Eh oui, après de multiples tacles à son sujet, aujourd’hui, on va parler MCU : le Marvel Cinematic Universe, mais plutôt d’une œuvre en particulier. Je vous entends déjà hurler au scandale quel que soit votre camp. Amoureux de la franchise, vous m’imaginez déjà dédier un sujet à la descendre. Tandis que les haineux, vous êtes désespérés à l’idée que je lui consacre autant de temps à… euh la descendre aussi. Calmez-vous, vous êtes dans l’erreur, car je souhaite aujourd’hui vous parler de l’œuvre qui m’a peut-être le plus emballé dans toute l’histoire de Marvel produit par Disney, à savoir Daredevil Born Again.
Pour une version mieux mise en page, ou une version vidéo, c'est par ici :
https://truffemax.wordpress.com/2026/07/27/daredevil-born-again/
Daredevil par Netflix
Maintenant, le problème c’est que je ne peux pas aborder cette jeune série Disney+ sans revenir sur sa création. Sans même commencer à aborder les nombreux problèmes de production, il faut déjà rattacher beaucoup de wagons. Daredevil Born Again est ainsi une récupération et suite de la série Daredevil produite par Netflix à partir de 2015. Créée par Drew Goddard (qui a selon moi une carrière en dents de scie), celle-ci a eu droit à 3 saisons en parallèle de l’univers cinématographique de Disney. Elle met donc en scène le personnage de Matt Murdock (joué par Charlie Cox) alias Daredevil, avocat le jour et justicier masqué la nuit, devenu aveugle dans sa jeunesse suite à un accident qui a décuplé ses autres sens.
A la base saluée pour sa noirceur, sa violence et donc sa distinction par rapport au MCU tout lisse, elle finira elle-même par se retrouver embourbée dans son propre « univers connecté » aux côtés de Jessica Jones, Luke Cage et Iron Fist en formant le temps d’une désastreuse saison Les Defenders. On peut aussi citer le Punisher (le célèbre Jon Bernthal) dans ces productions Netflix, qui apparaît d’ailleurs dans la saison 2 de Daredevil, mais il n’appartiendra pas à l’équipe des Defenders. Mais en réalité, même en dehors de ce mashup raté, les saisons 2 et 3 de Daredevil sont à mes yeux bancales, pour ne pas dire mauvaises. La deuxième tient encore la route, mais peine à démarrer interrompant brusquement son fil rouge autour du Punisher pour s’attarder sur Elektra (jouée Elodie Yung) et les assassins de la Main. La troisième retourne vers une rivalité entre Wilson Fisk, le Caïd, et Daredevil mais de façon franchement grotesque, enchaînant les twists tirés par les cheveux, et créant des enjeux superficiels qui sont constamment laissés de côté au fil de la saison. Le fait que les acteurs soient en roue libre, en particulier Vincent d’Onofrio, incarnant Fisk, cabotin et caricatural, n’aide pas du tout. Finalement, seule la première saison restera comme une brillante origin story de Super-héros : noire, urbaine, violente.
Il faut dire que cette première série s’inspire grandement du travail de Frank Miller sur le personnage dans les comics au début des années 80. Une ère considérée comme l’une des meilleures qui a posé les fondations du super-héros sombre, torturé et toxique qui détruit aussi bien sa vie que celle de ses proches. On ne va pas s’attarder sur les comics parce que ce n’est pas le sujet du jour et que j’ai déjà rédigé un article sur le sujet si ça vous intéresse, mais il faut bien comprendre que lorsque Miller reprend les rênes du personnage, il le redefini complètement. Il introduit des éléments qui font désormais parti de l’identité du héros comme Elektra, Stick, ou la Main et va jusqu’à lui offrir une nouvelle origin story, dans Daredevil The Man without Fear avec John Romita Jr. au dessin. On lui doit aussi la grande importance de Fisk en tant que rival principal, alors que jusqu’ici il s’agissait principalement d’un ennemi de Spider-man. Il n’est donc pas étonnant que l’œuvre de Miller serve toujours d’inspiration pour les adaptations, que ce soit pour la série Netflix mais aussi pour le film des années 2000 avec Ben Affleck, aux airs de comédie involontaire, mais très fun.
La récupération Disney
Bref, la série Netflix est arrêtée en 2018 après la saison 3, loin d’être un chant du cygne. Entre temps, la popularité du Marvel Cinematic Universe au cinéma n’a cessé de croître. Alors, quand la société de production Disney prévoit de lancer en 2019 sa propre plateforme de streaming, Disney+, elle en profite pour récupérer les droits de la série Netflix afin de l’ajouter à son propre catalogue. Surtout, elle lance le chantier d’une nouvelle série mettant en scène notre fameux Diable de Hell’s Kitchen. Et très vite, la communication s’axe sur le retour des deux acteurs originaux : Charlie Cox, et Vincent D’Onofrio, car oui cette nouvelle série sera en réalité à la fois un renouveau mais aussi une suite, comme la fausse bonne idée de titre le souligne : Daredevil Born Again (on reviendra dessus plus tard). Avant même sa sortie, Born Again s’intègre dans une ère particulière de Marvel (et ne comptez pas sur moi pour parler de « phases ») : une ère de récupération, pour ne pas dire du vol. Les films mettant en scène de nouveaux personnages peinent à faire exploser le box office et à côté le studio mise sur des terrains connus liés à la récupération du catalogue de la Fox, racheté lui aussi en 2019. Un catalogue qu’ils n’ont donc pas créé. Sans vouloir être particulièrement mesquin, je trouve ça assez jubilatoire de voir le MCU foncer tête baissée dans ce recyclage dont ils ne sont pas à l’origine, illustrant leur incapacité à créer quoi que ce soit de nouveau. On peut citer Deadpool 3 qui signe un « hommage » (notez les guillemets) aux licences enterrées de la Fox, le retour de Patrick Stewart et Ian McKellen en Professeur Xavier et Magneto, X-men 97 qui fait suite à la série d’animation des années 90, et enfin le retour de Daredevil qui en profite pour également faire revenir les autres héros Netflix comme le Punisher et Jessica Jones.
Tout ceci semble partir de l’énorme succès de Spider-man No way home, film sans aucune trame logique, qui ne se repose que sur ses guests stars. Il fait notamment revenir Andrew Garfield et Tobey Maguirre, les acteurs qui ont porté le costume de l’Homme Araigné avant Tom Holland, mais aussi tout un tas de vilains de ces précédentes incarnations. Et c’est justement dans ce festival de fan service embarrassant qu’on était témoin du retour de Charlie Cox, le temps d’une scène que je ne saurai qualifier autrement que par : pathétique.
Pour être tout à fait honnête ceci dit, à la base, Disney avait bien réengagé les acteurs Charlie Cox et Vincent D’Onofrio mais ne comptait pas réaliser la suite de la série Netflix pour autant. C’est suite aux demandes des fans et des acteurs que le reste du casting les a rejoints et que le postulat fut changé. Ce n’est qu’un élément d’une production chaotique, où les réécritures et reshoots se sont enchaînés alors que 6 épisodes, dirigés par Matt Corman et Chris Ord, étaient déjà tournés. Au final, deux équipes différentes se sont chargées de la réalisation, notamment grâce à la grève des scénaristes qui a interrompu le tournage pendant un temps. La seconde est constituée de Justin Benson et Aaron Moorhead en producteur et Dario Scardapane en showrunner (déjà à l’œuvre sur The Punisher de Netflix). Ils ont gardé beaucoup d’éléments de la première mais en y insérant des scènes supplémentaires ou des changements numériques pour créer plus de liant entre les épisodes. Suite à ce tournage très complexe, tout le monde voyait ce retour de Daredevil avec crainte. Pourtant, si la saison 1 montre clairement les signes d’une production bâtarde, le résultat se révèle être étonnamment bon.
Entre tout cet historique auquel Born Again doit se rattacher et sa production désastreuse, la réussite de la série relève du miracle. Un sentiment exacerbé face à l’introduction du tout premier épisode qui met en scène un événement dramatique de la pire façon possible. La série s’ouvre sur le pire plan séquence d’action qu’il m’ait été donné de voir dans ma vie au point de me faire pleurer de rire et de le montrer à tout mon entourage. Une réalisation qui s’explique par cet épisode rajouté qui n’était pas prévu et qui a surement été tourné dans l’urgence. Si rien n’est aussi désastreux par la suite, cette introduction symbolise bien les défauts des deux saisons de Born Again. Dans la forme, elle n’est pas terrible. Photographie plate, mise en scène des combats peu jouissive,… On sent malheureusement l’héritage du MCU sur ces points. La série n’a d’ailleurs que deux idées d’effets de style qui sont sans cesse utilisés : les bandes noires horizontales qui disparaissent pour représenter les sens décuplés de Matt, et de très nombreux ralentis pour essayer de clarifier des affrontements qui se déroulent principalement dans le noir (en particulier dans la saison 2). Oui, dans la forme, Born Again ne brille pas spécialement. C’est dans son écriture que la série se révèle être une excellente surprise.
Matt Murdock contre le système
Même si je me suis permis de me moquer de la scène d’introduction, et ce jusqu’à la fin de mes jours, ses enjeux restent forts. Foggy Nelson, coéquipier avocat de Matt Murdock se fait assassiner par l’un des principaux antagonistes de la saison 3 de la série Netflix : Bullseye. Dans sa rage, Matt lui-même tente de tuer ce dernier qui survit miraculeusement à une chute de plusieurs étages. A la suite de ces évènements, notre héros laisse tomber son masque, ne croyant plus en son combat de justicier. Une ellipse d’un an nous fait comprendre que la femme de sa vie Karen Page, aussi traumatisée par les évènements, a déménagé à San Francisco, et que Matt a dû passer par un deuil difficile. Mais ça on ne le voit pas. C’est la première décision intelligente de la série, de choisir de nous montrer un Matt non pas au fond du gouffre, mais en train de se reconstruire progressivement, comme suggéré par le joli générique. Il se consacre à son travail d’avocat de la défense aux côtés de sa partenaire et amie, Kirstin McDuffie, et de leur enquêteur Cherry. Il se lance même dans une relation amoureuse avec la psychologue Heather Glenn. Plus de super-héros, il tente désormais de s’épanouir dans une vie normale, malgré ses démons et surtout il ne se substitue plus au système. Ce n’est plus à Daredevil de sauver les innocents. C’est désormais totalement la tâche de Matt Murdock en tant qu’avocat, à sa petite échelle.
Malheureusement le système est dysfonctionnel et il le réalise à chaque nouvel épisode de la saison 1. C’est tout le paradoxe de Daredevil. Les deux facettes de ce personnage sont complémentaires, mais isolées, elles sont insuffisantes. La série n’a pas peur de parler d’injustice sociale, que ce soit à travers des micro-trottoirs où un passant parle du procès d’Hector Ayala en disant qu’il ne pourra pas gagner étant donné qu’il est d’origine Portoricaine, ou avec un client de Matt qui refuse de faire 10 jours de prison pour avoir simplement volé du pop-corn.
C’est là toute la force de la saison 1. Elle a certes un fil rouge assez ténu, mais met constamment en parallèle un discours social, politique avec le développement de ses personnages. Le procès d’Hector Ayala, défendu par Matt, est justement un bon exemple. C’est un homme accusé d’avoir tué un flic volontairement, alors que nous savons qu’il s’agissait d’un accident. Il essayait de défendre un indic qui se faisait passer à tabac. A travers ce procès, la série parle de ses origines, mais aussi de policiers corrompus, violents. Seulement, Hector est aussi secrètement un autre super-héros : le Tigre Blanc. Quand Matt le découvre, il ne défend plus seulement son client face à une injustice, il défend désormais le statut de super-héros masqué, alors que lui-même refuse de reprendre son identité de Daredevil. Par la suite, Hector se fera descendre par un flic qui porte l’emblème du Punisher, reflétant le fait très réel que le symbole du justicier a été repris par beaucoup de policiers à travers le monde, et en particulier aux Etats-Unis. La série Daredevil Born Again se confronte ainsi frontalement à des problématiques politiques et sociales de notre société, sans jamais délaisser son développement narratif. Ainsi quand Matt Murdock retrouve le « vrai » Punisher, celui-ci le confronte à son deuil de Foggy Nelson et son abandon de son alter ego. Born Again jongle avec aisance entre désillusion d’un système défaillant, le nôtre, et les implications sur nos personnages.
Sur ces deux points, c’est du jamais vu dans le MCU. Jamais Marvel n’a osé autant parler de politique et faire de tels liens dans sa vingtaine de films. A tel point qu’ils ont réussi à transformer Spider-man, un héros qui galère financièrement, enchaîne les petits boulots, en fils spirituel de multimilliardaire qui affronte un ancien ouvrier de Stark. Oui, parce que quand tu tiens à ce point-là à ne pas faire de politique, souvent tu te retrouves à avoir des discours qui penchent plutôt vers la droite en fait. À l’opposé, Born Again met en scène le Punisher qui casse la gueule à des flics qui idolâtrent. C’est sacrément audacieux, et ce sans même niveler nos attentes vers le bas. Pour rappel, suite à ce phénomène de récupération, la réaction dans les comics a été de changer le logo du personnage. La série est largement plus courageuse, et la saison 1 sait malgré tout faire preuve de nuance. Le personnage de Cherry est un ancien flic, et le chef de la police lui-même va tenter de s’opposer au système tyrannique qui va être mis en place.
Pour en revenir à Marvel, même d’un point de vue « récupération » c’est inespéré. Alors que les Spider-Garfield et Spider-Maguire n’avait rien à faire dans No way home si ce n’est plaisanter sur la mort de Harry Osborn, ou que les personnages de la Fox étaient gentiment tournés en dérision dans Deadpool 3, Daredevil Born Again se sert au contraire de la base existante de la série Netflix pour continuer à construire dessus, sans désaveux. Elle réussit à se distinguer, tout en reprenant tous les éléments de ce qui a précédé. Exactement comme dans X-men 97, une autre grande réussite, les scénaristes semblent avoir compris la chance d’avoir des personnages tout prêts, déjà établis, pour continuer à les faire évoluer.
Petit à petit, face aux défaillances de la société, Matt Murdock va donc progressivement redevenir Daredevil, alter ego pourtant très en retrait dans cette première saison. La saison 2, en revanche, lui sera entièrement dédiée, Matt Murdock étant littéralement porté disparu. Les deux saisons s’inscrivent ainsi en miroir pour notre héros : les deux faces d’une même pièce. Exactement comme pour Wilson Fisk aka le Caïd.
Le système Fisk
Dans Daredevil, Born Again saison 1, Wilson Fisk toujours incarné par un Vincent D’Onofrio forceur suit le même cheminement que Matt Murdock. Affaibli par un événement passé (probablement dans la série Echo, j’en sais rien), c’est sa femme Vanessa qui a tenu les rênes de son empire du crime pendant des mois. Mais en revenant, Fisk ne se considère plus comme le Caïd et ne compte plus côtoyer ce milieu. En un épisode, il se présente et gagne la place de Maire de New-York sur des discours faciles et des slogans factices. C’est un nouveau monde qui s’offre à lui, un nouveau terrain de jeu, celui de la politique. Et comme Matt Murdock, incapable de s’adapter à ces nouvelles règles, il va plutôt refaçonner le jeu à sa manière, redevenant progressivement le Caïd, cette fois-ci plus puissant que jamais, plus insidieux, plus officiel.
En 2025, sortir une série mettant en scène un personnage tenant des discours populistes, sur la peur de l’autre (ici les « masques »), et qui détruit petit à petit les institutions pour son propre intérêt, ça évoque forcément l’Amérique de Trump. Sous couvert d’agir immédiatement, de passer outre des règles prétendument rigides, Fisk, en bonne métaphore du Président américain, érige une société dictatoriale où aucun opposant ne peut se dresser par crainte d’être éliminé d’une façon ou d’une autre. Si la saison 1 reconstruisait le personnage de Wilson Fisk en Caïd, en miroir à Matt Murdock, c’est bien dans la saison 2 que la puissance et la violence de son nouvel empire sont les plus illustrées. Inévitablement moins subtile, cette deuxième partie de série ne peut qu’être plus frontale tant sa métaphore est évidente. Il ne s’agit plus d’illustrer une société défaillante, mais complètement corrompue. Elle ne met plus en scène des flics ripoux, mais carrément une unité d’élite qui ne rend de compte à personne si ce n’est directement au Maire. Là encore, cette unité évoque forcément l’agence ICE qui agit avec violence et en dépit des lois aux Etats-Unis, sachant qu’ils sont largement couverts et encouragés par Trump.
Dans la continuité logique de la saison 1, cette deuxième partie est là encore engagée et dépeint un monde loin de sembler fictif. Camps d’enfermement, procès truqués, et propagandes sont les symptômes du pouvoir totalitaire de Fisk. Face à ce dernier, à l’instar d’un V pour Vendetta, Daredevil devient un symbole de révolte qui mènera à une insurrection. La série ne prend plus de gants. Dans un tel contexte, les personnages sont amenés à choisir un camp, que ce soit Daniel Blake (incarné par Michael Gandolfini) chargé de la communication à la mairie, ou BB Urich (Genneya Walton), journaliste qui participe à la propagande pour valoriser Fisk mais entretient secrètement un média en ligne dénonçant ses méfaits.
On peut d’ailleurs noter que la série dans sa totalité tente de montrer New York et ses habitants et de remettre la ville au centre des problématiques. Loin des enjeux interplanétaires des Avengers et consorts qui ne prennent plus la peine de montrer le moindre figurant depuis des années, Born Again tente maladroitement (parce qu’encore une fois la mise en scène de ces moments manque de panache) de montrer l’impact de l’affrontement entre Daredevil et le Caïd sur les New-Yorkais à travers les courts micro-trottoirs de BB Urich. Impossible de ne pas penser aux séquences similaires dans Spider-man de Sam Raimi avec les témoignages des passants qui ont aperçu le super-héros.
Moins riche thématiquement, cette saison 2 a tout de même le mérite de s’inscrire brillamment en miroir de la première. La saison 1 mettait en scène Matt Murdock et Wilson Fisk essayant d’éviter d’incarner leurs alters egos, la saison 2 illustre de nouveau le combat entre Daredevil et le Caïd, qui semble désormais éternel. Quand Matt commence la série, il est encore en deuil, mais une fois reconstruit, arrivé à la saison 2, il est capable de pardonner au meurtrier de Foggy. A l’opposé, Fisk termine cette dernière seul, après la mort de sa femme. De même, après avoir illustré les deux facettes du super-héros, c’est seulement en les réconciliant que Matt peut gagner. En incarnant Matt Murdock lors d’un procès important, et en révélant son identité secrète de Daredevil comme témoignage face à Fisk. Là encore, c’est un solide développement de personnages qui m’évoque l’évolution de ceux de Raimi dans la première trilogie Spider-man. Toujours est-il que le combat entre les deux rivaux, qui dure désormais depuis 5 saisons techniquement ne peut prendre fin qu’en changeant définitivement le statu quo. Rares sont les super-héros qui peuvent se targuer d’oser ceci, et chez Marvel c’est aussi une particularité des comics Daredevil (avec des limites, comme toujours).
Un héritage à assumer
C’est avec cette transition toute trouvée qu’une autre grande qualité émerge de Born Again, son changement de ton. Exit Frank Miller, la série a conscience qu’il y a tout un tas d’autres auteurs qui ont travaillé sur le comics, et tout aussi talentueux. Elle emprunte ainsi à Brian Michael Bendis, Charles Soule, Marc Waid, ou Chip Zdarsky. C’est parfois fait un peu bêtement simplement avec des names drops comme le flic Cole North, important dans les BDs, mais inutile dans la série, ou avec Heather Glenn, pas forcément un mauvais personnage dans la série, mais qui n’a pas grand-chose à voir avec celui du comics. En revanche, l’intégration de Kirsten McDuffie est pertinente. De même, la réappropriation de l’arc du Tigre Blanc, Hector Ayala est maligne, puisque déjà sur le papier, son procès servait d’introspection pour Matt Murdock, mais dans un contexte très différent. L’utilisation de ces sous-intrigues qui servent de miroir déformant à Matt ou Fisk est d’ailleurs à double tranchant. Si le procès Ayala m’a semblé très bien traité avec des légères répercussions sur le reste de la série, le super-vilain Muse qui utilise le sang de ses victimes pour réaliser des peintures murales dans la ville, est un véritable gâchis. Bien sûr, l’émergence d’une telle menace sert intelligemment de motivation pour Matt pour qu’il remette le masque, et pour Fisk pour qu’il durcisse sa politique anti-justiciers, mais en elle-même, elle est bouclée en deux épisodes et n’a pas d’énorme impact sur la suite.
En termes d’atmosphère, en revanche, c’est une réussite. La série est bien plus légère, plus lumineuse même que dans la série Netflix qui se complaisait dans un excès de noirceur arrivé à la saison 3, un peu comme certains comics, notamment ceux d’Ed Brubaker, pourtant excellent auteur. Cette plus grande légèreté n’empêche pas la série d’avoir des enjeux sérieux et d’aborder des thématiques fortes, comme on l’a déjà vu. Elle se permet aussi d’avoir une grosse parenthèse amusante à travers l’épisode 5 de la saison 1 qui se déroule pourtant en plein braquage de banque. Dans l’ensemble, l’ambiance de Born Again m’a rappelé les comics très solaires de Mark Waid. Dans ceux-ci, tout est plus coloré, et comme dans la série, Matt Murdock, que ce soit avec ou sans le masque, ne mène plus son combat en solitaire. Cette évocation de plein d’auteurs différents est donc assez paradoxal avec le sous-titre Born Again qui souligne bien une renaissance du personnage, mais est aussi le titre d’un des runs les plus iconiques de Frank Miller, alors que son travail est loin d’être au centre de ces deux saisons.
Enfin, à ma grande tristesse, Daredevil Born Again doit aussi s’intégrer au MCU, ce qu’il fait plus ou moins maladroitement. Si la présence du Punisher dans la saison 1 est très réussie, le retour de Jessica Jones dans la suivante est nettement moins impactant. Quant aux clins d’œil, ils sont nombreux, que ce soit avec le père de Miss Marvel ou Jacques Duquesne, super-héros escrimeur, que vous n’avez aucune chance de connaître si vous n’avez pas vu la série Hawkeye avant… Mais tout ça est finalement inoffensif. Les connaisseurs seront contents, et les autres n’auront pas spécialement l’impression de manquer quoi que ce soit d’important. En revanche, la série pose cette question récurrente et agaçante depuis 2008 : Où sont les autres super-héros ? Après tout, Fisk s’approprie New York et instaure une politique anti-masques. Puisque tout est connecté, où sont Spider-man, Hulk ou Doctor Strange ? La réponse est évidente : pour des questions de budget, la production n’a pas été chercher Tom Holland, Mark Ruffalo ni Benedict Cumberbatch. Malgré la présence de quelques figures des séries Netflix et donc de Jacques Duquesne, je peux comprendre la frustration face à ce genre d’incohérences. Maintenant, tout à fait personnellement, je ne suis pas loin de détester le principe d’univers connecté, et je suis largement satisfait de voir une série mettant principalement en scène Daredevil quand je décide de regarder une série qui s’appelle « Daredevil ». Je ne ressens pas le besoin d’avoir un teaser pour tout un tas d’autres personnages.
Thématiquement, ceci dit, je trouve ça intéressant et même finalement pas si incohérent de ne voir apparaître aucun de ces personnages qui depuis de nombreuses années n’ont été que face à des enjeux intergalactiques ou des menaces planétaires. Aucun de ces personnages ne s’est jamais soucié de politique (à part éventuellement Black Panther). Pour rappel, dans Homecoming, le Spider-man de Tom Holland est même frustré d’être considéré comme « la gentille araignée du quartier » et ne souhaite que participer à des enjeux plus grands. Ces personnages, dans quasiment toute l’histoire du MCU, ne se préoccupent jamais des citoyens. Ils sauvent le monde, une notion abstraite, mais jamais les gens, à plus petite échelle. L’existence de Daredevil n’en est que plus exceptionnelle, en tant que héros du peuple tout d’abord, mais aussi pour Disney qui depuis le début du second mandat de Trump refuse catégoriquement de froisser celui-ci avec des potentiels discours progressistes. Malgré toutes ses failles, la série est à l’opposé de la feuille de route du studio : elle montre les gens, parle de violences policières, tape sur l’ICE, dénonce la ségrégation, et appelle à la révolte. Rien de tout ceci n’est subtil. Daredevil Born Again est une anomalie dans le catalogue Disney actuel, mais aussi dans son propre univers connecté. Comme son personnage, la série devient ainsi une icône incitant à lutter pour un avenir meilleur.
Conclusion
Daredevil Born Again est une série qui a des enjeux grave et sérieux tout en étant légère et parfois optimiste. Elle peut être intimiste et en même temps mettre en scène une révolution. Elle peut être engagée et s’inscrire dans le MCU. Elle peut rendre hommage aux comics et à la série Netflix et être sa propre œuvre en même temps. Le fait que la série soit tout ceci à la fois relève d’un miracle que je salue sans honte. Il y a énormément de choses à déplorer, du gâchis de certains personnages, à la mise en scène absolument jamais au niveau de son propos, mais ces deux saisons qui illustrent les dysfonctionnements et la corruption du système sont courageuses et remettent sur le devant de la scène le vrai rôle du super-héros : être un symbole. Ici un symbole d’espoir et de rébellion face à l’injustice et la tyrannie. Si vous trouvez ce propos naïf, grossier, il suffit d’allumer la télévision ou les réseaux sociaux 5 min pour réaliser l’importance de ce message, de ce personnage, de cette série.