J'ai un problème.
Mais du genre un vrai problème.
C'est difficile à expliquer mais, en gros, j'ai chopé des tics de langage.
Du genre, quand je dois dire à quelqu'un « courage », je ne peux m'empêcher à chaque fois de préciser « courage, ma p'tite Sandy. »
De même, quand je vois une boisson ou un plat savoureux, je miaule toujours : « hmmmm, une Pina Gauloida ».
Ou bien encore, quand quelqu'un me répond « moi non plus », je me sens toujours obligé de répéter la chose deux fois, en faisant une voix de petit vieux.
Personne ne me comprend. Pire, je sais que personne ne me comprend. Mais je ne peux pas m'en empêcher. C'est plus fort que moi.
Des tics comme ça, j'en ai plein, des plus cryptiques au moins avouables. Mes conseils à base de « ne mets tes testicules dans le piège à souris » ; mes oppositions exprimées par un virulent « c'est neeeeeein ! » ou bien tout simplement mes réponses aux devinettes qui se soldent toutes par « c'est ma bite ! » Tout ça me vaut à chaque fois une multitude de regards circonspects, jugeants, voire inquiets. Mais je ne parviens pas à changer d'attitude. C'est plus fort que moi. Et il fallait que je vous le dise quelque part, haut et fort, car « j'en ai assez des non-dits. »
(Ah merde, ça vient de me reprendre.)
Le pire dans cette affaire, c'est que si personne ne me comprend, c'est parce que tous ces tics de langage, ils ont tous la même origine. Une origine inavouable et, en plus de ça, clairement pas accessible à tout le monde. Or, vous l'aurez compris je pense, si au bout du compte j'ai décidé de vous en parler ici, c'est que ces tics ont tous pour origine cette seule et même série ; les Kassos.
Je vais être très honnête : ça me coûte franchement de vous parler aussi ouvertement de mon addiction à cette série parce que, globalement, je ne la trouve même pas si fameuse que ça.
Pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas, sachez que les Kassos est une série de dessins animés produite par Canal+ et pensée selon le format Youtube du shortcom. Chaque épisode ne dure que quelques minutes et s'orchestre autour d'un sketch – mais plus généralement deux – mettant en scène des figures de pop culture au sein de contextes sociaux contemporains détonnants. Pour le dire autrement, les Kassos, ça consiste à faire des blagues sur les personnages d'Olive et Tom, Candy ou de Game of Thrones en les traitant comme des cas sociaux.
Donc autant vous dire que, non seulement c'est de l'humour de niche au vu des références culturelles mobilisées parfois très spécifiques à une génération très précise, mais en plus de ça c'est aussi très excluant du fait de sa vulgarité consommée, de ses outrances assumées, voire même carrément de sa franche gratuité.
Mais bon, pour peu qu'on soit la cible visée (comme c'est mon cas), la série parvient parfois à te sortir des punchlines dévastatrices qui font étonnamment mouche. Et c'est donc lors de ces rares moments-là que mon malheur se fait.
Alors après, je dis « rare » parce qu'en effet, je trouve qu'il y a beaucoup à jeter. Mais d'un autre côté, les Kassos ça représente aujourd'hui 65 épisodes – donc grosso modo une grosse centaine de sketchs – ce qui fait que, même avec un ratio de 1/5 en termes d'épisodes mémorables, bah ça vous laisse quand même avec presque une vingtaine de sketchs cultes. Et là je me rends soudainement compte que j'ai eu le malheur d'employer le mot « culte » – qui est un mot-valise qui veut tout et rien dire – et que, généralement, je m'interdis. Mais quand on s'est déjà enquillé chacun de ces épisodes une bonne dizaine de fois (si ce n'est plus pour certains), c'est qu'on entretient un rapport pas très rationnel à tout ça.
(Les durées courtes, ça n'explique pas tout).
Alors, bien évidemment, vous seriez en droit de vous demander ce que je leur trouve de si extraordinaire que ça à ces quelques épisodes que je me mate régulièrement et en boucle (au point de les connaître par cœur), et là encore, je vais encore devoir vous avouer un nouvel et sincère embarras. Parce que ce n'est pas évident d'expliquer pourquoi on s'est mis à ricaner comme un imbécile en entendant Lara Croft dire à Kirikou : « Allez ! Rentre dans le Vuitton de maman » ou bien quand Mufasa éclate ses lunettes de rage en grommelant : « ah mais ça marchait encore hier quand je l'expliquais à ta mère ! »
Parce que bon, d'une part, je pense qu'on pourra acter que le cœur des Kassos ne tient clairement pas dans son sujet ni dans son propos. À chaque fois l'intérêt se trouve dans les détails, notamment dans les associations inattendues qui s'opèrent dans le traitement de ces personnages.Et je dis bien inattendues parce que, je pense qu'on sera tous d'accord : Lara Croft + Kirikou + Vuitton, ce n'est pas une association qui va de soi. Pas plus que Predator et saucisson, Stromae et Evangelion, ou bien encore Pokemon et gitans Lopez.
Ce genre d'association n'a vraiment de sens et pourtant, à l'écran, on se surprend à lui en trouver un.
Chez moi d'ailleurs, l'éclat de rire est d'autant plus dévastateur que le décalage est improbable. Adolf Hitler en monsieur Tatillon ? Non mais franchement... Non, quoi... Mais non !
« C'est neeeeeein ! »
(...Eh merde, ça me reprend encore).
Ce qu'il y a néanmoins d'intéressant dans cette affaire, c'est que ce qui fait office de lien dans la plupart ces associations bancales, bah c'est justement le cas social : le Kassos. Jamais nommé mais toujours imité et caricaturé. De la bourgeoise du XVIe au Kéké du 6-2, du juif du sentier au tolard islamisé de Fleury, du pilier de comptoir du bistro du coin au petit vieux du palier d'en face. C'est d'ailleurs lui le point d'attention des comédiens et dialoguistes. Ce n'est jamais vraiment Han Solo, Astérix ou Oui-Oui qu'on aime singer (même si ça arrive parfois) mais beaucoup plus souvent le cas social qu'auteurs et acteurs vont se délecter de singer et que, nous spectateurs, on va se délecter de reconnaître.
Parce qu'à ce petit jeu de références multiples et jamais explicitées, l'image du kassos vient finalement s'y mêler. En cela, le crypticisme ludique du dispositif aide à dédramatiser le rire, notamment à l'encontre du cas social.
Il libère d'abord le rire parce qu'on se rend bien compte que la série entend traiter le cas social comme un ensemble transclasse englobant au bout du compte tout le monde, mais surtout il le génère d'autant mieux qu'à multiplier les références cryptiques dont on sait qu'elles ne seront pas identifiées par tous, la série produit mécaniquement un comique de connivence. Connivence entre le spectateur et l'œuvre, mais aussi une connivence entre spectateurs entre eux, via l'œuvre.
C'est d'ailleurs un peu ce que je recherche, je pense, en lâchant mes « courage ma p'tite Sandy ». Je lance juste ma ligne au large en espérant que quelqu'un morde.
Or, l'air de rien, ça aussi je pense que ça participe pas mal à faire en sorte que je ne parvienne pas à assumer pleinement mon attrait pour ces Kassos : ce fameux comique de connivence.
Parce que, d'abord c'est vachement sélectif, ça favorise le repli communautaire de ceux qui partagent les mêmes refs, mais aussi parce que, comme dit plus haut, la connivence c'est parfois l'autre nom de ce Begaudeau aime appeller la rhétorique contrebandière : c'est-à-dire une manière de se planquer un peu pour oser dire et rire de ce qu'on n'assume qu'à moitié. Alors certes, encore une fois c'est très libérateur de jouer avec les conventions et de créer un espace où « on se permet » surtout quand, comme ici, ça reste au fond assez fédérateur dans la mesure où tout un chacun est, dans cette série, réduit à un cas social ; qui plus est un cas social dont le portrait est souvent tiré avec une certaine jovialité. On sent qu'il s'agit plus ici de s'amuser du caractère pittoresque de chacun plutôt que de dénoncer ou de rabaisser vraiment. En cela, ces Kassos ont vraiment quelque chose de salutaire.
Malgré tout – et comme je le disais plus haut – c'est qu'à jouer ainsi les apprentis sorciers avec de la moquerie sociale sous couvert de références obscures, ça arrive quand même parfois que ça dérape de manière un peu gênante. Moi, par exemple, j'avoue que je ne sais toujours pas quoi faire de cet épisode où...
...Olaf pratique un coït post-mortem sur Hanna, la sœur de la Reine des neiges.
Je ne sais pas vous, mais moi ça me laisse un froid.
Mais bon, d'un autre côté, je me dis que c'est aussi tout le mérite de cette série que de se risquer sur la brèche pour espérer de temps en temps produire des singularités. Par exemple, j'ai le souvenir de cet épisode parodiant les Simpsons en retranscrivant leur situation de cas social de manière réaliste. On s'attendait à rire et puis finalement l'effroi, le sang glacé, le violent rappel à la réalité. Ça j'avoue, fallait oser. Et pour le coup ça n'avait rien de gratuit. Ça fonctionne d'ailleurs d'autant mieux qu'on sait que la série est aussi capable, à l'inverse de produire de purs moments d'humour totalement absurde et inoffensif comme ces marmottes en bigouden qui font la tyrolienne sur une boucle musicale techno insupportable de dix heures. (Oui, ils en sont capables.)
De manière générale, l'irrégularité est vraiment une marque de fabrique de la série, pour le meilleur comme pour le pire. Parfois ça produit des surprises et des effets de contrastes bienvenus, comme ceux que je viens à l'instant d'énoncer – ceux-ci ont d'ailleurs l'air d'avoir été pensés en amont – et puis d'autres fois on subit juste des périodes plus ou moins longues de tâtonnements et de manques d'inspiration. C'est le cas par exemple de toute la saison 1 qui essuie clairement les plâtres : c'est poussif, mal rythmé, pas très dense et surtout pas encore abouti dans sa formule. Et puis c'est aussi le cas de la saison 4 qui, après une phase plutôt bienvenue de renouvellement de la formule, s'est enlisée dans un retour aux sources pas très inventif, très mécaniste et qui comprenait beaucoup de reprises et de redite ce qui, à l'époque, annonçait presque un début de chant du cygne.
Mais bon, depuis les saisons se sont enchaînées et les auteurs ont su retrouver leur mojo : retenter des trucs, enchaîner échecs et réussites, quitte à s'enliser parfois dans de nouvelles redites, puis prendre conscience que de nouveaux champs nécessitent d'être explorés.
Pour moi, ça reste un bon signe de vitalité. C'est la preuve que, arrivés que nous sommes (au moment de la rédaction de cette critique) à la veille de la neuvième saison, elle a peut-être encore ses choses à nous dire et à nous proposer.
Alors je ne sais pas jusqu'où ira cette aventure ni où elle nous mènera mais, en attendant, ça me fait quand même plaisir de me dire qu'il puisse perdurer ce genre de série dans le paysage audiovisuel actuel. Certes ce n'est pas toujours subtil, réussi et donc avouable, mais ça me réjouit franchement de voir une bande de gars et de nanas qui ont l'air de sincèrement s'éclater à s'encanailler tout en nous offrant un substrat culturel au fond aussi libérateur que fédérateur dans la mesure où, comme je le disais plus haut, il ramène tout le monde – et toute référence culturel – à pied d'égalité, c'est-à-dire au rang de la simple singularité sociale digne d'être considérée – et donc digne d'être moquée – comme n'importe quelle autre. Au rang de cas social pour le dire autrement.
Au rang de kassos.
Rien que pour cela, bravo à cette série. Bonne continuation et surtout bon courage...
...ma p'tite Sandy. ;-)