Pierre Lemaître est sans doute un bon romancier mais certainement pas un bon scénariste ! « Dérapages » est affreusement poussif et caricatural. La mise en place des deux premiers épisodes est longue, lourdingue, sans surprise et même carrément inutile ! Si vous voulez vraiment vous taper cette série, je vous invite à commencer tout de suite par le troisième épisode, surtout pas avant ! Cela vous permettra d’accéder directement à ce que la série propose de mieux, une sorte de polar un peu simplet mais suffisamment rythmé et haletant pour qu’on ne s’ennuie pas. Cerise sur le gâteau, en zappant les deux premiers épisodes, les personnages gagneront énormément en mystère et en profondeur !


Car, il faut le savoir, les gentils et les méchants sont immédiatement identifiés et leurs motivations dévoilées. Aucune nuance, aucune suggestion, tout est dit directement à coups de dialogues d’une banalité affligeante et de plans larges au steadycam. Mais au moins, comme ça, on est sûr de pas se tromper, on voit tout, on dit tout, c’est dynamique, c’est pas cher et ça évite de se poser la question du point de vue.


Enfin j'exagère, il y a bien un point de vue, celui du laissé-pour-compte en guerre contre la méchante entreprise froide et cynique, incarnation d’une société ultra-libérale, désincarnée, violente et macroniste (les références sont très claires). Pourquoi pas. Le problème c'est que tout est tellement martelé, montré et démontré de manière superficielle, dogmatique et stupide que cela devient vite insupportable… même quand on adhère au propos ! Un vrai tour de force !

L’ancien DRH et sa femme vivent dans un appartement HLM aux murs crasseux, ils sont pauvres et démunis, sans même un sou pour changer une vitre mais leurs deux filles aimantes aux situations personnelles et professionnelles avantageuses ne semblent pas le moins du monde peinées par la situation de leur parents. De toute évidence, il ne leur est jamais venu à l’esprit de les aider, ne serait-ce que pour leur acheter un pot de peinture ! Mais qu’importe, le souci de crédibilité n’est clairement pas une priorité.


Que dire de Kervern, le fidèle ami de Cantonna, caricature du gentil préretraité syndicaliste habitant dans un mobil-home miteux mais néanmoins équipé d’un matériel informatique permettant des prouesses dignes de la CIA ! Quant au premier twist scénaristique (au 4e épisode) il se fonde sur des éléments tellement grotesques et artificiels qu’on reste sidéré par un tel degré d’infantilisation et de paresse intellectuelle.


Le pire c’est que le postulat de départ vient d’un faits divers bien réel. Un pitch incroyable qui accouche avec tristesse d’une série archi convenue, mal écrite, mal dialoguée, ne proposant aucune réponse aux innombrables questions que soulève l’organisation de cette fausse prise d’otage, avant, pendant et après. Ce fait divers était pourtant une occasion en or de décortiquer les rouages du système et de rentrer dans la psyché de ceux qui y ont participé. Quels sont les mécanismes humains, sociaux, politiques et économiques qui permettent à certaines personnes d’exploiter, d’être exploité ou de se rebeller ? Ce fait divers fait aussi penser à l’expérience de Milgram mais appliquée au monde neo-libéral. Idéal pour un vrai bon polar sur fond de misère social, ce que n'est pas, loin s'en faut, "Dérapages" !


En réalité, ces questions n’intéressent pas Lemaître. C'est son droit bien sûr mais sa grille d’analyse est tellement simpliste qu’il évacue toute possibilité de compréhension et d’empathie réelle avec les personnages. Les clichés et les invraisemblances scénaristiques se substituent très vite à la réalité des « vrais gens » auxquels la série prétend pourtant rendre justice, faisant perdre toute force et toute crédibilité au propos. Ni rebelle, ni couillu, "Dérapages" n'est qu'un divertissement bas de gamme dont le scénario semble avoir été écrit devant un comptoir de café du commerce.


Quand je lis les critiques sans réserve de certains journalistes, je me demande vraiment ce qu’ils fument. Il est toujours étonnant de voir avec quel entrain certains sont capable de descendre en flamme un film américain, forcément caricatural, mais de trouver d’immenses qualités à une série française qui en reprend pourtant les pires travers ! Le deux poids deux mesures me fascine. Le tampon « Arte » y serait-il pour quelque chose ?...


Pour ce qui est de la satire sociale, il vaut mieux voir un bon Ken Loach. On peut même y retrouver Cantonna, avec beaucoup plus de plaisir d’ailleurs ! Le message n’est pas loin d’être le même mais le procédé est infiniment plus efficace, riche et sensible.


Que vaut Cantonna d’ailleurs ? Il est fidèle à l’image qu’il aime véhiculer, grande gueule, impulsif, colérique… et sans nuance. Sans être totalement mauvais, on mesure assez vite les limites du bonhomme. Tout l’inverse de Suzanne Clément, dont la capacité à retranscrire de manière assez fine des dialogues indigents force le respect ! Lutz est plutôt bon aussi mais son rôle est tellement caricatural qu’il ne parvient pas à le faire exister de manière intéressante, c’est-à-dire avec un minimum de complexité. Il incarne la caricature absolue du jeune patron aux dents longues et sans état d’âme. Il est forcément méchant, point. Parfait pour un James Bond. Quand à ceux qui travaillent avec lui dans l'entreprise, ils sont tous également calculateurs et méchants (ou juste abrutis), pas un pour sauver l'autre. Normal.

Bref, ce qui aurait dû nous prendre aux tripes se transforme sous nos yeux fatigués en farce grotesque et pathétique.

jjpold
3
Écrit par

Le 3 juillet 2022

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