John Crichton, humain de son état, est un astronaute propulsé malgré lui à l'autre bout de l'univers par le biais d'un vortex spatial. Dans ce coin là du quadrant stellaire, il n'est pas exactement en haut de la chaîne alimentaire. Il est obligé de s'allier à des criminels en fuite de race multiples, à bord d'un vaisseau organique et vivant nommée Moya, pour survivre et espérer rentrer chez lui. Pour autant qu'on attend à une sorte de Blake's 7 avec une DA à base des magnifiques marionnettes du studio Jim Henson, c'est un peu moins sombre que la série BBC qui montrait une équipe de terroristes dysfonctionnels en croisade contre une véritable dictature.
Farscape c'était intriguant dans ses premiers épisodes. Dans cette session d'échauffement où il tâchait de trouver son ton, on introduisait des personnages disparates, on se montrait capable d'établir des inter-relations entre eux, et on tâchait de bâtir les bases d'un univers cohérent et complexe, des ambitions respectables qu'elle abandonne aussi sec dès qu'on lui permet de faire absolument tout.
Parce que d'univers cohérent, Farscape n'en a pas. Ça veut pas dire qu'il y ait des contradictions, il ne peut y avoir de contradictions dans la construction de l'univers car l'univers n'est que peu construit. Si la série se gargarise de la multiplicité des espèces représentés, foncièrement c'est parce qu'une espèce n'apparaît en général qu'un seul épisode et on ne la revoit plus ensuite. Elles sont donc peu développés, et on n'en présente qu'une vague caractéristique biologique. Quand à la même époque Star Trek tâchait de présenter des cultures un minimum recherchés, Farscape lui fait se succéder des races se suivent et se ressemblent dans le fond sinon en apparence. Les méchants ce sont un peu tout le temps les mêmes. Ils veulent le pouvoir, de l'argent ou ce sont des psychopathes. En fait ce sont surtout des psychopathes : c'est facile, pas besoin de créer de la nuance. Rares sont ceux montrant un minimum de complexité, et quand ils en ont comme Scorpius c'est un peu basique, genre je suis méchant car j'entends me venger contre des gens très méchants eux aussi. La diversité des races n'est donc que visuelle, et à cette lacune s'ajoute en plus une totale absence d'interaction entre elles. Elles semblent toutes exister de leur coté sans échanges commerciaux, relations diplomatiques, ni passif particulier. Seuls les pacificateurs, cette organisation servant de force armée mercenaire autant que véritable nation se montre capable de voyager de planète en planètes. On entend certes parler de Luxans alliés aux pacificateurs, mais on ne les voit jamais à l'écran ce qui les empêchent de donner leur avis sur la question. Les scénaristes n'ont donc pas à se soucier de la cohérence puisque rien n'est réellement construit, ils peuvent donc faire ce qu'ils veulent. Pour autant qu'ils voulaient créer un univers bizarre dans lequel un humain perdrait pied (ce qui n'est pas le cas car en définitive, Crichton s'adapte assez bien), quand il n'y a pas un minimum de réflexion ni de base concrète derrière, ces idées finissent par n'être que des idées dans le vide.
Farscape, c'est une série où les scénaristes jettent à peu près tout ce qui leur passe par la tête. Ils veulent faire ci ou ça, ils le font, pas de problème. C'est comme ça qu'un Inérien, une race représentée par un individu veule, pleutre et surtout spécialisé dans la manipulation et la traitrise, va affirmer au cours d'un épisode que sa race et lui même personnellement ont pris part à un combat armé contre des extra-terrestres guerriers malgré leur petite taille, leurs bras frêles et leurs compétences corporelles se résumant à péter de l'hélium. Le type prend aussitôt après un canon en main et met en joue l'ennemi avec un plaisir non dissimulé et tout à fait contraire à tout ce qu'on connaît de sa part. Quand on se permet ainsi de balancer n'importe quoi selon sa convenance, on ne peut pas s'attendre à ce que les protagonistes soient travaillés. Et pour cause. Ceux-ci menacent de changer de personnalité selon les désidératas des scénaristes, et si jamais on ne sait pas quoi en faire, on leur ajoute des superpouvoirs, lesquels se révèleront finalement tout à fait inutiles puis oubliés ; cf Chiana ou Sizoku.
Le fait est que les personnages sont sous développés et que leurs propres interactions sont rarement approfondis, ou alors ils se limitent à des disputes hystériques, mis en scène non pas par des oppositions profondes ou par un ras le bol d'être enfermés ensemble sur Moya, mais par automatisme. Plusieurs personnages - Stark ou n'importe quel femme apparaissant sur le tard - ont en effet l'hystérie comme une seconde nature, ce qui est plus épuisant qu'autre chose. La série peut d'ailleurs s'amuser à les remplacer de saison en saison sans qu'on y perde grand chose, puisqu'ils sont plus conçus selon leur utilité scénaristique que comme personnages. Il faut un chef, une love-interest, un combattant, un scientifique - c'est ce dernier rôle qui changera régulièrement de personnage à chaque saison. Il y a bien des accidents : Aeryn Sun, ancienne pacificateur, est celle qui a le plus de mal à vivre en fugitive car c'est elle qui doit abandonner tout ce en quoi elle a cru et vécu. On la voit se rapprocher de Crais, pacificateur qui deviendra petit à petit leur allié, car il a dû suivre un parcours similaire après sa désertion. Enfin il y a Pilote, extra-terrestre placide relié au vaisseau Moya, qui fait son possible pour servir les autres, et reste aussi calme et concentré que possible, seul personnage tâchant de ne pas être trop égoïste parmi les autres bien qu'il tombe dans ce travers à l'occasion. Si ils ont plus de relief, c'est bien qu'ils ont entre eux les interactions les plus fortes, les plus signifiantes, les plus intéressantes.
C'est pas pour rien que l'un des rares bons épisodes de la série, "Nos pires années", est axé sur eux trois. C'est le seul qui effectue un travail solide dans les personnages malgré des défauts de forme et des dialogues perfectibles, tout en reliant intelligemment des points balancés à l'arrache dans la saison un quitte à faire un peu de retcon. Et pourtant, le script ne peut pas s'empêcher de faire rentrer au forceps Crichton dans chaque séquence dès que c'est possible.
Crichton est la star de la série, au point que "Nos pires années" est le seul épisode qui ne parle pas de lui, ou n'en fait pas un personnage important. Son acteur Ben Browder en est tellement conscient qu'il se met à cabotiner de la manière la plus insupportable dès qu'on lui donne une scène où Chrichton pète un câble. Il faut tellement qu'il soit présent partout que lorsque l'équipage doit se séparer en deux, on fait un clone de Crichton. Si il y a un épisode où il n'apparaît pas, c'est un épisode axé autour de son absence ! Voilà qui explique pourquoi les autres personnages sont si peu développés. Un épisode qui se centre sur Tel Personnage, signifie qu'au lieu d'utiliser une paire Tel Personnage + Autre Personnage pour exploiter différentes interactions, il utilisera de manière systématique Tel Personnage + Crichton. En limitant les interactions signifiantes à Crichton, les autres ne peuvent pas développer plusieurs facettes.
Face à cette incapacité de créer les interrelations multiples dans l'équipage, reste le scotch : des couples. Des couples de partout. Des couples formés n'importe comment même. Prenez un guerrier veuf, il est clair qu'initialement le choix des scénaristes était de l'emboiter avec la spirituelle calme et posée, laquelle lui fournit un bon contraste. Mais d'un coup ils changent d'idée, et décident de le mettre avec l'immature qui veut baiser tout ce qui bouge. Ce couple sans alchimie, programmé pour échouer, échoue effectivement sans aucune surprise. De même et sans originalité, deux personnages avec tous deux une relation au mysticisme et à la religion - Stark et Zhaan - sont accolés ensemble, malgré la platitude de leur relation.
Même Scorpius. Oui, le psychopathe en latex noir SM, il obtient son intrigue romantique en saison 4. De tels choix sont une preuve claire d'une absence de réflexion en ce qui concerne la conception de personnage.
Aeryn elle-même perd de son intérêt en saison 4 quand elle devient celle qui a le bébé. Ce bébé qui devient une pièce centrale du double téléfilm conclusif de la série, alors que le reléguer au second plan aurait pu laisser la place à des questions plus importantes comme le lien entre les humains et les sébacéens pourtant posé depuis les premiers épisodes. Car derrière ses idées bordéliques et improbables, le but de Farscape annoncé clairement dès le milieu de la saison 2, reste de fonder une famille nucléaire classique, non sans bons sentiments mièvreux qui deviennent de plus en plus dégoulinants au fur et à mesure. Fatalement cette mièvrerie entre en collision avec les ambitions de folie furieuse que l'on donne à la série. Elle se veut bizarre, mais comme être bizarre quand on tombe dans de la guimauve formé par de multiples couples artificiels ?
A cela s'ajoute enfin des considérations techniques. Le rythme des épisodes est parfois haché, surtout ceux de début de saisons, tout comme le rythme des saisons est mal géré, occasionnant des incipits d'épisodes abrupts, des personnages qui réapparaissent subitement sans prévenir, ou des réactions pas toujours cohérentes. L'intrigue principale souffre d'un manque de consistance également. Crichton devient en effet le dépositaire d'une science dangereuse et destructrice, mais qui est également la clé pour rentrer sur Terre. Or, pourquoi lui confier cette science, si elle est aussi dangereuse ? On ne nous donnera pas la réponse, à part un vague "C'est ton destin" issu d'on ne sait trop où, et qui ne s'agrémentera jamais de précisions supplémentaires. L'intrigue générale est donc construite autour d'un poncif, d'autant plus grossier qu'elle n'est même pas réfléchie ni construite.
Comme quoi en s'acharnant à trop improviser sans se garantir une base solide, sans penser à un projet de fond, on est condamné à créer une histoire cliché et sans relief.
Tout au moins, Farscape bénéficie d'une excellente direction artistique comme on n'en fait plus, ces décors organiques, colorés et pourtant sombres, glauques et dégueulasses sont véritablement dépaysants, et les costumes sont très soignées. Y'a que les effets numériques qui pèchent, mais visuellement c'est extrêmement original. On peut remercier la compagnie Jim Henson pour ça. Il faut juste espérer tomber sur un épisode où la mise en scène n'essaie pas d'être expérimentale sinon on se prend le pire du clip MTV (là je pense à l'épisode Jeux de rôle).
En dépit de tout mon acharnement, j'ai trouvé Farscape davantage ennuyeux que mauvais. La série réussissait à conserver un peu d'intérêt relatif grâce à Aeryn, Crais et Pilote, seuls personnages à avoir un parcours plus développé que la moyenne et des interactions plus riches. Mais si les idées bordéliques donnent parfois un moment original, le délire n'est jamais poussé à son extrême limite, parfois retenu par une tentative de relier ça à une réflexion sérieuse - qui n'est jamais particulièrement enrichissant - là où on s'attendrait à un lâcher prise total. Outre les sept/huit premiers de la saison un, certes plus sages, les deux seuls épisodes que je trouve réellement bons sont "Clarté dangereuse" et "Nos pires années", le fond étant atteint dans la saison 4 et ses téléfilms qui exacerbent la mièvrerie déjà rampante de la série.