Columbo est l'anti-flic absolu. Derrière son imperméable usé, sa Peugeot en ruine et son air distrait, il cache le plus redoutable limier de Los Angeles. Pour la passionnée que je suis, l'histoire de ce monument sacré est fascinante : ce joyau a bien failli ne jamais voir le jour.
La naissance du mythe fut un long combat. Au début des années 1960, un premier essai télévisé sous le nom de lieutenant Fisher avec l'acteur Bert Freed est un échec cuisant. Le déclic se produit sur les planches : l'acteur Thomas Mitchell s'approprie le rôle et en fait la vedette du spectacle. Le grand tournant historique arrive en février 1968 lorsque Peter Falk enfile le fameux imperméable. Le carton d'audience est immédiat, mais la chaîne NBC ne comprend rien à ce succès. Déroutée, elle exige un second film d'essai en 1971 (Ransom for a Dead Man) pour vérifier si l'engouement va durer. L'acteur montre alors un caractère d'acier : il tient tête aux patrons, impose ses conditions et refuse les cadences hebdomadaires pour sauver la qualité de l'écriture. La série est lancée à l'automne 1971.
Pourtant, ce triomphe repose sur un paradoxe fou qui bouscule toutes les règles de la télévision. Le héros n'a rien d'une star : petit, coiffé en pétard, franchement miteux, il se fait désirer et n'apparaît qu'au bout de vingt minutes. Son comportement a tout pour nous rebuter : c'est un fouineur inquisiteur qui agace par son sans-gêne et ses excuses continuelles. Pire, ses bavardages n'effleurent jamais l'enquête, nourris d'anecdotes sur sa femme, ses neveux ou son chien ! Comment oublier sa réplique fétiche, ce fameux « Quand je vais dire ça à ma femme… » qu’il glisse mine de rien au milieu d'une scène de crime ? Le suspense est lui aussi piégé : selon le principe de l'énigme inversée, le crime est commis sous nos yeux. Nous connaissons l'assassin dès la première minute, parfois avant même le meurtre.
Mais ce sont précisément ces « mauvaises raisons » qui font notre bonheur. La série est un rendez-vous rassurant qui répète sa structure, mais où tout le plaisir naît du jeu d'ombre et de lumière de la joute verbale et psychologique. L'assassin — un riche privilégié qui se croit au-dessus des lois — pense manipuler un imbécile avant de comprendre que ce petit homme va lui coûter sa liberté. Face à ce policier au-dessus de tout soupçon, le criminel fait le foudre de guerre mais finit par perdre pied devant les fausses sorties du détective, ses questions sans queue ni tête et ses faux bavardages sur sa vie de couple. Ce piège machiavélique excelle grâce à des face-à-face magiques avec des coupables de prestige (Patrick McGoohan, Robert Culp, Leonard Nimoy, Donald Pleasence, Anne Baxter...) ou des invités d'honneur légendaires comme Ida Lupino. En France, cette alchimie parfaite doit tout à la voix française mythique de Serge Sauvion, qui a définitivement scellé le mythe.
L'aventure s'interrompt brutalement en 1978, victime comme si souvent de contraintes budgétaires. Le lieutenant ne tire pas sa révérence pour autant : dès 1989, la chaîne ABC relance le programme. Si cette seconde ère préserve l'essence et les grandes qualités qui ont fait la gloire des débuts, le tableau s'assombrit par moments. Il faut bien reconnaître que sur certains récits tardifs, l'inspiration s'essouffle. Les auteurs se replient sur des formules toutes faites, paresseuses, et il devient alors un peu triste de voir un Peter Falk vieillissant se parodier lui-même.
Cette chronique montre comment une suite de changements, l'obstination d'un acteur de génie, une formule narrative unique et des duels psychologiques mémorables ont transformé un projet fragile en un classique absolu. Malgré les faiblesses de sa fin de carrière, cela reste un pur bonheur de fan.