Tout d’abord, je suis désolée si cet avis ne sied pas dans l’écosystème senscritique. Il s’agit de ma première critique et je risque de m’y prendre un peu comme je m’y entends moi.
Lorsque j’avais fini la saison 1 de beastars, une connaissance m’a confié qu’à sa lecture du manga, ce dernier avait tendance à devenir un peu trop shounen sur la fin. J’ai toujours maintenu une certaine appréhension vis-à-vis de cette fin annoncée comme décevante, sans jamais savoir quand la descente annoncée allait commencer. Force est de constater qu’à date de cette saison 3, l’œuvre reste encore saine (oh, dramatique ironie). Si déjà il pouvait y avoir des moments « shounen » dans les saisons 1 et 2, c’est-à-dire des moments d’une certaine facilité scénaristique pour laisser de la place à l’action et à l’émotion, la saison 3 ne cherche pas nécessairement à en faire plus. Au contraire, elle appuie toujours plus sur la symbolique d’un Legoshi qui cherche d’où puiser sa force. Après une saison 2 nous laissant sur un climax où il était nécessaire de manger la jambe de Louis, tous les événements qui suivent sont la résultante d’un Legoshi qui souffre et qui se cherche.
Que ce soit par légère culpabilité nourrie vis-à-vis de son ancien camarade, et ce malgré son consentement, ou par sevrage vis-à-vis de la viande, l’évènement suit Legoshi jusqu’au bout. Je vais néanmoins vous épargner un plus large résumé pour m’attarder uniquement sur un point soulevé cette fois avec encore plus de force: la déviance.
Un point qui m’avait toujours marquée avec Beastars était la facilité déconcertante avec laquelle la dichotomie carnivore/herbivore peut être transposée à notre société sans jamais pour autant effacer les autres inégalités. Elle ne se contente pas d’être une retranscription des inégalités de genre, du racisme ou autre problématique sociale, mais elle s’ajoute au contraire à tout cela dans un mélange assez élégant. La différence herbivore/carnivore existe, mais elle ne se retranscrit absolument pas de la même manière selon si l’on est un mâle ou une femelle, de même que l’espèce dans laquelle on naît implique une hiérarchie y compris au sein de ces deux grands groupes: entre le lapin et le cerf, ou le chien et le loup, la participation à la société s’en retrouve altérée.
Et justement, la saison 3 vient ici parfaitement frapper là où ça fait mal en venant introduire le sujet de l’hybridation des espèces, par le biais d’un antagoniste qui en souffre. Sujets de discrimination et de mal-être vis-à-vis de leur propre corps, les enfants nés de couples interraciaux se vivent souvent dans la série comme des erreurs de la nature, des freaks, pour reprendre le terme de la version anglaise. Ce n’est pas nouveau, l’attirance même de Legoshi le loup pour Haru la lapine est traité comme une déviance depuis le début de la série, frontière qu’il ne faut pas franchir et dont les enfants sont les symboles.
Ainsi, l’on a avant tout deux expériences de l’hybridation qui sont contées. D’une part celle de Melon, antagoniste perdu au milieu de tous, dont le goût n’est ni celui d’une espèce ni celui d’une autre, n’appartenant à aucun corps social, et d’autre part celle de Legoshi et de sa mère. Étant lui-même l’enfant d’une hybride qui s’est suicidée à cause d’un phénotype ayant changé tardivement dans sa vie, l’on aurait tout à faire raison d’attendre une réponse douce-amère à la question de la part de Legoshi. Et pourtant, pourtant lecteur, quelle ne fut pas ma douce surprise de voir un Legoshi enfant, voyant sa mère pour la dernière fois, admirer les écailles qui lui causent autant de tort, à elle.
Dès le départ, le protagoniste incarne dans Beastars une tierce voix, quelque chose qui va un peu par delà herbivore et carnivore, et la fascination que nourrit ce dernier pour tout ce qui relève de la marge, l’amour profond qu’il éprouve pour la vie, sans discrimination, me font penser qu’il y a bien là-dessous une célébration de la vie, dans toutes ses contradictions les plus fragiles, mais aussi les plus subtiles, et alors les plus sublimes.
Quand bien même je pourrais avoir toujours des choses à reprocher à Beastars, c’est avant tout pour cette célébration des ratés, des erreurs, des déviants et des dégénérés que j’accorde à Beastars une place si importante.