Il était ironique, il y a quelques mois, de voir Netflix nous proposer ce Problème à trois corps alors que la plateforme essayait de résoudre en même temps son propre problème de membres à trois profils.
Ceci dit, cette adaptation de la trilogie littéraire de Liu Cixin, chapeautée par les producteurs de Game of Thrones, nous avait depuis longtemps été annoncée par la plateforme. Et autant dire que vu les millions investis, celle-ci avait bon espoir de dégoter sa grande série à succès (Stranger Things et Squid Game arrivant à leur ultime saison, Netflix a tout intérêt à trouver une nouvelle poule aux oeufs d'or pour tenir tête à la concurrence).
Que vaut donc cette adaptation ?
Ne connaissant des livres que ce qu'on m'en a raconté, je ne me lancerai évidemment pas dans un comparatif avec le matériau original. Si on découvre cette histoire et qu'on juge cette première saison indépendamment de son inspiration, on remarquera que l'intrigue prend non seulement son temps pour décoller, qu'elle se vautre pendant trois épisodes dans une sous-intrigue d'univers virtuel plutôt dispensable, et, surtout, qu'elle pâtit de bon nombre de raccourcis et de facilités. Ainsi du personnage très ambivalent incarné par Liam Cunningham, tout puissant patron de l'agence représentant à lui seul l'autorité du monde entier, bien pratique pour simplifier l'action et nous éviter les réunions d'état major barbantes façon Roland Emmerich.
Le credo des scénaristes est simple : proposer quelques séquences marquantes (le bateau découpé en lamelles) à l'imagerie forte, dans une intrigue suivant a priori librement celle du premier roman. Le problème étant que le scénario de la série regorge d'incohérences trahissant cette volonté de spectaculaire au prix de toute crédibilité. Un exemple : souhaitant mettre la main sur un boitier dans un immense paquebot transportant un millier de passagers (tous désignés comme "traîtres à l'humanité", enfants compris, car collaborant avec la race extra-terrestre), les autorités préférent profiter de son passage dans le détroit de Gibraltar pour le couper en lamelles grâce à des cables en nano-fibres, tout en espérant ensuite trouver le boitier dans les décombres et les morceaux de cadavres (une aiguille dans une botte de foin, à supposer que le boitier ne soit pas endommagé : ... bien sûr, il ne le sera pas). Ils orchestrent donc un carnage sans s'assurer la garantie de mettre la main sur le boitier au lieu d'envisager une solution autrement plus subtile, moins spectaculaire, et surtout moins dégueulasse. La séquence est visuellement forte et en dit beaucoup sur l'ambivalence du camp des "bons" mais son prétexte est maladroit, elle arrive trop tôt dans l'intrigue et on se fiche un peu du sort des passagers du paquebot. Quoiqu'il en soit, il semble évident que les producteurs tenaient beaucoup à cette grande scène de carnage en CGI, au moins autant qu'ils tenaient à l'exécution de Ned Stark ou aux noces pourpres dans GoT.
Bref, tout le problème de cette première saison est là : une intrigue de SF au fort potentiel mais narrée de façon lénifiante et jalonnée de quelques scènes spectaculaires aussi marquantes que mal amenées. Ajoutez aussi à ça une bonne louche d'incohérences comme cette idée que les E.T. peuvent tout voir, tout entendre des échanges de l'humanité et sont donc au courant des tentatives de contre-attaque humaine. En ce cas, il leur suffirait simplement de planter l'avion transportant les héros, puisqu'ils ont le pouvoir de perturber les ondes électro-magnétiques, afin de tous les tuer et de s’assurer leur victoire. Comme il faut une histoire, ils n'en feront bien évidemment rien.
Pour le reste, les emprunts et références aux auteurs de littérature de science-fiction sont nombreux, qu'il s'agisse de la trilogie 2001 d'Arthur C. Clarke (l'humanité entrant en contact avec une intelligence extra-terrestre supérieure sur une période de plusieurs siècles, avec notamment un humain cryogénisé dérivant dans l'espace) ou de l'oeuvre de Philip K. Dick (le message laissé sur les murs évoquent le "Je suis vivant et vous êtes mort" d'Ubik, quand l'oeil dans le ciel apparaissant en fin de sixième épisode lorgne précisément sur le roman L'Oeil dans le ciel de Dick ainsi que ce qu'il symbolisait pour ce dernier : une entité supérieure, divine, omni-potente et malfaisante). Des emprunts qui passent hélas pour être originaux mais qui n'apportent pour l'instant rien de bien nouveau au genre, si ce n'est l'idée des trois stratèges responsables de la contre-attaque mondiale et de l'isolement du personnage de Saul qui en résulte.
Les séquences du jeu en réalité virtuelle quant à elles pompent allègrement sur les concepts de Daniel F. Galouye et de William Gibson, et se révèlent finalement sans grand impact sur la suite de l'intrigue. On a l'impression qu'elles ne sont là que pour caresser les geeks dans le sens du poil en faisant d'un jeu de rôle en simulateur, un casting des plus grands cerveaux. Pire, la mort systématique de la petite fille dans chaque simulation fait l'effet d'un running gag à la South Park ("ils ont tué Kenny !").
Servie par de bons acteurs et une réalisation plutôt efficace, mais handicapée par bon nombre de facilités et d'incohérences, cette première saison prend son temps mais parvient finalement à accrocher l'intérêt du spectateur. Le problème étant que la saison devient vraiment intéressante lors de ses trois derniers épisodes.
Du coup, la question se posait : cette première saison aurait-elle suffisamment d'audience pour inciter Netflix à en produire une seconde ? Connaissant la propension de la plateforme à ne pas communiquer ses chiffres et à aligner les séries inachevées, rien n'était moins sûr. Et effectivement, le N rouge a hésité avant d’annoncer une seconde et dernière saison (il fut un temps question d’annuler la série).
Qu’à cela ne tienne, maintenant que l’intrigue a décollé, les enjeux de cette seconde saison s’avèrent d’ores-et-déjà passionnants.