Tony Soprano : survivre par le mensonge, mourir dans le flou

(Attention spoiler)

Ce que j’aime dans Les Sopranos, c’est l’absence totale d’hypocrisie. La série traite de sujets très graves sans jamais les édulcorer ni faire semblant de cacher l’ombre derrière des inserts moralisateurs sur le personnage principal. Tony est un psychopathe avec des tendances narcissiques et obsessives, et la série n’essaie pas vraiment de le “racheter”, parce qu’il n’est pas à racheter : on assiste à une déchéance de saison en saison.


J’ai retrouvé la même sensation que dans Sons of Anarchy : une violence qui engendre toujours plus de violence, tout en mettant à nu la brutalité de la survie.


Elle met aussi en lumière le paradoxe des classes sociales : des personnes issues de milieux modestes, souvent de l’immigration, qui veulent tout faire pour monter dans les hautes sphères, mais qui ne peuvent pas se dépêtrer de cette tension de survie, de cette peur de tout perdre et de ce besoin prégnant de sécurité et de contrôle. Tony Soprano est un personnage remarquablement écrit.


La série dit aussi quelque chose du rapport aux femmes dans ce qu’il a de plus sombre. Même si, parfois, je trouve qu’il manque une forme de réalisme : beaucoup de femmes sont trop caricaturalement attirées par Tony. À ce niveau‑là, je ne comprends pas bien. Le côté attirance pour le "mâle alpha" a ses limites, il manquait le minima de résistance et de caractère.


De fait, son rapport à sa psy : Tony ne respecte jamais vraiment le cadre de son couple ni celui de l’engagement. Il a un vrai problème de limites et d’impulsivité. Pourquoi épargnerait‑il sa psy ? Par moments, j’ai ressenti des incohérences. Il élève la voix, il fait des démonstrations de violence, il dit qu’il l’aime. Le personnage est très souvent dans la paranoïa de se faire détrôner de son trône machiste, et pourtant cette paranoïa épargne presque totalement la psy, alors même que la relation qu’il entretient avec elle, dans le cabinet, est extrêmement risquée. J’ai trouvé dommage que cet aspect ne soit pas davantage approfondi, alors que c’était l’un des points forts de la série : un homme de gang qui va chez la psy.


Il ne respecte absolument pas sa sœur, il frappe sa femme, il maltraite quasiment toutes les femmes qui l’entourent : pourquoi respecterait‑il davantage une psy, simplement parce qu’elle est “idéale” pour le transfert ? Il y avait d’autres femmes avec qui ce type de dynamique aurait pu avoir lieu. C’est peut‑être un choix des scénaristes pour éviter que l’on déteste trop leur protagoniste.


La psy ne le confronte jamais vraiment sur le terrain de sa psychopathologie : elle reste dans une forme de déni. Elle encaisse, mais elle ne nomme jamais clairement ce qu’il est, ni ce que cela implique en termes de limites et de danger. La terrible scène de viol de Melfi est, pour moi, une véritable mise en abyme de son rapport à Soprano, face au déni de la violence qu’elle refuse de regarder en face. Elle ne peut s’empêcher de voir Tony dans la potentiel figure d’un masculin archétype protecteur, plutôt que comme un potentiel prédateur. Elle refuse inconsciemment ou non de trancher.


J’ai trouvé la relation au fils brillante. Il reprend l’héritage de son père, s’y oppose, sans vraiment savoir comment s’identifier, pris entre ce modèle paternel et sa propre impuissance intérieure. Il semble incapable de se stabiliser narcissiquement, ce qui le conduit à la dépression. Il érige sans cesse de grands idéaux pour s’effondrer encore plus violemment dans sa réalité : celle d’un milieu qui ne survit que par le mensonge et la mort.


Tony méritait qu’on voie sa mort, même brève, même imprévue. Il méritait ce traitement du destin, si l’on peut dire, même si je soupçonne parfaitement les raisons de ce choix.



MrsColombo
6
Écrit par

Créée

le 12 mai 2026

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