Dark
7.6
Dark

Série Netflix (2017)

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L’histoire

Dans la petite et insignifiante ville de Winden en Allemagne, la disparition de deux enfants annonce le début d’un cycle aussi étrange que mortifère pour quatre familles.


Le temps a ses raisons

C’est le premier danger lorsque vous choisissez d’écrire une histoire de voyages de temps : vous maniez une matière complexe, dense et dont on perçoit mal les bornes. Dark se heurte de plein fouet à cette réalité. Faire des bonds de trente-trois ou soixante-six ans en arrière puis en avant n’est pas inintéressant, au contraire mais les personnages finissent pas se diluer ; on ne sait plus vraiment qui sait quoi et à quel stade de savoir et de réflexions le personnage se situe. Histoire de compliquer encore les choses : les versions les plus âgées des protagonistes (ceux d’un futur lointain) sont aussi ambigus que le seraient de nouveaux personnages : on ne sait pas si on peut le faire confiance et cette méfiance est étrangement partagée par leur propre moi plus jeune (ce que je trouve assez peu logique : si je croisais mon moi du futur, je pense que lui ferais confiance).

Enfin le temps est un peu le personnage ajouté de la série : il détermine tout et même s’il est étrangement malléable puisque les protagonistes font des allers et venues dans le passé et le futur comme moi dans les allées de Conforama en ce moment, il reste totalement imprévisible. Il s’avère que modifier le passé est loin d’être si simple ; il est de prime abord très difficile de savoir si le présent très imparfait dans lequel évoluent les habitants de Widen est la résultante de ces tentatives ratés de modifier le passé ou non même si on se doute bien qu’il y a « baleine sous gravillon », comme lorsque ce salaud d’Ulrich décide de buter un gamin pour essayer de sauver son fils et qu’il échoue: cet échec s’inscrira dans une longue suite d’actions qui mènera précisément à la situation qu’il souhaite éviter. La série soulève énormément de question au travers de problématiques plus ou moins complexes comme la matière noire, les trous de ver, la particule de Dieu, l’intrication quantique et j’ai trouvé que la fin était un peu simpliste à ce titre.


Alea jacta est

L’autre ennemi redoutable des personnages, c’est le fatum, le sort. La série aborde en filigrane cette notion de destin funeste propre aux tragédies à plusieurs reprises, notamment par le biais de la pièce de théâtre dans laquelle joue Martha, la tragédie de Corneille, Ariane.

En effet, dans le monde glauque et tout entortillé de Winden, les amants Jonas et Martha découvrent avec horreur qu’ils ont un lien de parenté, à cause d’un voyage inopiné d’un personnage resté prisonnier du passé. Leur amour ordinaire devient alors un mal à réprimer, un péché, une malédiction. Cependant, aussi sûr qu’Oedipe a bien tué son père et couché avec sa mère, ces deux-là ne savent pas se quitter, et on se coltine quelques scènes de lit un peu lourdingues, réminiscences d’une intimité perdue durant leur quête d’un monde meilleur.

Dark propose deux lectures des trajectoires de vie : celle rigide qu’on retrouve dans nos vieilles tragédies avec l’idée d’un chemin déjà tracé, figé que rien ne saurait faire changer avec l’illusion d’un libre arbitre (une vision déterministe des choses en somme) et celle plus volontariste, perpétuellement ramenée par des personnages comme Jonas ou Martha qui s’acharnent à essayer de changer le cours des choses (quitte à s’entre-tuer).

L’idée du cycle continu est évoqué à de nombreuses reprises, les personnages répétant des boucles ou des schémas qu’ils ne savent pas briser. Ainsi, Hannah choisit systématiquement des hommes mariés et se retrouve toujours abandonnée, à son époque ou dans le passé tandis qu’Ulrich trompe constamment son épouse et sa maîtresse avec une autre femme, peu importe son identité.


Violence systémique

J’ai un scoop pour vous : les habitants de Winden ne sont pas gentils.

Pour moi, ça été le gros point noir de la série : il y a bien peu de personnages aimables ou attachants. À ce titre, Dark a eu très largement tendance à se vautrer dans la violence inutile à un point que j’ai trouvé franchement abusé.

Tout ce qui peut heurter les sensibilités est servi sur un plateau : suicide, scène d’adultère, tentative de viol, meurtre, tabassage en règle, infanticide, parricide et j’en passe…quelle purge.

La première chose qui m’a frappée - c’est le cas de le dire – ce sont les visages des protagonistes qui témoignent de ce climat, puisque tous ont la figure marquée, abîmée parfois de manière complètement exagérée comme l’horrible marque de pendaison au cou de Jonas qui ne cicatrise jamais, même trois décennies plus tard. (Grosse dédicace aux maquilleurs qui n’ont pas dû chômer lors du tournage).

La violence est également perceptible dans les mots employés par les personnages entre eux et par la dureté de leurs rapports ainsi que dans leurs émotions qui sont quand même assez extrêmes (si vous avez vu la série, vous noterez qu’il n’y a pas beaucoup de juste milieu) et dans leurs actes bien sûr puisque les personnages s’entretuent joyeusement.

Pourtant, Dark essaie - en sa qualité de série germanique - de proposer un monde mêlé de nuances complexes, en opposition à un manichéisme simpliste et bien commode trop souvent servi dans nos bonnes vieilles séries US (pensez donc comme tout est simple dans Stranger Things et demandez-vous pourquoi c’est une série infiniment plus confortable à regarder). On s’est donc appliqué ici à nous présenter des personnages en mille nuances de gris comme le ciel de Winden (donc quand même très gris), l’homme n’étant jamais dans ses actes ni tout à fait blanc ni tout à fait noir.


Communication défaillante

Dans la vie, être face à quelqu’un qui ne sait pas communiquer est une chose incroyablement agaçante et frustrante. Quand une série est un peu paresseuse et que les scénaristes ne savent pas trop comment justifier un rebondissement, il n’est pas rare qu’ils choisissent de faire reposer celui-ci sur une communication très lacunaire entre les personnages (et j’appelle cela de la PARESSE). Ainsi, les malentendus cousus de fil blanc font les jours heureux de toutes les mauvaises séries depuis la nuit des temps. Ici, la communication défaillante entre les personnages n’est pas utilisée comme un ressort à proprement parler mais elle contribue largement au sentiment de flou artistique qui règne dans la série. En effet, à Winden apparemment on ne sait pas se parler normalement et s’échanger des informations précieuses de manière claire et fluide. Les personnages ne sont pas des hommes ou des femmes, ce ne sont pas enfants ou des adolescents, non ce sont des coffres-forts, des secrétaires à double voire triple fonds. Oui, Winden c’est the place to be si vous êtes un secret et que vous souhaitez vivre longtemps sans être découvert. Cette atmosphère de non-dit contribue au climat malsain qui règne dans la petite bourgade. Au début ça peut donner un genre mais le phénomène s’accentue encore en saison 3 et plus on avance, plus on se paie des déclarations aussi grandiloquentes que creuses du genre « Nous ne sommes que des fractions d’un monde incommensurable » qui n’éclairent pas beaucoup notre lanterne.

À un moment donné de l’histoire, tous les personnages s’enfuient chacun de leur côté dans la grotte sans se prévenir mutuellement et ça donne des ados livrés à eux-mêmes dans une maison vide. Ça les aurait tué de laisser un mot sur le frigo ? (du genre : « Je suis parti dans la grotte flippante du coin, je pense que la disparition de ton petit frère est liée à cet endroit, si je ne reviens pas, préviens ta mère »).

Même Jonas et Martha sont concernés par cette incapacité à verbaliser ce qui réduit leur champs d’action et les condamne à subir constamment autant les faits que leurs pulsions. Par ailleurs, que sait-on d’eux au-delà du fait qu’ils sont très attirés l’un par l’autre ? Qu’ont-ils en commun au-delà de vivre dans la même petite bourgade insignifiante et d’être scolarisés dans le même lycée hideux ? On ne le saura jamais parce que pas une fois la série ne nous laisse entrevoir leur complicité intellectuelle, ce qui fonde leur amour réciproque ou leur estime mutuelle.


Tiens d’ailleurs, tant que j’y pense, j’ai eu un affreux doute durant toute la série : le Jonas adulte que l’on voit à quarante ans n’a PAS les yeux bleus de Jonas adolescent et dans le générique, il est appelé « Le voyageur » du début à la fin quand tous les autres personnages sont explicitement nommés. Par conséquent, je me suis interrogée toute la série durant en me demandant s’il était bien celui qu’il prétendait être… ça change la couleur des yeux les voyages dans le temps ? Des efforts semblent avoir été faits pour prendre des acteurs ressemblants pour jouer les versions plus jeunes ou plus âgées des personnages donc cette grossière erreur était un peu étrange.

Globalement, j’ai trouvé que la série avait un rapport un peu étrange avec ses personnages, comme si elle dézoomait progressivement et cela m’a donné l’impression que les auteurs n’en n’avaient plus rien à faire à la fin, un peu comme un enfant qui se serait lassé de son jouet. Jonas qui était probablement le moins détestable de tous n’a finalement pas eu de rôle si intéressant, le scénariste et le réalisateur ayant décidé de le faire errer la bouche ouverte et la figure barbouillée de terre et de sang pendant les deux tiers de la série… dommage.


Vous avez dit compliqué ?

Je terminerai sur la complexité de la série parce que c’est quand même une réalité indéniable. À ce sujet, il y a ceux qui sont très contents parce que Plus Belle la Vie et Desperate Housewives ça va bien cinq minutes et les autres qui ont regardé la série en se disant que c’était un peu n’importe quoi à des moments (comme quand Elisabeth Doppler est à la fois la fille de Charlotte et … sa mère?). Le schéma des quatre familles n’est pas nécessairement difficile en soit ; ce qui rend les choses complexe, c’est l’identification des personnages du passé par rapport aux protagonistes présentés au départ ET la prise en compte des liens noirs créés entre certaines familles de manière insidieuse à cause de toutes ces promenades (in)volontaires dans le temps. Avouez-le: vous aussi, vous avez fait un petit arbre généalogique pour essayer de suivre mmmh ?


Sur ces belles paroles, je vous laisse, je vais faire une petite cure d’humour avec une nouvelle série très drôle, histoire de compenser :D

Proximah
4
Écrit par

Créée

le 19 févr. 2026

Critique lue 8 fois

Proxima

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