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Aspects cachés de la troisième guerre mondiale au 21 ème siècle

Les séries en tant que genre m’ont toujours inspiré de la méfiance : schéma narratif très codé, scénario artificiel pour garder le spectateur, choisi parmi une population souvent jeune et peu exigeante, format court qui oblige à beaucoup de concessions quant à la profondeur psychologique de personnages à peine esquissés ou incompréhensibles, se diluant dans des histoires dont la trame répétitive ennuie très vite… bref, j’étais mal disposée.
Je peux dire que c’est en partie grâce à Sens Critique que je me suis lancée et que j’ai fait d’assez belles découvertes : Lost, Stranger things, Dérapages, Tchernobyl… Il y a eu aussi de grandes déceptions, mais dans l’ensemble, le bilan est assez positif.
La dernière série en date, Le bureau des légendes, fait partie de la première catégorie. Après un premier épisode étrange, éclaté, qui m’a fait craindre un abandon rapide, j’ai été définitivement accrochée dès le second.
Pourquoi ?
Bien sûr, les acteurs sont excellents, très convaincus par leur rôle, Kassovitz en tête, suivi de près par Darroussin, magistral de fausse bonhomie, Jonathan Zaccaï en gentil dur et Sara Giraudeau petit oiseau plein de duplicité - avec une mention spéciale pour deux acteurs que je ne connaissais pas et qui m’ont séduite : Artus, en gros nounours intello au visage impassible confronté à la réalité cruelle du monde et Zineb Triki à la beauté séduisante.
La réalisation est nerveuse, rythmée, « kaleidoscopique ». Centrée sur les personnages multiples, souvent filmés en gros plan ne laissant échapper aucune expression, la plus discrète soit elle, l’histoire les suit, les fait se rencontrer, imbrique les liens entre eux, montre l’évolution de leurs intérêts respectifs, les rapprochements comme les abandons ou les trahisons. Ils ne font pas de longs discours, mais les dialogues sont tellement intelligemment conçus et ils sont tellement habités par leur rôle, comme dans une sorte de mise en abyme de leur rôle, vital, d’espion (leur « légende » adoptée comme une nouvelle vie parfois des années) que quelques mots suffisent à faire deviner une vérité essentielle pour la compréhension géopolitique du monde .
L’histoire est touffue et joue sur la complexité des personnages, membres de la DGSE, du Mossad, de la CIA ou des services d’espionnage des pays d’Afrique du nord, du Proche Orient ou du FSB Russe dont nous suivons les pérégrinations dans tous les pays. Des pays souvent en guerre, avec un rôle important donné aux islamistes extrémistes dans les premières saisons, mais toujours sans céder à l’exposition d’une violence gratuite. La série, finalement, nous montre le nouveau visage de la guerre au 21 ème siècle : exportée dans des pays sous-développés ou dont les régimes politiques sont déficients, elle ne s’exerce plus dans les démocraties préservant leur sainte économie, que par le jeu des influences, des rivalités entre puissances qui tirent ainsi les ficelles du monde. Nous sommes bien en guerre, mais sans utiliser de chair à canon civile, procédé rendu impossible par l’évolution des individus et de leur rapport à l’Etat. Les pays du proche et moyen Orient fournissant, eux, une réserve inépuisable de civils : c’est à ce prix que nous payons notre « paix » relative. Et cette guerre se joue avec une arme essentielle, devenue incontournable : l’informatique. Toutes les intrigues dépendent de cet outil permettant de ficher, de suivre, de manipuler, de prendre le pouvoir sur une centrale nucléaire. La troisième guerre mondiale dans laquelle nous nous trouvons est sans l’ombre d’un doute une guerre informatique.
Alors, quand dans la saison 4, l’accent est mis sur les petites histoires individuelles, les petites amourettes filmées à ras du lit parfois à raison de trois scènes d’ébats dans un seul épisode, l’intérêt décroit un peu. La saison 5 relance brillamment l’histoire dans des directions multiples et donne plus d’épaisseur à un personnage laissé un peu à son rôle ingrat de méchant joué par M. Almaric. A force de duplicité, de vies inventées et jouées comme si c’était la sienne, à force aussi de pressions morales qui poussent à la traîtrise, la folie guette son personnage, peut-être moins froid que ne l’exige le métier d’espion où excelle le personnage de Kassovitz. Il donne un côté plus humain aux agents rencontrés et semble proposer quelques explications aux questions posées par les autres saisons : quelles sont les motivations de tous ces agents qui offrent leur vie à leur singulier métier ? De nos jours, le simple amour de son pays ne peut être la seule explication, même s’ils ne sont pas non plus de simples fonctionnaires obéissants.
Il me reste 4 épisodes à regarder, après une quarantaine d’heures déjà de visionnage. Je termine ici cette critique car je sais d’ores et déjà que, quelle que soit la fin, je serai déçue. Déçue de quitter des personnages, une histoire, une compréhension du monde du 21 ème siècle.

jaklin
8
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