Extras
7.6
Extras

Série BBC Two (2005)

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En 2001, Ricky Gervais braquait l’audiovisuel anglais avec The Office, qui se transforma vite en carton planétaire au point de donner naissance à une infinité de remakes internationaux. On a eu tendance à oublier la suite, pour de bonnes ou de mauvaises raisons : de plus en plus effacé derrière un rôle de producteur, pas toujours regardant sur les droits d’adaptation de son œuvre (qui se rappelle l’hilarante version française, annulée à la vitesse de la lumière, avec François Berléand et Catherine Benguigui ?) puis s'acoquinant avec Netflix (qui le fit aussitôt plonger dans un trou noir de politiquement correct à l’opposé des valeurs artistiques qu’il avait défendu jusqu’alors), l’ami Ricky n’est plus aujourd’hui que l’ombre de lui-même. Comme avec beaucoup d’auteurs contemporains, ce n’est donc qu’en exhumant ses gloires passées qu’on peut comprendre pourquoi il compta autant… quitte à soulever de nouvelles questions qui ne se posaient pas forcément à l’époque.


La première est : pourquoi n’a-t-il pas plus été exporté ? Les distributeurs, à l’époque, considéraient-ils que l’humour anglais était trop difficile d’accès pour le reste du monde ? Si oui (et c’est sûrement oui), la situation a-t-elle vraiment changé ? Par exemple, aucune des séries de Ricky Gervais n’a été officiellement diffusée en France à son époque, et il faut souvent, aujourd’hui encore, brancher un VPN ou se tourner vers l’import. La situation est d’autant moins explicable concernant Extras, inédite chez nous, qui est l’une des séries, si ce n’est la série anglo-saxonne à réunir un casting aussi monstrueux. Non pas que cela soit forcément un gage de qualité, mais le fait d’y croiser Kate Winslet, Samuel L. Jackson, David Bowie, Robert De Niro et encore une chiée d’autres laisse interdit face à un tel déploiement d’artillerie lourde. L’histoire fut à ce point dingue que Gervais se fit co-produire par la BBC et HBO, une association rare pour l’époque qui disait à elle seule la démesure du projet.


La seconde question est : comment a-t-il fait pour garder sa patte ? La réponse est sans doute ici à chercher du côté du miracle, puisque Extras réussit à conserver l’humilité de fond de The Office, son profond réalisme social, sa rugosité de surface, comme s’il s’agissait d’une série d’auteur. Ce qu’elle est, d’ailleurs. Mais le fait que Gervais ait su garder la tête froide après sa consécration, concentrer son attention sur le message, creuser ses situations et ses dialogues avec le même cisèlement artisanal que The Office est un exploit ahurissant compte tenu des enjeux d’une telle production (et des gros poissons défilant à son générique). (Re)voir Extras vingt ans après, c’est se confronter, médusé, à un propos d’une grande richesse, qui cache derrière chaque vanne, derrière chaque caméo, derrière chaque moue, de véritables questionnements philosophiques autour de l’égo et des faux-semblants. Le discours est à l’image de The Office, c’est-à-dire aussi rigolard que psychologique, aussi paillard que sociologique, avec des personnages dont le paradoxe est d’être simultanément très fins et très caricaturaux. Mais le succès d'Extras est quelque part encore plus impressionnant, la série prouvant être capable de maintenir une dynamique similaire en brossant des vignettes indépendantes.


En effet, dans The Office, une partie de la complexité du propos était convoyée par l’évolution des rapports entre les personnages sur la durée, qui suivait un fil rouge cohérent, une montée en puissance au fil des épisodes, lesquels, mis bout-à-bout, racontaient une unique histoire et ne pouvaient pas vraiment être regardés dans le désordre. C’est très différent pour Extras, qui, malgré la présence d’un scénario global en toile de fond (et uniquement pour la saison 2), construit ses épisodes comme autant de courts-métrages clairement séparés les uns des autres, rebootant toujours ses personnages à leur état initial. Les amourettes sans lendemain de Maggie, qui, à chaque épisode, cherche chaussure à son pied ; les tournages qui partent en sucette, se concluant systématiquement sur l’exclusion de son duo de figurants pour l’une ou l’autre raison ; les amitiés éphémères se nouant sur le plateau, brisées à cause d’une série de malentendus faisant revenir chacun à son point de départ.


En empêchant ses personnages d’évoluer, en les condamnant à répéter les mêmes erreurs d’un épisode à l’autre, Extras va un cran plus loin dans cette forme de nihilisme social qui a à la fois permis à son aînée de rencontrer le succès au Royaume-Uni, et l’a privée de s’exporter telle quelle à l’international. La série garde ce culot suicidaire de carburer à l’énergie de la frustration, de l’incompréhension et de l’échec. La gêne, diffuse, s’insinue et se répand dans chaque dialogue, dans chaque gaffe perpétrée par le duo de figurants incarné par Gervais et Ashley Jensen, dont les obsessions (accéder à la célébrité pour l’un, trouver l’amour pour l’autre) se heurtent à des penchants narcissiques et hypocrites hors de contrôle, les privant d’être eux-mêmes, et pourtant les montrant tels qu’ils sont : des êtres profondément imparfaits, qui se laissent constamment prendre dans l’engrenage de leurs mensonges et de leurs lâchetés sans jamais tirer aucune leçon de leurs comportements égocentriques. Mais contrairement à The Office, qui tardait volontairement avant de rendre ses personnages aimables, ceux d’Extras sont beaucoup plus désireux d’être bons ou généreux ; et c’est là que la série emporte véritablement tout sur son passage, en attribuant à ses deux héros des personnalités finalement plus réalistes, auxquelles on s’identifie plus facilement – et dont on partage d’autant plus la frustration quand, inévitablement, elle arrive.


Extras est une série si surprenante en réussissant dans cette recherche de vérité sociale, alors même qu’elle est blindée de guests hors de prix. Ces derniers n’ont jamais le premier rôle, et ne passent une tête que pour consolider le propos de leur épisode attitré, chacun étant plus ou moins centré sur une thématique. Samuel L. Jackson nourrit ainsi la réflexion d’un épisode parlant de la peur de la différence (ou de sa perception par autrui). Ben Stiller interroge l’auto-victimisation. Ross Kemp aborde la mythomanie (précédant le propos de Gervais dans "The Invention of Lying"). Daniel Radcliffe, en Houellebecq en culottes courtes, se voit même confier le rôle d’un obsédé sexuel tout juste pubère, et ses scènes totalement kamikazes participent à créer un décalage entre le réel et le paraître. Ce qui est, au fond, la thématique centrale d’Extras, exactement à la manière des séries de Ricky Gervais de cette époque : la déconstruction de la célébrité, la critique acide de la recherche du succès et, de façon plus générale, l'atomisation méthodique des idoles, celles qui en sont ou celles qui rêvent d’en devenir, par des successions de petits chapitres à la fois douloureusement gênants et intelligemment moralisateurs. Si Andy et Maggie, à leur bonheur de fréquenter le gratin du tout-Hollywood, apprennent difficilement de leurs erreurs, le spectateur, lui, est récompensé de son acharnement à les voir sombrer par des enseignements à la fois simples et puissants, comme autant de fables de La Fontaine condamnant les vices humains.


C’est une série qui fait souvent mal, en réservant de cruels destins même à ceux porteurs des meilleures intentions (en surface). Andy prétend croire en Dieu pour ne pas heurter la foi d’une jeune femme paraplégique dont c’est, pense-t-il, le seul refuge. Il accepte l’invitation à dîner d’un collègue mourant de solitude pour s’en débarrasser, sans se douter que ce dernier voit clair dans son jeu. La façon, souvent brutale, dont ses comportements lui reviennent en pleine gueule est une partie très importante du discours de la série, qui s’applique à faire un sort à l’hypocrisie, à la prétention. C’est aussi dans ce regard psychologique que les caméos prennent toute leur importance : Kate Winslet se salissant en arriviste courant après les Oscars, Robert De Niro surjouant la suffisance, David Bowie éreintant les plus petits que lui se courent après dans le cirque des gens qui pètent plus haut que leur cul... le fait que de tels noms aient accepté de s’associer à des vannes d’une cruauté souvent hallucinante, qui ne passerait jamais les portes de la censure à notre époque (Kate Winslet s’offre une vanne sur la Shoah, Ben Stiller moque les crimes de guerre, Samuel L. Jackson prend part à une réflexion acide sur la perception du racisme, un épisode entier multiplie volontairement les clichés homophobes…) ne la rend que plus attachante.


Et puis finalement, Extras atteint le même équilibre que The Office entre rire et émotion. Chaque épisode dégueule d’une quantité indécente d’excellentes vannes, qu’elles soient portées par les stars ou par les gens ordinaires. Stephen Merchant, associé de Gervais, s’offre dans cette série un vrai rôle en la personne de l’agent d’Andy : ce grand dadais aux yeux globuleux et aux remarques perpétuellement à côté de la plaque a le don de susciter l'hilarité par sa simple présence. Et la série a un certain esprit Mr Bean dans ses délicats enchaînements de quiproquos. La façon dont on sent les personnages de plus en plus prisonniers d’une impasse, leurs regards de biais, leurs marmonnements ou leurs plus minables fuites en avant sont si bien jouées, tombent tellement aux meilleurs moments, qu’on est équitablement mort de honte et mort de rire face à leurs conneries plus ou moins volontaires. Ricky Gervais, absolument impérial, prouve qu’il était encore toujours capable de susciter en même temps l’hilarité, le dégoût et la compassion, en incarnant toutefois un personnage plus réaliste que David Brent, auquel on s’identifie plus facilement, et qui nous sidère d’autant plus fortement par ses sorties de route, devenues plus rares mais plus marquantes. Son amie, jouée par l’excellentissime Ashley Jensen, lui tend une sorte de miroir féminin : une fille chouette vue de loin, traversée d’éclairs de lâcheté ou de narcissisme qui la rendent souvent moins sympathique vue de près – avant qu’on réalise que c’est précisément ce qui fait qu’elle nous ressemble. Le reflet n’est pas toujours agréable à voir, et pourtant, c’est un reflet nécessaire, qui interroge, qui démange, qui amuse, et, au fond (paradoxalement) qui rassure. Derrière sa méchanceté, Extras confirme bien le miracle de The Office : c’est la même thérapie par le rire douloureux, qui émerveille à chaque instant par sa singularité et sa liberté de ton. Une relique irremplaçable, qui prend chaque année de la valeur.

boulingrin87
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le 5 mai 2026

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Seb C.

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8

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