En ce qui me concerne, un seul épisode a suffi.
Il a suffi pour acter la sidération et le rejet.
Je m'en étais d'ailleurs tenu initialement à ça : à un seul épisode.
La messe me paraissait tellement dite. Un anime ne pouvait pas, selon moi, se relever de ça.
J'ai eu le malheur de l'écrire tel quel et ça m'a été (pas si injustement que ça) reproché.
On ne peut pas juger une telle œuvre, surtout sur un seul épisode, m'a-t-on objecté (cf. l'espace commentaires), surtout que ce Devilman Crybaby ne compte, en tout et pour tout, que dix petits épisodes de vingt minutes chacun. De quoi entendre l'argument selon lequel toute sentence précipitée serait gage de mauvaise volonté...
C'est donc la raison pour laquelle je me suis risqué à en regarder davantage. Cinq épisodes pour être précis. Et tout ce que j'y ai gagné, ça a été de nouvelles larmes de sang.
Tel le démon exaspéré, j'ai rugi tout en suintant de désespoir.
En cinq épisodes comme en cent, le verdict est resté pour moi sans appel.
Cry baby, cry. Stupeur et sidération.
Mais franchement : qu'est-ce que c'est que cette horreur ?
Alors d'accord, en termes d'amorce, ce Devilman a d'abord su éveiller ma curiosité, avec ce générique léché et cette introduction cryptique à souhait. Ça me rappelait la bonne vieille période de ces animes à l'atmosphère oppressive et à la finalité énigmatique, façon Serial Experiment Lain.
Mais bon, à peine deux minutes plus tard, il a fallu s'enquiller brutalement la première douche froide : le visuel.
Putain que ça fait fauché. C'est particulièrement saisissant quand il s'agit de considérer tout ce qui a vocation à s'animer. Autant les décors sont l'essentiel du temps soigneusement exécutés - avec parfois de sacrées choix graphiques en termes de composition et d'exécution - autant les personnages, monstres et autres véhicules sont vraiment dégueulasses.
Et franchement, le mot ne me semble vraiment pas excessif. C'est tout bonnement dégueulasse.
Les traits sont approximatifs. Les aplats sont systématiquement uniformes. Les animations sommaires.
On ne se prive d'ailleurs pas, dès le premier épisode, de privilégier les plans un peu éloignés concernant les personnages afin de justifier les tracés les plus minimalistes possibles. Et si encore c'était bien exécuté, ça pourrait encore passer. Mais là, les proportions ne sont même pas respectées. C'est difforme au possible et, en plus de ça, ça économise tellement de la frame qu'on a bien le temps de considérer le niveau visuel assez consternant que propose ce Devilman Crybaby.
En ce qui me concerne, j'ai encore fixé dans la rétine cette image issue du premier épisode où Ryo pointe du doigt son pote du haut de son ponton, immobile pendant d'interminables secondes et délimité par trois pauvres traits dessinés par un gosse.
Non mais vraiment ! Retrouvez l'image et matez donc comment ils ont dessiné ce manteau ! C'est du niveau de dessin d'une ardoise magique.
Pourtant on ne parle pas là d'un petit studio, hein. On parle de Science Saru. Un studio qui plus est connu pour privilégier les projets aux forts partis pris esthétiques et, de cela, on sera forcément amenés à reparler.
Alors peut-être que le problème pourrait venir de là, me concernant : Devilman Crybaby a peut-être opté pour un parti pris esthétique trop audacieux pour moi ; un parti pris auquel je n'ai pas su m'ouvrir, pour reprendre l'expression consacrée de celles et de ceux qui entendent évacuer la question formelle d'un seul tour de cuillère à pot.
A ceux-là je répondrais que, me concernant, je veux bien faire preuve d'ouverture, mais à condition qu'en retour ils témoignent d'un minimum de réflexion sur la cohérence formelle de cet anime. Parce que, moi je veux bien qu'on fasse le choix d'aplats uniformes qu'on implémente comme on le ferait sur Paint, mais quelle pertinence à opter pour ce choix-là quand on a décidé de faire une œuvre tournée vers la découpe de bidoche façon boucherie chevaline, la giclée de sang par hectolitres, et l’exutoire libidineux à outrance ?
Dans cet anime, le tronc d'un démon coupé en deux est littéralement représenté à l'écran par un contour au trait noir rempli d'une couleur jaune uniforme (avec en ce son centre un rond blanc cerclé de noir pour représenter la colonne vertébrale, bien sûr. Parce qu'on a quand même le souci du détail chez Science Saru, hein... -_-') Moi, face à ce genre de représentation graphique, j'aimerais juste qu'on m'explique l'intérêt d'un rendu aussi sommaire ? En quoi une telle direction artistique soulignerait-elle l'esprit de débauche qu'on semble vouloir insuffler dans cette œuvre ? Putain, mais moi, quand je vois ça, j'ai l'impression d'être dans un épisode de Peppa Pig, quoi...
C'est juste affligeant.
D'ailleurs, parlons aussi juste deux minutes d'au service de quoi cette forme est mobilisée.
Parce que, moi, je veux bien qu'on joue la carte de la transgression et de l'outrance. Je n'ai pas de souci avec ça. Mais là, dans ce Devilman Crybaby, tout ça pour nous mener où, au juste ?
C'est qu'on ne va pas me la faire à l'envers là-dessus non plus. OK, on dissémine de ci de là des fragments à base d'enfants abandonnés, de parents absents, de difficultés à s'affirmer mais 1) rappelons tout de même qu'il faut bien attendre quelques épisodes avant que ça commence à émerger ; 2) que ça reste des éléments narratifs assez éculés et que, surtout, 3) ça peine à exister autrement qu'à l'état de fragments, justement !
C'est d'ailleurs l'autre gros point de sidération que j'ai face à cette série : la narration.
Mais, là encore, quelle horreur...
On sent que le mot d'ordre, c'est le mouvement. Le punch. Ça ne doit jamais s'arrêter. Ça doit toujours stimuler.
Il faut qu'il y ait toujours un truc à l'écran qui agisse tel un stimulus régressif. Ça doit soit être du cul, du sang, du boob, du glauque ou du cool.
Ainsi, chaque épisode passe son temps à saucissonner et à enchainer, quitte à se désintéresser du liant.
Combien de fois je me suis retrouvé à assister à des scènes et à me demander pourquoi ?
Pourquoi, dans l'épisode 1,
...Ryo tient absolument à ce qu'Akira l'accompagne à la chasse au démon ? Sait-il pour la nature de son compagnon ? Ne sait-il pas ? L'histoire n'en dira rien.
Pourquoi, dans l'épisode 5,
...Akira revient-il accablé du fait d'avoir tué des démons alors que, d'habitude, il kiffe ça ?
Et pourquoi, en guise de seule réponse à cet accablement, Ryo demande à son ami de se préparer pour la phase 2 ? C'est quoi la phase 2 ? Et c'était quoi la phase 1 ?
Et puis, de manière générale,
...c'est quoi le plan des démons ?
D'ailleurs même, pourquoi les démons ? Viennent-ils de surgir pour une raison particulière ? Et si oui, pourquoi ? Et si, à l'inverse, ils ont toujours été là juste pour bouffer des gens, comment cela se fait-il que la multiplication des meurtres de masse ne semble alerter personne ?
Le récit est totalement fragmenté. Il élude en permanence les enjeux, comme si c'était un mystère à préserver. Le problème, c'est que, faute de les dévoiler et de les résoudre, et étant incapable en contrepartie de poser sur la table quoi que ce soit qui puisse être un temps soit peu consistant, l'anime semble n'avoir comme seule solution à nous proposer qu'une vaste fuite en avant : fuite durant laquelle l'agitation apparait comme un gigantesque cache-misère.
Car à bien tout considérer, chaque épisode de Devilman Crybaby se construit toujours comme une vaste mosaïque fonctionnant comme un véritable miroir aux alouettes ; chaque scène visant à nous distraire de la précédente.
A ce niveau-là, l'épisode 5 est vraiment un cas d'école.
Miki Shy Gigaboobs ressurgit en plein milieu d'épisode alors que l'épisode précédent s'était conclu avec le fait qu'elle se fasse attaquer en plein sabbat. A peine commence-t-on à se demander pourquoi est-elle encore vivante, et surtout pourquoi a-t-elle connu le même type de mutation qu'Akira que - bim ! - diversion ! - on retrouve Akira épuisé (pourquoi, on ne sera jamais), en plein doute (pourquoi ? On ne saura jamais), aidée par la nouvelle assistante chelou de Ryo (dont l'épisode ne nous dira rien de plus). Et alors qu'on se retrouve assaillie par la multitude d'incohérence de cette scène - bim ! - diversion ! - les deux Miki se retrouvent dans un magasin de fringue pour être mises en concurrence autour d'une improbable scène d'opposition entre des flics et des gars du quartier par laquelle Miki Pornstar Bigboobs va s'illustrer au détriment de Miki (Not)Shy(Anymore) (ButStill)Gigaboobs. Et alors qu'on se demande par quel cheminement tordu cet événement a pu se produire - Pourquoi le gérant du magasin a-t-il appuyé sur son bouton d'alerte pour un simple tatouage ? Pourquoi la pression de ce bouton entraine-t-il le retentissement strident d'une alarme afin de bien crisper les tatoués ? Pourquoi les tatoués paniquent-ils alors qu'ils n'ont (à notre connaissance du moins) rien à ne se reprocher ? Comment les flics peuvent-ils surgir aussi vite ? Pourquoi se crisper à ce point face aux mecs tatoués - au point de tirer au plafond - alors qu'ils ne font strictement rien ? Pourquoi un tatoué fait-il style qu'il a un flingue dans la poche, alors que c'est une télécommande ? Pourquoi Miki Pornstar intervient ? Pourquoi les flics l'écoutent et lui obéissent ? Pourquoi cet accompagnement musical totalement lunaire - bim ! - diversion - cette fois-ci vers une scène de coït / combat aussi longue qu'illisible entre Akira et Silene, aux enjeux aussi inconnus que l'issue inexpliquée.
Alors peut-être que toutes ces scènes ont peut-être du sens pour tous ceux qui, avant de voir ce Devilman, ont lu l'oeuvre originale de Go Nagai - c'est en tout cas ce que laissait suggérer le commentaire de Kenserk - mais pour quelqu'un qui débarque totalement comme moi, c'est juste de l'agitation et du bordel pour rien. Du foutre et de la bidoche pour rien. Une véritable essoreuse à merde.
Et ce n'est qu'à partir de maintenant que je vais d'ailleurs pouvoir enfin aborder le point le plus douloureux de toute cette histoire. Car, comme annoncé à l'instant, je me suis lancé dans ce Devilman CryBaby sans strictement rien en savoir. On m'a proposé cet anime au prétexte qu'il avait de bon retour et, deux minutes après, j'étais déjà en train de le regarder. Autant donc vous dire que ça m'a fait un choc qu'au moment de rentrer ma note, je découvre avec stupeur l'identité de celui qui était l'auteur de cette adaptation-là. Ni plus ni moins que Masaaki Yuasa.
Parce que bon, pour la petite histoire, l'ironie de la situation veut que je considère Maasaki Yuasa comme l'auteur en activité que j'estime le plus. Pas « l'un de » mais bien « le ». Et je précise : pas seulement dans le domaine de l'anime. Tous supports confondus.
Et autant vous dire que je peine à reconnaître sa patte dans toute cette affaire.
D'accord, il y a bien cette frénésie débridée qu'on retrouvait déjà dans Night is Short. Seulement dans Night is Short, la frénésie s'accompagnait d'une créativité visuelle qui transformait la biture des deux protagonistes en une sorte de voyage d'Alice au pays des fêtards. Or, dans ce Devilman, j'avoue là encore peiner à trouver une quelconque créativité.
D'accord, on a des figures visuelles excentriques et des représentations visuelles assez saisissantes, mais même sur cet aspectr-là, aucune ne m'a vraiment semblé ni singulière, ni originale. J'ai juste eu l'impression de revoir du Berserk, du Doomed Megalopolis, voire même parfois, sur certaines scènes du Evangelion.
Bref, pour le dire autrement, quel que soit le bout par lequel je le prends, je ne lui trouve rien d'intéressant à ce Devilman. Il n'apporte rien qui n'ait pas déjà été apporté par d'autres en bien mieux. Je ne sais le percevoir autrement que comme une agitation stérile surfant sur le succès d'une oeuvre d'origine qui a peut-être - sûrement - ses mérites, mais dont il n'a su produire qu'un décalque pauvre, bête et bien cheap.
Franchement, ça m'arrache la gueule que d'avoir à écrire un truc pareil au sujet d'un anime réalisé par l'auteur d'Inu-Oh.
mais à un moment donné, il faut savoir regarder le démon en face, quitte à devoir tomber de bien haut.