Grendizer U
4.8
Grendizer U

Anime (mangas) TV Tokyo (2024)

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Grendizer U (également connu sous le titre Goldorak U en français) est un reboot de l'œuvre originale UFO Robot Grendizer créée par Gō Nagai en 1975.

L'histoire suit Duke Fleed (Actarus), prince exilé de la planète Fleed (Euphor), qui pilote le robot géant Grendizer (Goldorak). Réfugié sur la Terre, il veut éviter que Véga, tyran d’un empire galactique, ne s’empare de l’arme ultime et absolue, le robot invincible et à nul autre pareil Goldorak, assimilé au dieu protecteur de sa planète et dont nul ne semble connaître l’origine. Duke n’a pas d’autre choix, malgré son tempérament pacifique et sa volonté d’empêcher la guerre par d’autres moyens que la violence, que de devenir le défenseur des Terriens

Goldorak U a été scénarisé par le scénariste et romancier Ichirō Ōkouchi, connu pour ses influences shakespeariennes dans des séries comme Code Geass (inspiré de Hamlet) et Mobile Suit Gundam: The Witch from Mercury (inspiré de The Tempest). Les œuvres de Shakespeare se distinguent par une exploration profonde des faiblesses humaines : ambition dévorante, hésitation paralysante et illusions destructrices. Ichirō Ōkouchi, a souvent puisé dans ce répertoire pour enrichir ses récits, transformant des intrigues de robots géants en drames psychologiques.

Et de fait, au-delà de son cadre de science-fiction et de mecha, Grendizer U présente une dimension shakespearienne marquée, caractérisée par une complexité morale, des dilemmes existentiels et une vision tragique de la vie.

Goldorak U est une série interstellaire constellée de thèmes shakesperariens comme la trahison, la vengeance, la quête de soi. On y dépasse de loin au travers des personnages aux motivations ambivalentes et soumis à des conflits intérieurs le manichéisme typique des séries mecha.

Duke Fleed (Actarus), par exemple, incarne un héros tourmenté, rappelant les princes shakespeariens déchirés entre devoir et destin personnel. L'Empire de Véga, avec ses intrigues familiales et politiques, évoque les cours royales corrompues des pièces élisabéthaines.

On examinera donc ici quelques-unes de ces convergences et on verra combien Goldorak U est non seulement un véritable tressage de références visuelles aux œuvres de Go Nagai (chaque épisode est constellé de clins d’œil à des scènes ou idées de ses séries ou mangas) mais aussi un entrelacs de figures et concepts présents dans celles de William Shakespeare. C'est en soi un tour de force et cela rend la série unique.

Cette étude étudiera donc successivement : 1/ trois personnages shakespeariens ; 2/ le message shakespearien sous-jacent des bandes annonces ; 3/ la comparaison de Goldorak avec Roméo et Juliette ; 4/ l’imprégnation par une philosophie shakespearienne de la vie de toute la série !


1. Des personnages shakespeariens !

1.1. Teronna ou l’ambition implacable d’une nouvelle Lady Macbeth !

Teronna Aqua Vega, princesse, guerrière et dirigeante de l'Empire Véghien, est l'un des personnages les plus complexes de Grendizer U. Fille du roi de Véga (le Grand Stratéguerre), elle accepte, en dépit de ses propres sentiments pour Duke Fleed, fils du roi d’Euphor, que celui-ci épouse sa sœur jumelle Rubina (Végalia) dans le cadre d’une alliance politique entre les deux puissances, alliance qui finalement avortera du fait de la volonté de Véga de s’emparer de Goldorak l’arme suprême de la planète Fleed.

Teronna navigue entre loyauté familiale, sentiments réprimés et ambitions guerrières. Sa relation avec Duke est marquée par une tension émotionnelle : elle sacrifie ses propres désirs pour le bonheur de sa sœur Rubina et la raison d’Etat, tout en affrontant des conflits internes au sein de sa faction, notamment avec des militaires comme Blaki (Hydargos) et Gandal (Minos).

Teronna est dépeinte comme une guerrière intrépide, la seule dans la série à pouvoir rivaliser sur le plan de la force et du talent avec Duke Fleed. Son audace est telle qu’elle est capable de sauter sur Grendizer en plein combat, démontrant un courage frôlant l'autodestruction.

Cette characterisation invite à une comparaison fructueuse avec Lady Macbeth, l'épouse ambitieuse de Macbeth. Lady Macbeth incarne l'ambition sans scrupules, incitant son mari au régicide par des manipulations psychologiques et en invoquant des forces surnaturelles pour durcir son cœur.

De même, Teronna supprime ses sentiments au profit d'une cause qu'elle croit plus grande : la volonté de puissance de Véga. Elle prétend aimer sa sœur et vouloir la protéger, mais elle veut faire cadrer cet amour avec son ambition politique et celle-ci sert à son tour de justification pour imposer à sa sœur de renoncer à son projet : Rubina (Végalia) doit renoncer au mariage car celui-ci, loin d’empêcher une guerre ne ferait que les condamner, elle et Duke, à devenir des ennemis d’un empire implacable qui les détruira. Le mensonge, la ruse et la violence sont justifiés par une volonté de protéger des gens naïfs comme sa sœur et Duke des conséquences de leurs actes. Un acte immoral sert alors un but moral, c’est en tout cas ce que croit ou veut croire Terrona. Elle assume donc l’immoralité jusqu’à ses conséquences ultimes sans toutefois bien les mesurer ni se rendre compte qu'elle agit aussi par jalousie.

Comme Lady Macbeth, qui assume le mal en déclarant "What's done cannot be undone", Teronna embrasse l'irréparable.

Dans les deux cas, ces femmes transcendent les rôles genrés traditionnels, devenant des moteurs d’une l'intrigue radicalement tragique. Teronna, comme Lady Macbeth, illustre comment l'ambition féminine (politique ou amoureuse), refoulée puis canalisée dans le cadre de structures patriarcales (la cour de Véga comme celle d’Ecosse), se mue en force destructrice, inversant les normes du bien et du mal.

Cependant, des différences émergent et témoignent d’une relative retenue : tandis que Lady Macbeth sombre dans la folie et le suicide, Teronna maintient une résilience stoïque, évoquant une version plus endurcie et froide de l'archétype. Une leur de lucidité morale éclaire encore sa conscience à l’issue de la série mais sans manifestation d’espérance dans un chemin de rédemption.

La personnalité de Terrona ne renvoie pas qu’à une seule œuvre de Shakespeare.

La jalousie de Teronna la caractérise pourtant bien comme un "monstre aux yeux verts" (green-eyed monster), miroir direct de l'expression shakespearienne dans Othello (Acte III, Scène 3), où Iago manipule Othello par la jalousie infondée envers Desdémone. Teronna est comme une incarnation de la jalousie shakespearienne.

Agissant comme les sœurs aînées de Cordelia dans le Roi Lear (1606), la passion de Teronna la conduit à des actes rétribution disproportionnée, comme les trahisons des filles aînées de Lear.

Teronna, animée par une rivalité amoureuse "yandere" envers Rubina, orchestre des déceptions qui mènent à des actes destructeurs, similaire également à la descente d'Othello dans la folie jalouse. Cependant, contrairement à Othello, Teronna évolue sinon vers une rédemption partielle après la mort de Rubina (Végalia) au moins vers une prise de conscience la rendant possible, rendant son histoire plus optimiste que la tragédie shakespearienne.

On peut aussi percevoir des échos du Marchand de Venise (1596-1598) : l'imposture de Teronna rappelle les déguisements et tromperies dans la pièce, comme Portia se faisant passer pour un avocat pour sauver Antonio. Dans Grendizer U, la déception provoquée par la ruse n'est pas comique mais tragique, exposant les fractures familiales et impériales, et renforçant l'idée shakespearienne que les masques sociaux et les travestissements de sentiments et de personnalité mènent à des conséquences irrémédiables.

1.2. Rubina ou l’innocence tragique d’une nouvelle Cordelia !

Rubina Beryl Vega, fille du Roi Vega et ex-fiancée de Duke Fleed, incarne une innocence tragique et une abnégation pacifiste, contrastant avec la vindicte guerrière de sa sœur. Cette dualité sororelle évoque les dynamiques familiales des tragédies de William Shakespeare, notamment les filles du Roi Lear, où Cordelia représente la vertu authentique face aux machinations de ses sœurs Goneril et Regan.

Rubina est en effet dépeinte comme une stratège empathique et pacifiste au sein de l'Alliance Vega, contrastant avec sa sœur jumelle Teronna Aqua Vega, commandante en chef belliqueuse. Jumelles aux personnalités opposées – Rubina la « girly girl » aimante et stratégique, Teronna la « tomboy » vindicative et jalouse –, elles partagent une relation complexe marquée par la protection mutuelle et une rivalité amoureuse inavouée pour Duke Fleed, source d’ambiguïtés et de non-dits dangereux.

Rubina, ex-fiancée de Duke, croit en son innocence concernant la destruction de Fleed (Euphor), tandis que Teronna, animée par une jalousie « yandere », tente de le manipuler et de le détruire malgré la vérité. La mort de Rubina lors de l’épisode 12, sacrifiant sa vie pour protéger Duke d'une attaque laser, scelle cette tragédie sororelle. Rubina, victime sacrificielle, amplifie ces thèmes, transformant le conflit interstellaire en une méditation sur la sororité brisée et le destin inexorable. Rubina, protectrice et empathique, prend littéralement une balle pour Duke, écho à la mort de Cordelia qui, bien qu’innocente, paie le prix des divisions familiales.

Rubina incarne une pureté tragique qui la rapproche de Cordelia, la plus jeune fille du Roi Lear, connue pour son honnêteté inébranlable et son sacrifice. Son rôle de « token good teammate » au sein d'une faction belliqueuse évoque Cordelia comme voix de la raison dans une cour corrompue.

Cordelia refuse les flatteries hypocrites de ses sœurs aînées Goneril et Regan, préférant une vérité nue qui lui coûte son héritage et, ultimement, sa vie (pendue sur ordre d'Edmund). De même, Rubina, « all-loving heroine », rejette la vindicte de Vega : elle accorde à Duke une chance d'expliquer la destruction de Fleed, croyant en son innocence malgré les accusations.

Ces éléments rappellent les tragédies shakespeariennes où les liens familiaux sont source de conflit et mènent à des chutes irrémédiables. Rubina, en tant que figure sacrificielle, élève Grendizer U au rang de drame cosmique, où l'amour et la loyauté ne sauvent pas, mais précipitent la perte.

La dualité avec Teronna renforce ce parallèle : Teronna, manipulatrice et jalouse – se déguisant en Rubina pour piéger Duke dans un mariage factice et le discréditer –, rappelle Goneril et Regan, les filles du roi Lear, qui complotent contre leur père par ambition et ressentiment. Rubina, en parallèle à Cordelia, et sa dynamique avec Teronna évoquant les filles de Lear, approfondit la dimension shakespearienne de Grendizer U. À travers son innocence tragique et son sacrifice, elle illustre comment l'œuvre interroge les inversions morales et les chemins fatals, refusant toute simplification. Comme chez Shakespeare, la tragédie naît des failles familiales, transformant un anime mecha en une réflexion profonde sur l'humain face à l'irréparable.

Cependant, des nuances émergent : Rubina est plus active (stratège pilotant des engins à distance) que Cordelia, passive victime, et sa mort provoque une prise de conscience radicale chez Teronna, offrant une rédemption absente chez Goneril et Regan (qui meurent sans regret).

Cette comparaison illustre comment Grendizer U adapte les archétypes shakespeariens à un contexte mecha, où les jumelles symbolisent les fractures internes de l'empire, menant à une chute collective. Tout royaume divisé contre lui-même périra.

1.3. Naida ou le meurtre par miséricorde !

On peut rapprocher la tentative de Naida Baron (Aphélie) de tuer Duke Fleed dans l’épisode 4 de Grendizer U des figures shakespéariennes du meurtre « par miséricorde », notamment Othello ou Titus Andronicus.

Quand Naida veut tuer Duke Fleed, son raisonnement est que Duke est écrasé par la culpabilité (guerre, morts, destruction), qui est une souffrance incurable : la mort serait une libération morale, presque une purification. C’est exactement la rationalisation morale que Shakespeare attribue à ses personnages : Othello tue Desdémone pour « l’empêcher de pécher » ; Titus tue Lavinia pour la libérer de la honte et de la douleur, Hamlet réfléchit sans cesse au lien entre mort, salut et justice. Dans tous ces cas, le meurtre est requalifié en acte d’amour.

Dans ces œuvres, le meurtre n’est jamais présenté comme un simple acte de cruauté, mais comme une décision morale extrême, fondée sur la conviction que la mort serait préférable à une vie marquée par la faute ou la douleur.

Toutefois, là où Shakespeare dénonce radicalement cette logique en montrant qu’elle repose sur une usurpation du droit de juger et conduit inévitablement à la tragédie, Grendizer U adopte une posture plus ambivalente : le geste de Naida est chargé d’empathie et de compassion, et le récit insiste davantage sur sa souffrance que sur la condamnation morale de son raisonnement. Cette différence souligne un déplacement moderne du tragique : alors que Shakespeare expose la pitié meurtrière comme une illusion dangereuse, Grendizer U la présente comme un dilemme affectif, révélant la difficulté contemporaine à tracer une frontière nette entre miséricorde et violence.

2. Des bandes-annonces subliminalement shakespeariennes !

Les bandes-annonces de Grendizer U intègrent deux phrases emblématiques qui ancrent l'œuvre dans une esthétique shakespearienne. De ce point de vue, il est utile de les analyser.

2.1. "Ce qui est juste est mauvais, et ce qui est mauvais est juste" : c'est la traduction française de "Fair is foul, and foul is fair" de Macbeth, Acte I, Scène 1, phrase prononcée par les sorcières. Elle annonce un monde où les valeurs morales sont inversées. Dans Grendizer U, cette citation reflète le chaos interstellaire : Duke Fleed (actarus), héros terrestre, est un criminel pour les Véghiens qui justifie leurs atrocités par une quête de survie contre un grand criminel, assassin de ses parents, ayant ravagé sa patrie et menaçant l'univers avec sa machine. Cette phrase suggère les aléas de la la relativité morale, où les actes "justes" (défendre la Terre) deviennent "mauvais" (détruire des extraterrestres plus qu’il n’en faut), écho à la descente de Macbeth dans le mal. La citation de Macbeth renforce cette inversion, transformant les combats en interrogations philosophiques sur le bien et le mal, à l'image des soliloques hamletiens.

« Ce qui est juste est mauvais, et ce qui est mauvais est juste » reflète aussi l'inversion morale dans les relations des jumelles : l'amour pur de Rubina (Végalia) pour Duke (Actarus), « juste » en apparence, devient « mauvais » car il alimente la jalousie de Teronna, inversant les rôles d’héroïne et antagoniste. Comme les sorcières de Macbeth prophétisent un monde chaotique, cette phrase souligne comment la vertu de Rubina (croyance en Duke) expose les failles de Teronna (vindicte irrationnelle), rendant ambigu le bien et le mal au sein de la famille Vega. D’un mal peut surgir un bien et l’inverse est vrai.

2.2. "Un chemin se dévoile quand deux se rassemblent" : cette sentence apparaît dans une promotion officielle liée au générique d'ouverture. Elle évoque une dualité shakespearienne, où l'union de forces opposées révèle un destin tragique. Dans Grendizer U, cela pourrait symboliser l'alliance forcée entre Duke et Rubina (Végalia), ou entre Teronna et sa jumelle, sœurs rivales dont l’union fusionnelle et en apparence parfaitement complémentaire occulte des failles et antagonismes irrémédiables. Cette idée résonne avec les thèmes shakespeariens de la convergence fatale : dans Hamlet, l'union de complots révèle la corruption ; dans Macbeth, le couple Macbeth "se rassemble" pour un chemin de sang ; dans Le Roi Lear, la réunion des filles autour du trône conduit à la folie et à la perte.

Grendizer U en une méditation philosophique, où la " réunion des chemins" et la conjonction des destinées ne sont pas salvatrices mais inexorablement tragiques. Le « rassemblement » du chemin des deux sœurs en tant que jumelles complémentaires – révèle un chemin de destruction : leur rivalité autour de Duke culmine en la mort de Rubina et la rédemption forcée de Teronna.


3. Grendizer U revisite Roméo et Juliette !

On peut identifier des échos nets, cohérents et répétés de la tragédie shakespearienne Roméo et Juliette (1597). Ces échos relèvent moins de l’intrigue que de la structure tragique de l’amour, de la logique sacrificielle et du rapport entre amour et mort. Autrement dit, Goldorak U ne « réécrit » pas Roméo et Juliette, mais réactive plusieurs de ses motifs fondamentaux.

Dans les deux œuvres, l’amour est impossible car il est pris dans une guerre qui le dépasse. Les amoureux sont issus de camps ennemis, leur amour est écrasé par un conflit ancien, politique et clanique, la haine collective rend l’amour invivable. L’amour n’échoue pas par manque de sincérité, mais parce qu’il est structurellement incompatible avec le monde qui l’entoure.

Dans les deux œuvres, l’amour comme absolu, jusqu’à la mort. Dans Roméo et Juliette, l’amour est présenté comme total, exclusif, plus fort que la vie. La mort devient le seul lieu où l’amour peut se réaliser sans entrave. Dans Grendizer U, chez Naida (Aphélie) en particulier, l’amour pour Duke (Actarus) prend une forme absolue et sacrificielle : elle préfère sa mort (ou la sienne) à une vie rongée par la faute, elle envisage la mort comme libération morale. L’amour cesse d’être un projet de vie pour devenir un geste terminal. L’amour n’est plus ce qui sauve de la mort, mais ce qui y conduit. Idem pour Rubina (Végalia).

Dans les deux œuvres, la mort est présentée comme une délivrance. Dans Roméo et Juliette, les amants croient que mourir ensemble mettra fin à la douleur. La mort est perçue comme un apaisement, une réunion, une résolution des problèmes. Mais Shakespeare montre que cette logique repose sur une erreur tragique, la mort ne réconcilie les familles qu’après coup, trop tard. Dans Grendizer U, la mort est investie d’une fonction réparatrice qu’elle ne peut réellement remplir.

Dans les deux œuvres, la tragédie résulte d’une série d’événements intervenant soit trop tôt, soit trop tard. Dans Roméo et Juliette, le drame repose sur un décalage fatal (messages manqués, malentendus, précipitation).Les personnages agissent toujours au mauvais moment. Dans Grendizer U, les décisions majeures (se battre, se sacrifier, tuer) sont prises sous le choc émotionnel, dans l’urgence, sans possibilité de retour. La parole arrive souvent après l’acte. Le

le tragique naît d’un monde où le temps empêche la compréhension, exactement comme chez Shakespeare. Dans les deux œuvres, la figure féminine est tragique et aime jusqu’à l’anéantissement Juliette aime avec une radicalité qui la coupe du monde. Elle est prête à trahir sa famille, mourir, s’effacer socialement. Naida aime Duke au point de nier sa propre survie affective, accepter (ou provoquer) la mort. Son amour devient auto-destructeur, non par faiblesse mais par excès. Shakespeare comme Grendizer U donnent à la figure féminine une lucidité tragique, mais au prix de sa disparition possible.

Au final, Shakespeare démontre que l’amour absolu est sublime mais destructeur, la mort des amants est un échec collectif. La paix vient trop tard. Dans Grendizer U, le récit hésite entre condamnation de la logique sacrificielle et valorisation de la souffrance amoureuse. La tragédie est psychologique plus que politique. Là où Shakespeare critique une société meurtrière, Grendizer U interroge davantage la culpabilité individuelle.


4. Grendizer U : une œuvre qui "pense comme Shakespeare" !

Goldorak U adopte une perspective shakespearienne en rejetant les certitudes simplistes, en confrontant les personnages à l'irrémédiable et en refusant toute forme de catharsis consolante.

Cette approche élève la série au-delà du divertissement, en la transformant une réflexion sur la condition humaine dans un univers tragique. Les fans nombreux de Goldorak ne pouvaient prévoir ces réminiscences shakespeariennes mais les connaisseurs de son univers savent que de « La guerre des soucoupes volantes » (Gattaiger) aux merveilleux épisodes épisode 25 et 72 de la série de 1975-1977 (sans combat), Grendizer est dans son essence même une méditation sur l’amour et le tragique, très adaptée avec sa dimension princière et curiale à l’imprégnation des idées de Shakespeare.

4.1. Hamlet ou le refus de la morale binaire !

Comme dans Hamlet (1603), où le prince danois est paralysé par des dilemmes éthiques ("To be or not to be"), Grendizer U refuse une morale binaire. Duke Fleed (Actarus) n'est pas un héros totalement pur de tout sentiment négatif ; s’il n’est pas responsable directement des dégâts causés par Grendizer passé en mode berzerk, ce sont bien ses émotions négatives de colère, peur et haine qui ont provoqué ce dérèglement du plus puissant des robots : exilé après la destruction de sa planète, il oscille entre vengeance et pacifisme, accusé de lâcheté par Teronna, il manifeste tout au long de la série un courage indéniable. Sa générosité et sa bonté ne font pas de doute mais son innocence peut conduire à un manque de lucidité et résulter d’une impossibilité à faire des choix difficiles. Refuser toute impureté d’action entraîne un retour du refoulé de l’impur et a des conséquences tragiques.

Duke Fleed, prince exilé amnésique regagnant ses souvenirs, incarne une hésitation et une folie feinte ou réelle similaire à Hamlet. Le mode berserk de Grendizer, déclenché par des émotions négatives (comme le chagrin après la mort de Rubina, provoquant un cri vers le ciel et une destruction incontrôlée), fait écho à la "folie" d'Hamlet qui masque sa vengeance contre Claudius pour le meurtre de son père. Duke, déchiré entre son héritage fleedien (euphorien) et sa vie adoptive terrestre, questionne son identité ("suis-je un protecteur ou un destructeur ?"), et on peut faire un parallèle aux soliloques hamletiens sur l'être et le non-être. Cette ambiguïté culmine lorsque Duke détruit involontairement une grande partie de sa patrie, la planète Fleed, assumant un fardeau moral irrémédiable.

4.2. Macbeth ou l’assumation de l’irréparable !

Macbeth (1623) explore l'irréparable à travers le régicide, qui entraîne une spirale de crimes sans retour. De même, Grendizer U assume les conséquences définitives : le ravage de Fleed est un point de non-retour pour Duke, tandis que Teronna, comme Lady Macbeth, embrasse des choix destructeurs et irréparables comme celui d’un mariage forcé blasphémant les lois de l’amour dans un lieu sacré, actant davantage la radicalité de la profanation intervenue dans l’épisode 11. La phrase "un chemin se dévoile quand deux se rassemblent" suggère que les relations fortes entre êtres humains – alliances ou rivalités – scellent des destins irrémédiables, où chaque "rassemblement" accélère la chute, écho à la prophétie des sorcières de Macbeth. Cette irréparabilité se manifeste par le tatouage qui vient s’imprimer sur les mains de Duke et Teronna.

Rubina assume l'irréparable par son sacrifice : sa mort, protégeant Duke, scelle une spirale de conséquences, forçant Teronna à affronter ses actes. Comme dans Macbeth, où les crimes initiaux mènent à un enchaînement inarrêtable de causes et de conséquences tragiques, le « rassemblement » des jumelles autour de Duke rend irréparable la fracture familiale, avec la mort de Rubina comme point de non-retour.

4.3. Le Roi Lear ou la négation de la consolation !

La descente dans le chaos de Duke (Actarus) évoque la folie de Lear, exacerbée par les trahisons familiales. Le berserk de Grendizer, débrodant de rouge et noir, cause des destructions massives et symbolise une perte de raison collective, comme la tempête intérieure de Lear face aux ingratitudes de Goneril et Regan. Dans Grendizer U, cela renforce le déni de consolation : même les "bons" comme Duke risquent la folie, subvertissant l'idée que seuls les "méchants" (comme Cassado alias Sarga Zeo Sogradi) activent ce mode maléfique.

Grendizer U comme le Roi Lear nie toute consolation et se termine dans une vision nihiliste où la souffrance (folie de Lear, mort de Cordelia) ; la série reste sans rédemption apparente (nul ne sait ce que deviendra Teronna et ce qu’elle fera de sa tragédie intérieure). Grendizer U adopte cette austérité : les conflits familiaux (Duke et Maria, Teronna et Rubina) mènent à des divisions insurmontables, sans fin heureuse. L'absence de résolution morale – invasions repoussée sans victoire claire, amours brisés – reflète le chaos de Lear, où le "chemin" révélé est celui de la perte absolue, refusant au spectateur toute catharsis réconfortante.

La mort de Rubina – héroïque mais vaine – laisse un vide inconsolable : Duke perd son amour, Teronna sa sœur, et elle n’a pas de rédemption totale. Cette absence de catharsis, où le sacrifice ne restaure pas l'ordre, reflète le nihilisme de Lear, renforçant l'idée que Grendizer U offre une vision cosmique sans réconfort, où les liens fraternels sans totale sincérité peuvent mener à la perte absolue. On aboutit à l'idée d'une succession cosmique tragique, où l'héritage familial n'apporte pas de résolution mais amplifie les pertes.


Conclusion

Goldorak U transcende son héritage de mecha pour s'inscrire dans une tradition shakespearienne, où la tragédie naît de l'ambiguïté humaine. À travers notamment Teronna, écho moderne de Lady Macbeth, et des citations qui inversent les normes, l'œuvre invite à une lecture profonde, questionnant la moralité dans un cosmos indifférent.

Comme Shakespeare, Ichirō Ōkouchi affirme que le vrai drame réside non dans les batailles extérieures, mais dans les abysses intérieurs. Ils sont là les vrais combats ! Ces éléments soulignent comment Grendizer U utilise la trahison non comme simple intrigue, mais comme exploration de la fragilité des liens humains, alignée sur la vision shakespearienne des passions destructrices.

Ces convergences illustrent comment l'œuvre "pense comme Shakespeare" en transformant les conflits mecha en métaphores de la psyché humaine, où la puissance (Grendizer) d’un robot amplifie et symbolise la folie morale des hommes.

Si l’histoire et les personnages de Grendizer U rappellent témoignent d’une imprégnation shakespearienne évidente, on n’a évidemment pas un texte et un style caractéristiques de cet auteur. Dans un dessin animé, le texte laisse la place aux images. Et celles-ci se caractérisent par un esthétisme poétique et un naturalisme écologique rappelant davantage la série de 1975-1977 que les pièces élisabéthaines. Heureux et singulier mélange d’influences !

Quoi qu’il en soit, les éléments identifiés ci-avant, ancrés dans le style d'Ōkouchi, confirment que l'œuvre n'est pas une simple adaptation mais une réinterprétation cosmique des tragédies shakespeariennes, où la technologie amplifie les faiblesses humaines sans offrir de catharsis. De nombreuses discussions en ligne et analyses thématiques comme sur TV Tropes avaient repéré ces parallèles, invitant à une lecture croisée enrichissante, il y en peut-être d'autres, on espère en avoir étudié ici l'essentiel. Souhaitons en tout cas que d’autres œuvres rendent possible par leur richesse de composition et d’inspiration ce type de lectures croisées pour que les chefs-d'œuvre du passé continuent d'inspirer la réflexion artistique contemporaine de façon aussi dense ! Ces croisements seront toujours gages d’élévation pour l’esprit de ceux qui s’y adonnent !


Créée

le 21 déc. 2025

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