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Un début incroyable
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le 17 nov. 2025
Les interactions de Carol avec les autres individus sont antipathiques, car le scénario croit devoir montrer que l’individualité de Carol est, de base, intransigeante : elle est aigrie, colérique, radicale dans sa façon d’éviter consciemment de comprendre telle ou telle situation. La montrer ainsi, c’est un appui théorique : pour rendre enviable cette promesse idéale des Autres (l’harmonie parfaite), il faut que l’individualité soit envisagée comme inconfortable. La série est maline car elle montre que l’inconfort ne viendrait pas que de la solitude. Ce n’est pas parce que Carol se retrouve absolument seule que sa vie devient inconfortable, mais c’est parce que son individualité est inconfortable même dans la « société normale » que la présence des Autres n’apparaît plus uniquement comme une absurdité : elle devient, aussi, une possibilité enviable. Le concept de Pluribus, c’est ça : sortir du cliché de « l’invasion du Mal » et introduire cette notion d’invasion désirable, poussée par une culture geek de la science-fiction et par toutes les théories de sciences humaines qui accompagnent cet imaginaire.
(Je pense que le flashback à l’hôtel de glace entre Carol et Helen, dans l’épisode 3, vient de cette envie-là : d’établir la relation de Carol avec un individu intime comme à peu près équivalente ou au moins égale à celle qu’elle pourrait établir avec les Autres. La méfiance, l’aigreur, le malaise de se trouver ici avec une autre personne est similaire, la mise en scène compose la scène sur un mode identique, avec ses mêmes grands angles et compositions fatalistes de calculatrice. Elle annonce, à chaque scène, à la fois le devenir-globalisant et effacé de l’individu, et sa tentative d’existence.)
Pourtant voilà, cette définition de l’individu est très confortable. Carol est extrême, très peu représentative de ce qu’est réellement une individualité. Elle est entourée de PNJ, toutes ses relations sonnent faux. Ce n’est pas une erreur de description des émotions ou des affects, au contraire, c’est un portrait volontaire. Mais ça reste une erreur philosophique : la série croit que cette promesse désirable des Autres ne peut s’opposer qu’à une forme intransigeante d’individualité, ce qui est une croyance biaisée, proprement manichéiste bien que la série insiste sur le contraire. Au fond tout est sans cessé ramené au débat sur le bien et le mal, la binarité morale est au cœur de chaque scène. La série stimule parce qu’elle exacerbe l’orgueil : la débauche de moyens est assez jouissive dans cette façon de dépeindre sans crainte une internationale de la vanité, où l’existence s’efface au profit d’une machine humaine à la fois morte et post-mortelle aux quatre coins du monde, dans un supermarché comme dans une jungle ou un avion. Mais tout ça est faux, le fond reste chrétien, le système de valeurs installé est désuet et la série reste à fond là-dedans : il aurait fallu, peut-être, qu’elle assume le remplacement total de l’individualité sans chercher à la contrebalancer par une quête d’équilibre moral.
Cette quête d’équilibre, destinée à ne jamais trouver de réponse sur toute la durée de la série, ne cessera jamais de graviter autour de l’idée de dualisme, ce qu’on constate aussi dans tous les imaginaires politiques qu’invoquent le scénario : communisme, individualisme, autoritarisme… Je ne sais pas si y voir du confusionnisme serait une bonne idée, les positionnements me semblent clairs. J’y vois, par contre, une crainte fébrile (d’où le confort) de toute théorie anarchiste et, plus radicalement, de tout ce qui pourrait s’apparenter au chaos. L’individu se cadre, le communisme se cadre, tout caractère est dressé et éduqué selon la Loi de manière à ce que que la question du débordement théorique soit rigoureusement évitée. C’est le principal défaut de la série, en même temps que sa grande netteté. Le concept de dualité que Pluribus décide de prendre à bras le corps est pour moi sa faiblesse mais aussi ce qui régit aujourd’hui la plupart des récits. Je connais très peu d’histoires au cinéma comme ailleurs dans lesquels la relation ne fonctionne pas selon le mode du duel. La série embrasse ce principe et en fait son concept sans pour autant lui offrir une issue de secours, justement parce qu’elle est assez lucide pour faire de la critique mais trop puritaine pour envisager la vie autrement, c’est son cynisme fondamental comme beaucoup de pensées aujourd’hui à gauche comme ailleurs.
À l’heure où les séries et les films se rejoignent, une chose qui reste propre aux séries, c’est le développement des caractères sur un long terme (quand elles se fédèrent autour de leurs personnages). Mais même sur ce sujet du développement de personnages comme coeur d’une série, il faut garder ses réserves : très vite les personnages se retrouvent piégés dans le système rigoriste de « la lutte avec ou contre la vie ». Souvent sur un long terme la vie devient présentée comme une épreuve, l’individu est en souffrance morale ou en damnation permanente, il est régi par sa culpabilité et sa rédemption car nous avons l’occasion de découvrir un large panel de ses actions, leurs causes et leurs conséquences... C’est ce qui rend ces séries vraies, parce que ce jansénisme est propre à notre éducation morale, on espère voir dans l'art la grâce et notre salut. Mais il serait judicieux de ne plus croire que les histoires se résument à cet état de fait et cette résolution morale. Ce que nous apprend notre matérialisme doit se formuler aussi dans un nouvel idéalisme, dans lequel un récit pourrait partir de la culpabilité, la souffrance et la dualité comme bases, mais dans lequel ces bases serviraient à ce que les personnages et la mise en scène, pleins d’agentivité, deviennent volontaires à de nouvelles façons de penser le soin, la manière d’être, et tutti quanti. Les séries qui développent les personnages, au fond, sont encore très loin de ça, même Buffy et Angel qui pourtant considèrent avec intelligence l’empathie, mais se résignent encore trop à la souffrance comme finalité ; et les séries SF à concept philosophique comme Pluribus sont tout aussi loin d’envisager le mieux : elles croient expérimenter sur un terrain différent, mais restent philosophiquement et religieusement ancrées dans le même rigorisme sans idéal.
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