Landman
7.2
Landman

Série Paramount+ (2024)

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l’Amérique et ses contradictions… [Critique de "Landman" saison par saison]

Saison 1 :

La nouvelle série Paramount+, Landman, s’annonce d’emblée comme une œuvre ambitieuse, et surtout « différente » : on parle ici d’une plongée dans l’Amérique pétrolière, celle que l’on préfère ignorer dans les récits contemporains, parce qu’elle est contradiction avec nos « valeurs » actuelles et avec nos préoccupations environnementales. Avec Taylor Sheridan à la barre (mais quand est-ce qu’il dort ? Avons-nous affaire au Stephen King de la série TV ?), le fameux showrunner / scénariste passé maître dans l’art d’explorer les tensions entre tradition et modernité (Yellowstone, Hell or High Water), on pouvait craindre une simple redite de ses thèmes favoris. Mais Landman va au-delà : en alliant la profondeur dramatique de son scénario, la complexité idéologique de son discours avec une mise en scène plus soignée que la moyenne, la série dresse un portrait fascinant d’un monde que nous connaissons finalement très mal, et qui passe en ce moment par des mutations brutales.

L’intrigue suit les pas de Tommy Norris, négociateur et responsable de l’exploitation d’une compagnie pétrolière de « petite taille » dans l’Ouest du Texas (excellente performance de Billy Bob Thornton, qui vieillit mais reste incroyablement magnétique, et… séduisant !) : il est chargé d’acquérir les droits d’exploitation sur des terres prometteuses en termes de pétrole, mais gère aussi pour son patron (Jon Hamm, très à l’aise, et finalement touchant) tous les détails pratiques de l’opération des puits installés. À travers son quotidien et ses interactions avec les locaux – fermiers, ouvriers, et autres figures d’une Amérique en proie à la fracture énergétique, mais aussi membres d’un cartel mexicain important de la drogue aux USA et ayant « besoin » d’utiliser le territoire appartenant à la compagnie –, la série prend vite l’allure d’une grande fresque humaine, qui semble – au moins à nous qui n’y connaissons rien – d’une rare authenticité.

Là où le scénario de Sheridan interpelle – et pourra gêner les avocats acharnés de la fin immédiate des énergies fossiles, il vaut mieux le savoir -, c’est dans sa capacité à transcender les clichés attendus, tant au niveau des personnages que de son thème central, l’exploitation du pétrole aux USA, y compris par fracturation hydraulique. Ainsi, Tommy, le "héros" de la série, n’est ni un cynique sans scrupules ni un apôtre de la moralité. C’est un homme du système, conscient des dégâts environnementaux qu’il contribue à aggraver, de l’extrême dangerosité du métier (Landman offre plusieurs scènes d’accident terrifiantes), mais également convaincu des réalités économiques qui maintiennent à flot les communautés vivant sur son territoire. Sheridan ne juge pas ses personnages, il préfère explorer leurs contradictions avec une lucidité, une objectivité qui n’est pas si courante.

Sur la question du pétrole lui-même, la série invite à une réflexion plus large que celle qui est en général la nôtre, particulièrement en Europe. Les arguments en faveur de l'exploitation du pétrole sont exposés avec une franchise inhabituelle, en utilisant les mots des défenseurs des énergies fossiles, sans les ridiculiser ni les critiquer : la dépendance énergétique de millions d’Américains, la création d’emplois dans des zones souvent laissées pour compte, mais aussi une forme assez impressionnante de fierté culturelle liée à l’exploitation de ces ressources dont le pays regorge.

Sheridan ne fait pas pour autant l’impasse sur les conséquences désastreuses : nappes phréatiques contaminées, paysages défigurés, et une dépendance économique qui enferme ces communautés dans un cycle infernal. Sans même parler des alliances « contre nature » qui doivent être acceptées pour « le bien commun », comme avec les cartels mexicains (la cocaïne et le pétrole étant alors symboliquement mis sur le même pied, comme des drogues dont la société US et humaine en général)…

Landman met donc brillamment en scène un dilemme peu souvent énoncé, en particulier dans le cinéma US : comment critiquer un système tout en s’attachant à comprendre pourquoi tant de gens y sont attachés ? À travers des dialogues acérés et des conflits humains, Landman offre un espace où toutes les opinions peuvent s’exprimer, sans simplification outrancière. Et c’est passionnant.

Mais Landman ne parle pas que de pétrole, d’économie, de technique, de « gros sous », de conflits politiques : le scénario de Sheridan soigne l’ancrage émotionnel de ses personnages. Les relations complexes entre Tommy et son ex-épouse tiennent de la traditionnelle comédie de « remariage » hollywoodienne, mais la dépassent peu à peu, pour atteindre une émotion vraie, sincère. L’étonnante histoire d’amour entre Cooper et Ariana, le jeune veuve mexicaine d’un collègue tué dans une explosion, offre un contre-point remarquable aux problématiques financières et stratégiques centrales à la fiction. Tout cela confère une densité humaine forte à la série. Landman parle de femmes et d’hommes, des choix qu’ils doivent parfois faire pour survivre dans un monde hostile, mais aussi de leur quête d’un sens dans un monde littéralement désenchanté, où nul ne sait plus à quelles valeurs se raccrocher.

Visuellement, Landman est une réussite. Les vastes plaines texanes, les constructions industrielles qui dégagent une beauté toxique, mais indiscutable, tout ça nous est montré dans de longs plans qui servent de ponctuation au récit, voire de moments de répit – quasiment documentaires – dans le tourbillon de la fiction. De la même manière, il y a ici toutes ces scènes intimes ou familiales qui célèbrent, non sans ironie parfois, une Amérique traditionnelle, à la fois majestueuse et en pleine déliquescence. Sheridan et son équipe réussissent à capter la rugosité de ce monde-là, qui n’est pas démuni de beauté.

Avec Landman, Paramount+ et Taylor Sheridan signent donc une nouvelle série que l’on n’hésitera pas à qualifier d’essentielle, indispensable pour quiconque cherche à comprendre – et ressentir –, tout en se divertissant (car, répétons-le, la série est tour à tour drôle, tendue, émouvante…) les dilemmes de l’Amérique contemporaine.

[Critique écrite en 2025]

https://www.benzinemag.net/2025/01/15/paramount-landman-lamerique-et-ses-contradictions/

Saison 2 :

La première saison de la dernière série de Taylor Sheridan s’était avérée passionnante, revenant sur les croyances et les mythes d’une Amérique ultra-traditionnelle, conservatrice, accro au pétrole et à l’argent « facile », et fermement opposée à toute évolution écologique ou sociale. Soit l’inverse de notre point de vue « éclairé » d’Européens, mais soit aussi une plongée fascinante dans un monde qui refuse de changer. Ce monde qui, nous le savons, correspond aux valeurs que Sheridan défend dans toute son oeuvre : l’indestructible mythe américain de la réussite, qui sourira à ceux qui agissent et prennent des risques, individualisme « primaire », anti-élitisme, masculinité affirmée (même si, évidemment, il est très malin de représenter une masculinité différente en prenant cet extraordinaire « chien galeux » que sait si bien jouer Billy Bob Thornton). De quoi irriter certains téléspectateurs trouvant que tout cela dégage une odeur nauséabonde de propagande US.

Le problème est, que, douze mois plus tard, alors que Trump va boucler sa première année d’une présidence jusque là désastreuse – pré-apocalyptique si l’on ose dire – notre patience vis à vis de ce genre de positions s’est érodée. Sheridan, lui-même, est probablement loin d’être « trumpiste » : il prend clairement le parti dans sa série des immigrés mexicains, il dénonce – en exagérant sans doute un peu pour le « show » – la collusion entre le trafic de drogues et le financement de l’exploitation pétrolière, il filme frontalement la dangerosité de cette industrie, etc.

Mais il a clairement décidé pour cette seconde saison de s’écarter prudemment des discours économiques et politiques susceptibles de fâcher ses téléspectateurs les plus progressistes. Hormis une introduction poursuivant l’arc narratif de la première saison, et un dernier épisode de très haute teneur (on y reviendra), la majorité de cette seconde saison est consacrée, sans que « l’action avance beaucoup », aux tracas familiaux de Tommy Norris avec son père (Sam Elliott, excellent lui aussi), avec son épouse exubérante et sa fille innocente, et avec son fils qui s’est mis dans une situation financière difficile du fait de ses propres ambitions.

Bref, cette seconde saison joue avant tout la carte du soap de pas très haut niveau (surtout si l’on y ajoute une bête histoire d’amour de l’avocate carnassière interprétée par Kayla Wallace !), et réduit la fresque ambitieuse d’une Amérique avide de pétrole en une série-« plaisir coupable » assez standard. Addictive, amusante, émouvante parfois, mais franchement pas très bonne.

Même si l’on peut porter au crédit du scénario un féminisme plus affirmé qu’avant, on parle donc là d’une vraie déception, surtout d’ailleurs parce que nos attentes étaient élevées… Tout au moins jusqu’à ce fameux dixième épisode, Tragedy and Flies, qui est une démonstration impeccable du talent de Taylor Sheridan lorsqu’il décide d’arrêter de jouer et de nous offrir le meilleur.

Ce qui pose la question : s’agit-il d’un tour de passe-passe assez méprisable de la part d’un vieux renard de la série TV, qui est bien conscient qu’il nous a gentiment baladés pendant cette seconde saison, et qui nous ferre avec trois quart d’heures de haute tension, simplement pour que nous revenions dans un an pour la suite ?

Ou bien cet épisode annonce-t-il un ressaisissement de Landman, et dénote-t-il le courage revenu d’un showrunner et scénariste capable de traiter en profondeur un sujet aussi « lourd » que la dépendance US aux hydrocarbures, et tout le carnaval de vilenies qui l’accompagne ?

Réponse en novembre 2026. Enfin, si nous sommes encore là pour voir ça !

[Critique écrite en 2026]

https://www.benzinemag.net/2026/01/27/paramount-landman-saison-2-tracas-familiaux/

Eric-Jubilado
8
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Créée

le 15 janv. 2025

Modifiée

le 5 févr. 2026

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