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Une fable humaine, à la fois nostalgique et mélancolique

Quand on regarde Ramune Monkey(Le Maître Soda), on garde un œil dans le rétroviseur. C'est un voyage vers le passé qui nous attend, celui des années 80 : une époque d'insouciance où tout semblait possible et où le mot "liberté" n'était pas encore galvaudé. Sous ses airs de nostalgie, le drama cache en réalité une réflexion profonde sur le temps qui passe, les regrets de l'âge adulte et les actes manqués auxquels on doit se confronter. La réalité est souvent dure à accepter et peut faire mal, mais c'est avant tout une histoire d’amitié à travers le temps, où tout ce qui a été refoulé ou édulcoré finit par refaire surface. L’intrigue nous laisse d'abord croire à une enquête liée à une conspiration, mais elle s'avère bien plus subtile. La vérité est plus sombre, plus dramatique. L'un des points forts de la série est que l’ultime secret de cette disparition mystérieuse n’est dévoilé que dans les cinq dernières minutes. Mais est-ce la vérité pure ou, là encore, le fruit de l'imagination de nos héros ?


L'histoire suit trois amis d'enfance, aujourd'hui quinquagénaires. Yuta Yoshii(Takashi Sorimachi), Hajime Fujimaki(Nao Omori) et Kisuke Kikuhara(Kenjiro Tsuda) se sont perdus de vue depuis des décennies, alors qu'ils étaient inséparables en 1988. À l'époque, ils faisaient partie du ciné-club de leur collège sous la direction de Mme Miyashita(Mai Kiryu), une professeure remplaçante qu'ils surnommaient "Matilda". Eux qui rêvaient de devenir des stars de cinéma ont connu des trajectoires personnelles et professionnelles bien plus ternes. Le constat est sans appel : ils sont en pleine crise existentielle. À la suite de la découverte macabre d'ossements sur un chantier, suggérant qu'il pourrait s'agir des restes de Matilda, ils décident de se retrouver. Eux qui étaient persuadés, dans leurs souvenirs, qu'elle était une extraterrestre repartie en soucoupe volante, tombent de haut. Comme la police ne peut plus agir en raison de la prescription, ils décident de mener leur propre enquête, ravivant ainsi leurs vieux démons.


Le récit est avant tout une introspection s'appuyant sur un drame psychologique au rythme posé. Contrairement aux séries coréennes, les productions japonaises insistent ici sur les dialogues et la force du visuel. La structure narrative jongle habilement entre le présent (2026) et le passé (1988). Ce passé est magnifié par des images chaudes et saturées. Le cadre de l'époque est parfaitement reconstitué ; voir ces jeunes filmer avec une caméra Betamax m'a immédiatement fait penser à Super 8 de J. J. Abrams. Enfants, ils étaient vifs, enjoués et toujours en mouvement. Cela contraste violemment avec le présent, où l'image devient bleue/grise et où on les voit souvent statiques, assis, comme accablés. Qu'ils soient enfants ou adultes, ils restent touchants et l'on a envie d'intégrer leur cercle. Car malgré les vicissitudes de la vie et leurs différences sociales, ils sont restés des hommes bons. Leurs souvenirs s'entremêlent car, jeunes, ils n'ont pas seulement idéalisé "Matilda" : ils se sont littéralement "fait un film". Adultes, ils ont conservé ces souvenirs erronés comme pour occulter une réalité mélancolique. L'optimisme d'autrefois a laissé place au pessimisme d'une société japonaise qui a bien changé. Leurs vies semblent pathétiques car ils ont renoncé à leurs rêves d'enfants.


L'enquête est pour eux une sorte de thérapie de groupe, aidée par la jeune Hakuba Nishino(Riko Fukumoto), serveuse dans le restaurant où ils se réunissent. Ce lieu, qui était l'ancien siège de leur ciné-club, leur permet de remémorer le bon temps tout en cherchant des pistes. Résoudre ce mystère est bien plus qu’un enjeu policier : c'est un moyen de panser les blessures du passé et de réassembler le puzzle de leur enfance. La mise en scène est remarquable car on sent un véritable maître derrière la caméra. Sans être un spécialiste du septième art japonais, la carrière du réalisateur impose ici le respect. La bande-son, très particulière, apporte du crédit aux propos et aux dialogues savoureux. Ici, on respecte les codes du cinéma japonais : les tranches de vie sont délicieuses, même si, par moments, le rythme peut sembler un peu poussif à cause de détails pas toujours pertinents.


Les trois comédiens principaux, véritables stars des années 90, sont excellents et dégagent une sympathie sincère. Ne vous attendez pas à du rocambolesque ou à de la science-fiction; tout s'explique rationnellement au fur et à mesure que le voile se lève. L'affiche de la série joue d'ailleurs sur ces fausses pistes : la soucoupe volante, le kung-fu ou la bouteille de Ramune sont des métaphores qui font écho au présent. Ce pont temporel met en lumière la mémoire sélective. La vie n'est pas un film et elle ne se laisse pas capturer sur une pellicule. Si le drama parlera davantage aux quinquagénaires, chacun pourra y puiser ses propres références. L'ambiance reste chaleureuse malgré l'évocation de thèmes sombres comme la solitude ou la maladie. Quelques moments plus légers viennent faire retomber le soufflet, et ils sont habilement insérés au récit. C'est à la fois apaisant, judicieux et rassurant. Il y a souvent de la poésie dans l'air.


Ce drama est avant tout une fable sociale. Rattraper le passé est une chimère, mais changer son présent reste possible. Hakuba offre un contraste parfait : elle est cette jeunesse qui renvoie leur propre image à nos trois héros. Elle s'amuse de leurs récits tout en restant une oreille bienveillante. Alors, Matilda ? Morte ? Vivante ? Envolée vers sa planète ? La résolution prend son temps et la toute fin est laissée à la discrétion du spectateur : entre rêve et réalité, la frontière est mince. Cette histoire faussement feel-good nous fait voyager, mais nous interroge surtout sur nos propres vies. Matilda était un "booster" humain, le carburant de leurs rêves d'enfants, une icône éclairant un monde fantasmé. Le Maître Soda est une œuvre humaine poignante, où la psychologie et la réflexion priment sur l'action. Et l'esthétisme est superbe. A regarder entre deux K-dramas.

Kim-Kaphwan
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le 16 avr. 2026

Critique lue 68 fois

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