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SuivreRéinvention brillante
S'attaquer à Carrie, l'icône gothique de Stephen King déjà immortalisée au cinéma par Brian De Palma, était un pari risqué. Disponible depuis le 7 octobre 2026, la mini-série menée par Mike Flanagan...
Le génial Mike Flanagan, créateur de bobines horrifiques inoubliables («Life of Chuck», «The Haunting of Hill House», «Sermons de minuit», «Jessie», «Doctor Sleep - version longue»,...) vient se confronter à l’oeuvre de 1976 réalisée par Brian De Palma.
Adapter «Carrie» aujourd’hui, c’est forcément se confronter à une question essentielle : que reste-t-il de l’histoire de Stephen King à l’heure des réseaux sociaux, des smartphones et d’une vie adolescente qui se poursuit bien après les grilles du lycée, jusque dans la chambre à coucher, avec un écran dans la main jusqu’au bout de la nuit ? Sur ce terrain-là, Mike Flanagan avait une carte intéressante à jouer, et je trouve que cette transposition contemporaine fonctionne plutôt bien.
L’un des aspects que j’ai particulièrement appréciés est précisément cette manière dont la série intègre les nouvelles technologies à son récit. Le harcèlement dont Carrie est victime ne s’arrête plus une fois la sonnerie du bahut. Il se poursuit sur les téléphones, les réseaux sociaux, les messages et les écrans. Une partie essentielle de la violence se déroule désormais à l’abri du regard des adultes. Le lycée n’est plus seulement un lieu physique où Carrie est humiliée... C’est un environnement qui la suit partout. C’est l’élément certainement le plus horrifique de la série ! Le récit gagne ainsi une résonance très actuelle, sans que la technologie ne soit utilisée comme un simple gadget de modernisation. Elle devient au contraire un prolongement du cauchemar de Carrie.
Mais la véritable bonne surprise de cette adaptation réside peut-être dans l’écriture de ses personnages. Sur huit épisodes, il fallait nécessairement étoffer l’univers et donner davantage de chair à des figures qui, dans les précédentes adaptations, étaient parfois cantonnées à des fonctions narratives très précises. C’est particulièrement vrai pour Margaret White, la mère de Carrie, formidablement incarnée (bah comme toujours) par Samantha Sloyan. Le personnage bénéficie ici d’une épaisseur et d’une complexité bien plus importantes. La série prend le temps de s’attarder sur elle, sur ses contradictions, ses blessures et ses obsessions, ce qui permet à Samantha Sloyan de proposer une interprétation particulièrement riche. Sur la durée, cette profondeur supplémentaire était probablement indispensable pour que le personnage puisse tenir les huit épisodes sans devenir caricatural. Même constat pour Chris Hargensen. Détestable à souhait, elle gagne pourtant elle aussi en relief à mesure que la série avance. Alison Thornton s’empare du rôle avec une énergie assez impressionnante... Reste à savoir si sa future carrière survivra au traumatisme d’avoir incarné une pouffe aussi odieuse ! La série évite ainsi, dans une certaine mesure, de réduire ses adolescents à une simple galerie de bourreaux et de victimes. Et puis il y a Summer H. Howell, qui porte évidemment une lourde responsabilité sur ses épaules. Elle succède à des Carrie aussi iconiques que Sissy Spacek ou Chloë Grace Moretz et, sans chercher à les imiter, elle parvient à imposer sa propre interprétation du personnage. Elle s’en tire avec les honneurs.
Plus globalement, le casting constitue sans conteste l’une des grandes qualités de la série. Les lycéens comme les enseignants donnent l’impression d’exister véritablement au-delà de ce que le scénario nous montre d’eux. Il y a une véritable sensation de vie autour de Carrie, ce qui contribue à rendre son isolement d’autant plus tangible. Même Matthew Lillard (le Samy de Scooby-Doo) se montre convaincant.
Tout n’est cependant pas aussi réussi.
Le premier véritable problème vient, à mes yeux, du personnage d’Emaline. Il y a quelque chose qui ne fonctionne tout simplement pas dans son intégration au récit. Le personnage semble appartenir à une autre histoire, avec des préoccupations et une tonalité qui jurent avec le cœur même de «Carrie». Et le problème devient malheureusement de plus en plus évident à mesure que les épisodes avancent. Chaque fois qu’Emaline revient au premier plan, j’ai eu le sentiment que la série perdait quelque chose de son intérêt et de sa tension. Ses scènes ont tendance à ralentir le récit plutôt qu’à l’enrichir, et son arc finit par donner l’impression d’un corps étranger greffé sur l’histoire de Carrie.
L’autre grosse faiblesse concerne la conclusion. Et c’est probablement là que la série me laisse le plus circonspect. Flanagan ne parvient pas réellement à offrir une conclusion à «Carrie». Le dernier épisode ressemble davantage au premier chapitre d’une histoire à venir qu’à l’aboutissement de celle que l’on vient de suivre. On peut évidemment imaginer que cette volonté soit délibérée, voire qu’elle ouvre la porte à une éventuelle suite. Mais le problème est que «Carrie» repose (selon moi hein) précisément sur une forme de fatalité. Dans le roman de Stephen King comme dans le film de Brian De Palma, quelque chose d’inéluctable est à l’œuvre. La tragédie avance inexorablement vers son point de rupture. Il y a de la terreur, du désespoir, mais surtout le sentiment que tout cela ne peut mener qu’à une putain de catastrophe. Or, en cherchant à prolonger l’histoire au-delà de ce point, la série finit paradoxalement par affaiblir ce qui faisait la puissance du récit original. Ici, «Carrie» n’est plus vraiment une tragédie achevée... Elle devient le point de départ potentiel d’autre chose. Et je ne suis pas certain que cette logique soit compatible avec ce qui fait la singularité du personnage.
Cette impression rejoint d’ailleurs un autre problème de la série : son déséquilibre général. Certains épisodes sont franchement réussis, parfois même très inspirés, tandis que d’autres semblent beaucoup plus laborieux. Le format en huit épisodes permet certes de développer les personnages et d’explorer davantage leur psychologie, mais il donne également au récit des longueurs et des variations de rythme qui ne sont pas toujours heureuses.
Enfin, et c’est peut-être le reproche le plus surprenant lorsqu’on connaît le réalisateur, j’ai été assez déçu par la mise en scène. Je ne sais pas si cela tient au budget, aux contraintes de production, au temps disponible ou simplement à des choix artistiques, mais on est assez loin de l’élégance visuelle et de la maîtrise formelle auxquelles Mike Flanagan nous a habitués. Il suffit de revoir «The Haunting of Hill House» pour mesurer à quel point le réalisateur peut être brillant lorsqu’il dispose d’un écrin qui lui permet de développer pleinement sa mise en scène. Ici, la réalisation m’a semblé plus fonctionnelle, moins inspirée. La direction artistique connaît elle aussi quelques ratés et certains choix viennent parfois casser l’atmosphère que la série tente d’installer. Les choix musicaux, notamment, m’ont laissé particulièrement perplexe. Là encore, rien de catastrophique, mais on est loin de cette sensation de cohérence esthétique et de raffinement que l’on pouvait attendre d’un projet estampillé Flanagan.
Au final, cette nouvelle version de Carrie est donc une adaptation que j’ai plutôt appréciée, mais qui me laisse avec un sentiment assez ambivalent. Il y a de très bonnes idées, à commencer par cette transposition intelligente du harcèlement à l’ère des écrans, ainsi qu’un remarquable travail sur les personnages et un casting globalement irréprochable. Mais la série semble constamment hésiter entre plusieurs directions. Elle veut être une nouvelle lecture de Carrie, développer davantage son univers, raconter ses personnages sur la durée et, peut-être, préparer quelque chose pour la suite. Or c’est précisément cette volonté de faire davantage qui finit parfois par l’éloigner de l’essence du récit.
Car «Carrie» reste avant tout une tragédie. Une histoire de solitude, de violence, de honte et de fatalité. Et si cette nouvelle adaptation parvient brillamment à actualiser certains de ses thèmes, elle me semble paradoxalement moins convaincante lorsqu’elle cherche à échapper à la conclusion qui les rendait si puissants.
Une série imparfaite, donc, mais loin d’être inintéressante. Et surtout une adaptation qui prouve qu’il reste encore des choses à raconter autour de cette pauvre Carrie, même si je ne suis pas certain que tout ce qui est raconté ici méritait forcément de l’être.
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