche doit énormément à la qualité exceptionnelle de l'écriture originale de Kuniko Mukoda, mais aussi au talent remarquable des comédiennes. Car Asura est avant tout une œuvre portée par ses actrices.

Chacune parvient à donner une identité propre à son personnage. Chacune incarne une manière différente d'être femme dans cette société japonaise encore profondément patriarcale. Et surtout, chacune réussit à faire exister les contradictions de son personnage sans jamais le réduire à une fonction symbolique.

On croit à leurs joies, à leurs frustrations, à leurs hésitations. On croit à leurs disputes comme à leur affection.

Car au-delà de l'émancipation individuelle, Asura raconte aussi la force du lien entre ces quatre sœurs.

Elles ne sont pas toujours d'accord. Elles se jugent parfois. Elles s'opposent souvent. Pourtant, lorsque les épreuves surviennent, quelque chose de plus fort les rassemble. La série montre avec beaucoup de justesse comment une famille peut être simultanément un lieu de tensions et un refuge.

Cette sororité constitue finalement le cœur émotionnel du récit. Là où chacune semblait enfermée dans sa propre vie, elles finissent par construire ensemble une forme de solidarité qui leur permet d'avancer.

Le format court de sept épisodes pourrait laisser craindre une exploration incomplète. C'est tout l'inverse. La série trouve un équilibre remarquable. Chaque sœur bénéficie d'un véritable développement sans que l'ensemble perde son unité. Aucun épisode ne paraît superflu, aucun personnage n'est sacrifié.

En seulement sept chapitres, Asura parvient à dresser le portrait de quatre femmes, d'une époque et d'une société tout entière.

Au final, la série apparaît comme l'une des œuvres les plus délicates de Kore-eda. Une œuvre où la finesse de l'écriture rencontre la précision de la mise en scène et l'excellence de l'interprétation. Une série qui ne cherche jamais à imposer une morale mais à comprendre des êtres humains confrontés aux contraintes de leur temps.

À travers ces quatre sœurs, c'est toute une génération de femmes qui apprend progressivement à ne plus exister uniquement dans le regard des hommes. Et c'est précisément parce que Kore-eda filme cette transformation avec autant de douceur, de simplicité et d'humanité que Asura touche aussi profondément.

Drakosc
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le 14 juin 2026

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