Il faut prendre cette mini-série pour ce qu’elle est : le petit produit audiovisuel du service public à l’occasion des 30 ans de la mort de Mitterrand, deux soirées remplies avec une tête d’affiche attrayante (Denis Podalydès de la Comédie Française). Ni plus ni moins qu’un téléfilm politico-historique de bon aloi. Encore que politico, pas tellement : comme son titre l’indique, Mitterrand confidentiel explore, en quatre épisodes de 50 minutes, les deux dernières années de la vie et du mandat de François Mitterrand, côté intime. L’homme derrière le politicien, l’intime plutôt que le politique, tout ça est plus consensuel et déjà bien éprouvé par la télé qui adore les fausses coulisses et envers de décors.
Ces deux années (1994 et 1995), pour celles et ceux qui auraient oublié, sont marquées par les révélations de Pierre Péan sur le passé vichyste de Mitterrand, de sa deuxième famille avec Anne et Mazarine Pingeot, et de son cancer. Tout ça avec de très nombreux allers-retours sur son passé plus ou moins lointain, depuis la guerre jusqu’aux années 1980. Cette construction narrative m’a un peu fatigué – encore que pour une fois les années 1940 ne sont pas caricaturales ; le vrai plaisir de la série résidant, à mon sens, dans le petit jeu de la reconstruction des personnages historiques. On a un Chirac, un Balladur, le duo Mauroy-Bérégovoy, Thibault Vinçon est impeccable en Roland Dumas (tirant un peu sur Sylvain Tesson), Marie Denauvaud fait une Anne Lauvergeon très convaincante et Judith Chemla est très bien en Anne Pingeot.
La bonne idée du casting, c’est Valérie Karsenti en Danielle Mitterrand, bien moins passée à la postérité que les autres femmes de la vie mitterrandienne (Lettres à Danielle, ça ne sonne pas aussi bien), et pourtant personnage tragique de femme trompée. Elle la tire du côté de la Reine Marie de Le Roi se meurt de Ionesco davantage que Lilianne de Scènes de ménages (pourtant femme d’homme politique, elle aussi), et c’est très bien comme ça. Reste le personnage principal : Mitterrand, souvent interprété à l’écran par de grands acteurs. Denis Podalydès le joue tout en retenue, il incarne un Mitterrand vieillissant, homme de mystères et gardiens de secrets dont on a l’impression qu’il a oublié pourquoi il les gardait. Il passe après Michel Bouquet, et récemment Michel Fau qui jouait, dans L’inconnu de la grande arche de Stéphane Demoustier, un Mitterrand-Pharaon-Roi Soleil, Président démiurge, bâtisseur, à la parole cryptique, planant très au-dessus de toute contingence matérielle, que j’avais adoré.
Apprend-on quoi que ce soit sur Mitterrand homme politique ? Non. Sur Mitterrand homme tout court ? Pas tellement non plus. Mais ce n’est pas grave. Pour qui, comme moi, aime la politique-spectacle telle qu’elle a été inventée par le champ médiatique, il y a toujours du plaisir à voir des personnages (au sens théâtral) incarnés et mis en scène. Et François Mitterrand est peut-être le personnage politique le plus romanesque, plus encore que de Gaulle : roué, mystique, lettré en diable. Et à ce petit jeu, il est battu à plates coutures dans une scène de flashback par une Marguerite Duras complètement hallucinée et savoureuse. Je n’en demandais pas plus. Tout de même, la série a aussi le mérite de mettre en perspective les 30 années passées et de faire regretter un temps où les Présidents avaient une vraie épaisseur intellectuelle, littéraire et métaphysique. Michel Crépu écrivait, dans Un empêchement : « Hollande, c’était Mitterrand premier secrétaire, moins la littérature. Autant dire rien. Et les œuvres complètes de Valérie Trierweiler n’y changeraient rien » (p. 39). Macron, c’est ni premier secrétaire, ni la littérature. Moins que rien. Quelle époque.