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Plata o plomo
Le pilote était très fort. Il y avait du Scorsese là-dessous, tant dans les procédés de narration que dans les sujets énoncés. On était alors pris d'un dilemme : la saison pourrait-elle continuer...
le 21 sept. 2015
Narcos est une série traitant avant tout de l'histoire du trafic de cocaïne, même si les deux premières saisons, consacrées à la rapide expansion du business de Pablo Escobar et du quartier de Medellín, de sa traque par la justice américaine puis de sa chute, pourraient faire penser le contraire. Entre reconstitution et récit romanesque, Narcos suit deux agents de la DEA, Steve Murphy et Javier Peña, qui font tout pour arrêter l'ascension du célèbre narcotrafiquant en pleine guerre de la drogue, lancée par Richard Nixon à la fin des années 1960 afin de stopper l'inquiétude croissante liée à la pénétration de plus en plus massive de la drogue aux États-Unis.
Se concentrant surtout sur les années 1980 et le début des années 1990, l'œuvre explore les tourments et les méandres de la société colombienne avec toutes ses puissances tentaculaires qui s'entremêlent et s'entrechoquent : la DEA qui dépend fortement du gouvernement américain et de ses compromis, la CIA à l'aune de la création de conflits pour nourrir les avantages des États-Unis, les politiciens colombiens fermant les yeux sur le trafic des cartels et ceux qui se battent contre, mais finissent par être assassinés, l'utilisation des mouvements de guérilla communiste par les trafiquants pour leur profit, les mercenaires anticommunistes d'extrême droite qui aident à la chasse aux trafiquants par intérêt patriotique ou financier (la frontière est floue), l'armée colombienne se laissant corrompre ou prête à tout (jusqu'à franchir la ligne rouge) pour vaincre la gangrène de la drogue, les concessions secrètes avec les autres cartels pour faire tomber Pablo, etc. De ce fait, la série approche au plus près de cette constellation où s'affrontent sur les terrains physiques et diplomatiques une multitude de corrélations.
Évidemment, l'un des principaux personnages au milieu de ces conflits est Pablo Escobar. Joué par un magnétique et effrayant Wagner Moura, l'homme est d'abord montré comme un Robin des Bois des rues, pensant que son trafic sert le peuple. Mais ses ambitions de politicien populiste, qui seront rapidement déchues, le transforment en monstre mythologique, car il construit son cartel à l'aide d'une violence hors norme. Brutal, sanguinaire et sans pitié, la force de l'œuvre est également de nous dévoiler la part d'humanité, notamment par le biais de sa famille à laquelle il attache une inestimable importance, car c'est un époux et un père aimant, ayant la crainte de les perdre. Lui et sa famille voudraient avoir une vie normale avec leur fortune énorme, mais les activités de Pablo font qu'ils sont dans une fuite perpétuelle. Ils doivent changer constamment de maison et de planque fastueuse pour se cacher, mais le destin ne peut qu'être fatal pour cet homme qui s'est brûlé les ailes.
Ainsi, derrière son acabit bedonnant et sympathique de monsieur Tout-le-monde, se cache un être profondément charismatique et fascinant, mais la série, après nous avoir attachés à ce dernier, rappelle toujours le terrible scélérat qu'il était, les souffrances que l'homme a commises à toute une population et la peur instaurée par celui-ci en son sein, particulièrement lorsqu'il est question de narcoterrorisme. Toute sa mythologie est donc requestionnée, car pour le spectateur, sa vie paraît celle d'une vie extraordinaire, à l'image de la notion de réalisme magique mise en avant au cours du récit. Son histoire paraît celle d'un conte lointain et hors de nous, mais toute cette folie était le triste et horrible quotidien des Colombiens, et c'est pourquoi Narcos ne glorifie jamais cette figure, sans non plus la dénoncer de façon caricaturale.
Cherchant son équilibre entre fiction et documentaire, Narcos est imprégné par une esthétique réaliste épousant l'ambiance miséreuse des quartiers de Medellín à la manière d'un William Friedkin avec ses tournages in situ et sa réalisation nerveuse. Également, la patte de José Padilha, l'un des producteurs de la série, se ressent par son souci d'authenticité et d'intensité immersive qui ne cache jamais l'extrême violence crue de la rue. On peut penser aussi à Michael Mann avec la dimension stoïque des deux flics, la peinture d'une mondialisation du crime et de son flux et les quelques contours contemplatifs que prend Narcos lorsque la ville est filmée ou quand Pablo est pris dans ses moments romantiques et de rêverie hors du temps. Les nombreuses images d'archives distillées au sein du montage apportent aussi leur lot d'œuvre documentée afin de mieux poser les faits et de multiplier les précisions. Cela est accompagné par la voix off à la fois grave et posée de Steve qui déroule les événements de façon méthodique, mais avec un sentiment d'en avoir trop vu, d'où le ton désabusé, mais aussi complice et un brin cynique, semblable à la voix off des films de Scorsese.
La série a donc un sens indéniable du rythme et du tempo, malheureusement à vouloir trop en dire et montrer, Narcos ne prend pas toujours son temps et concentre difficilement une décennie composée d'incalculables affaires. De ce fait, Steve et Peña ont du mal à exister concrètement, car on passe rapidement sur leur vie privée, leurs choix cornéliens, leurs sacrifices et le poids du temps de leur obsession à vouloir capturer Escobar. Ce dernier prend tellement de place qu'il obscurcit la présence des deux agents américains et les met quasiment au rang de silhouette. Peut-être que derrière ce choix de construction peut se loger la volonté de faire miroir du spectateur, car eux-mêmes deviennent des spectateurs impuissants face à tant d'obstacles et face à une chose les dépassant.
Steve n'est plus dans la saison 3 et Javier reprend le flambeau de la voix off, même si le personnage n'est pas vraiment plus creusé. Pourtant, il y a des éléments intéressants et la qualité de conteur des créateurs permet de ne pas décrocher devant la troisième saison. Le cartel de Medellín laisse la place au cartel de Cali, déjà présent dans les deux premières saisons. Alors que le spectateur visitait la pauvreté et la crasse de Medellín, l'empire de Cali dévoile un visage beaucoup plus proche du commun des mortels et donc plus discret. Les trafiquants ont plus des airs d'hommes d'affaires qui se fondent dans la masse. Ils paraissent plus présentables, mais ils ont exactement le même rôle de destruction et de cercle vicieux que celui de Pablo. Plus bourgeois et raffiné, ils sont confortablement installés dans les hautes strates de la société grâce à leur structure en béton, basée énormément sur la comptabilité, la mise sur écoute et le contrôle total de la surveillance.
Son surnom de « KGB de Cali » colle parfaitement à l'identité de ce cartel qui, au contraire de la centralisation du pouvoir autour d'une seule figure, comme celle de Medellín, s'organise autour de plusieurs chefs soudés et indépendants. De ce fait, la troisième saison prend les contours d'une œuvre s'approchant du contre-espionnage, tout en ayant la volonté de garder sa part d'action et de suspense acéré. Dans l'ensemble, Narcos reste une série très correcte qui digère parfaitement ses influences, met en scène avec efficacité des faits réels tout en les rendant romanesques, interroge les rapports de force compliqués des nombreuses organisations sans jamais nous perdre et refuse surtout les jugements moraux faciles.
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