Sherlock Holmes : le leg de la Granada
Il y a certains rôles qui marquent à jamais une carrière, et d’autres qui peuvent vraiment épuiser un acteur. Pour Jeremy Brett, Sherlock Holmes incarnait à la fois le personnage et l'âme de l'enquêteur. Produite par la Granada entre 1984 et 1994, cette série ne se contente pas d’être une simple adaptation policière. C’est plutôt une immersion totale, presque palpable, dans l’univers d’Arthur Conan Doyle, une expérience qui va bien au-delà du simple divertissement.
Jeremy Brett : une incarnation qui vous prend aux tripes
Oubliez les détectives un peu trop lisses qu’on voit souvent à la télé. Le Holmes de Brett, lui, c’est une véritable explosion d’énergie. On retrouve vraiment le personnage tel qu’il apparaît dans les romans : un génie un peu instable, parfois arrogant, capable de passer d’une excitation presque maniaque à une déprime profonde en un claquement de doigts.
Sa gestuelle est vraiment particulière, avec des mouvements secs et des regards perçants qui semblent balayer chaque recoin de la pièce. Quand il se baisse pour examiner une trace de cendre, ce n’est pas pour en faire une scène. C’est la preuve qu’il traque l’énigme comme un vrai prédateur intellectuel, qui a besoin de résoudre ses mystères pour se sentir vivant. Brett a su lui donner une humanité et une fragilité qu’on ne retrouve nulle part ailleurs, le plaçant toujours sur le fil du rasoir, entre génie et vulnérabilité.
Le duo avec Watson : une amitié qui a deux facettes
Ce qui a vraiment marqué la série, c’est sa capacité à faire évoluer le personnage de Watson sans jamais perdre cette complicité si particulière avec Holmes.
David Burke (1984-1985) a été le premier à prendre le rôle, apportant un Watson jeune, vif et un peu fougueux. Il incarnait le compagnon idéal, capable de secouer Holmes et de lui tenir tête avec une énergie contagieuse.
Pour ma part, mon préféré reste Edward Hardwicke (1986-1994). Il a su apporter une touche différente, celle d’une « force tranquille ». Plus posé, plus bienveillant, il est devenu la véritable ancre de Holmes, la personne qui le protège de ses propres démons au fil des années.
Dans tous les cas, la série donne à Watson ses lettres de noblesse. Il n’est plus ce simple faire-valoir un peu naïf des anciennes adaptations en noir et blanc, mais un homme intelligent, loyal et essentiel à l’histoire. Leur relation atteint son apogée émotionnelle lors du fameux épisode "Le Retour", après la supposée mort de Holmes aux chutes de Reichenbach : une scène de retrouvailles d’une pudeur magnifique, où le silence en dit long plus que n’importe quel dialogue.
Une ambiance qui vous envoûte
Côté visuel, la série est un vrai plaisir pour les sens, avec ses textures riches. On peut presque sentir l’odeur du tabac froid, entendre le craquement du bois dans la cheminée, ou ressentir l’humidité des pavés londoniens sous la brume. Tout est fait pour nous immerger totalement dans cet univers.
Comment ne pas évoquer la partition de Patrick Gowers ? Ce solo de violon mélancolique qui accompagne le générique est devenu indissociable du personnage. La musique ne se limite pas à soutenir l'action ; elle exprime la profonde solitude de Holmes et l'élégance sombre de l'époque victorienne.
Le verdict est sans appel : la version Granada reste la référence ultime, car elle a une véritable "tenue". Elle respecte le texte à la lettre tout en lui insufflant une âme crépusculaire. Jeremy Brett a placé la barre si haut que tous ceux qui l'ont suivi semblent être de simples héritiers, un peu en retrait. C'est une œuvre exigeante, profondément humaine et d'une fidélité rare.
Un monument qui n'a pas pris une ride.