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Le confort d’un univers et d’une histoire que nous connaissons déjà !

Tous les vrais fans de Stephen King le savent : It (Ça en français) est l’un de ses livres plus importants. Parce que c’est celui où il a combiné à la perfection le genre de récit d’enfance et d’adolescence dans lequel il excelle, avec tout les apprentissages de la vie que cela comporte, avec la création de l’un de ses meilleurs monstres, le fameux clown Pennywise – personnage emblématique s’il en est – derrière lequel se dissimule une créature extrêmement complexe. Le problème est que (comme c’est d’ailleurs le cas de tous les meilleurs livres de King), It est inadaptable à l’écran. La récente tentative du réalisateur argentin Andy Muschietti a été bien reçue, autant par la critique que le grand public, mais laissait encore terriblement à désirer, en particulier du fait de l’utilisation excessive du clown comme croque-mitaine.

Retrouver le nom de Muschietti (avec sa sœur Barbara) à la tête du projet HBO de créer un préquel de It, n’avait donc rien de rassurant : on aurait évidemment préféré un Frank Darabont ou un Mike Flanagan, deux auteurs qui ont su, chacun à sa manière, ne pas trahir le maître de Bangor. Mais dans le fond, It : Welcome to Derry (Ça : Bienvenue à Derry) n’est pas une adaptation de King, c’est un « travail autour de ses idées », ce qui autorise plus de liberté : en s’affranchissant de certaines caractéristiques de son oeuvre, sans en trahir l’esprit, les Muschietti nous ont offert non pas une « grande » série, ce qui aurait été trop beau, mais au moins une série tout-à-fait regardable, honorable même. Plus en fait que les deux films de cinéma de 2017 et 2019.

De King, au-delà du personnage central de Pennywise et de la création d’un groupe d’enfants s’opposant à lui, on retrouve la forme « kingienne » du « récit de communauté » (la petite ville de Derry n’est pas qu’un lieu, c’est presque un personnage à part entière), l’attention à la reconstitution de l’esprit et des mœurs d’une époque de l’histoire des USA, et, évidemment, les préoccupations sociales et politiques. Car King est un auteur « de gauche », même s’il s’en défend parfois pour ne pas froisser certains de ses lecteurs : Trump ne s’y est pas trompé, ayant fait interdire son Carrie par exemple ! Car le grand sujet de It : Welcome to Derry est le racisme, et il faut bien reconnaître que la violence des blancs racistes telle que figurée en particulier dans l’excellent épisode 7 (The Black Spot) est aussi terrifiante que les cauchemars distillés par Pennywise !

Les Muschietti n’ont pas résisté au plaisir du fan service, en plaçant un Dick Halloran jeune au centre de l’histoire, avec même une private joke finale sur le « danger des hôtels », ou en intégrant dans le récit certains parents des jeunes héros de It. Du côté scénario, il faut aussi admettre que, même si plusieurs passages n’ont pas la rigueur des histoires de King, et frôlent même le WTF, comme dans le dernier épisode (Winter Fire), spectaculaire mais non dénué de maladresse, la manière dont les scénaristes ont construit et enrichi la trajectoire de « Ça », et ont imaginé la genèse de son apparition en clown, est très satisfaisante (il semble que King ait validé les grands principes de ce que l’on nous raconte ici). Il est donc difficile de critiquer It : Welcome to Derry dans son rapport à l’œuvre de King : il s’en situe à une juste distance, entre fidélité et indépendance.

Là où, finalement, une certaine déception pourra naître, c’est plus dans la forme adoptée par la série, la plupart du temps très outrancière : couleurs qui flashent, scènes gore extravagantes, jeu des acteurs en permanence dans l’excès, scènes dont on ne sait jamais si elles sont risibles ou tragiques… On a le sentiment, régulièrement, de ne pas être devant un « objet sérieux ». C’est déstabilisant, car, en toute logique, la série perd en mystère, en émotion et en… angoisse, ce qu’elle gagne en « fun » immédiat et en excitation. Il faut donc s’habituer à cette atmosphère qui, elle, n’est pas du tout raccord avec le travail de l’écrivain. Et se laisser aller au plaisir vaguement régressif de l’immersion dans une histoire complexe mais finalement assez… simpliste : les méchants (dont les racistes du cru et les militaires aux objectifs douteux) et les bons (les afro-américains, les Indiens, les enfants pas encore « contaminés » par la culture toxique de l’Amérique de l’époque) sont bien définis et facilement reconnaissables ; les scènes d’horreur, extrêmement frontales, sont totalement… horribles ; et puis, finalement la série “rejoue” surtout des scènes déjà connues, distillant plus le confort d’un univers que nous connaissons et aimons déjà que la surprise.

C’est sans doute dommage, mais on reste devant un divertissement qui fonctionne bien. Du coup, on est intrigué par la promesse de la seconde saison, 27 ans plus tard, 27 ans plus tôt, ou bien totalement ailleurs ?

[Critique écrite en 2025]

https://www.benzinemag.net/2025/12/19/hbo-max-ca-bienvenue-a-derry-le-confort-dun-univers-et-dune-histoire-que-nous-connaissons-deja/

Eric-Jubilado
7
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le 19 déc. 2025

Critique lue 79 fois

Eric-Jubilado

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