Pluribus
7.5
Pluribus

Série Apple TV+ (2025)

Voir la série

Enfin une nouvelle série créée par Vince Gilligan, et qui, cette fois-ci, prend place dans un univers différent de "Breaking Bad" et son spin-off "Better Call Saul".


Autant être clair sur un point dès maintenant, même si j'essaie de tendre vers l'objectivité quand je fais une critique et que je vais tenter de l'être ici également, il se trouve que je suis particulièrement élogieux quand je parle des séries dirigées par ce créateur. Il s'agit d'œuvres importantes, qui ont forgé ma culture cinématographique et m'ont donné envie de faire du cinéma. Elles sont, pour moi, de véritables piliers de références tant sur les plans narratif et de réalisation. Ce sont littéralement mes œuvres cinématographiques préférés et leur succès (tardif, bien qu'on ait tendance à l'oublier) représente une forme d'anomalie dans le paysage audiovisuel à une époque où les séries ont tendance à devenir de plus en plus logorrhéiques pour expliciter par des dialogues ce qui devrait se comprendre par l'image et le jeu des acteurs. Et ce n'est pas prêt de s'arranger vu qu'en octobre de cette année nous avions appris que Netflix demandait à ses auteurs d'écrire en pensant que leur film ou série soient visionnés en "double screening" (en gros en regardant un autre écran comme son téléphone ou en jouant à un jeu à côté). Par conséquent il est demandé aux auteurs d'à la fois montrer et dire, répéter et tout expliciter pour penser aux spectateurs qui ne regardent pas l'écran du film ou de la série. Pour les scénaristes il est recommandé d'écrire des intrigues plus simples, des dialogues plus explicites et des résumés intégrés dans les répliques.

Et vous savez quoi ? Et bien "Pluribus" fait exactement l'inverse à ma plus grande réjouissance.

La série montre énormément et les plans sont là, non pas seulement en support des dialogues, mais pour prendre en charge une partie de la narration. Si vous ne regardez pas l'écran, vous ne pourrez pas comprendre ce qu'il se déroule. Pour le coup, si vous n'êtes pas fan des rythmes lents, des scènes qui peuvent prendre 10 minutes pour simplement montrer une personne tentant de déplacer quelque chose ou que l'absence de dialogues vous rebute et représente pour vous une stagnation de l'intrigue, passez votre chemin. Je peux comprendre et si on n’est pas fan de cet aspect qui est ici poussé à l'excès (et c'est peu de le dire) vous allez juste passer un mauvais moment et ça ne vaut pas le coup.

Certains épisodes sont très silencieux et doivent avoir entre 30 et 50 lignes de dialogues (c'est très peu pour ceux qui ne se rendent pas compte). À l'inverse, à partir d'un certain épisode quand le personnage principal passe un appel téléphonique, elle tombe sur un répondeur d'une vingtaine de secondes. Et elle va appeler souvent... VRAIMENT SOUVENT. Et la série va prendre le parti de ne jamais cuter ce répondeur. Elle le laisse en intégralité à chaque appel. On partage donc rapidement l'agacement du personnage. C'est certes un peu radical, mais quel véritable plaisir !

Concernant la réalisation on retrouve des motifs récurrents aux séries de Vince Gilligan. Des plans larges avec une grande profondeur de champ venant isoler les personnages et les rendre presque insignifiants dans le monde qui les entoure. Des plans macros, contribuant également à montrer le monde sous une échelle différente de celles humaines. Des timelaps ou des cuts brusques pour montrer le temps qui passe mais sur des niveaux de perception différents. En plus de cela, en vrac, nous avons : des plans longs, une musique qui sait se faire discrète et parasite rarement une scène, une place importante accordée aux silences et aux jeux des acteurs, l'utilisation ingénieuse des reflets, des plans de "production ouvrière" chorégraphiés, des montages rythmés sur la chimie, des introductions d'épisodes montrant une action cryptique et dont on ne saisira le véritable enjeu que durant les dernières secondes, etc.

Niveau scénario et structure narrative aussi, il y a beaucoup d'éléments récurent et commun aux précédentes productions. Notamment, comme évoqué, la dimension très réaliste, le fait d'avoir des personnages débrouillards représentés face à des Américains moyens un peu dans leur monde, une volonté d'avoir des personnages et un univers réaliste, un amour et une curiosité pour les sciences.

Il y en aurait beaucoup d'autres à lister mais pour ne pas spoiler je vais juste me contenter en exemple de dire qu'à partir d'un moment un drone va se prendre dans un lampadaire à côté de la maison de la protagoniste et qu'il va y rester. Et cette manière de mettre en avant une action qui va rester habillée la demeure du personnage et être montré, plus ou moins discrètement dans les plans futurs de la série, n'est pas sans rappeler une certaine pizza dans "Breaking Bad".

Bref, on est en terrain connu, on retrouve la patte et des motifs propres aux séries de Vince Gilligan pour autant, ne vous y tromper pas, ça a son identité. Et bien qu'il y ait une volonté d'être "réaliste" ici on opère un véritable pas de côté par rapport à l'univers de "Breaking Bad" (bien que l'action se déroule, ici, de nouveau à Albuquerque) pour en revenir aux débuts de carrière de Vince Gilligan.

Vous noterez très probablement que je n'ai pas parlé jusque-là de ce que raconte la série et pour cause parce que je pense que c'est mieux de ne pas le savoir avant. Ça vous permettra notamment de partager durant le 1er épisode l'incompréhension des personnages face à leur situation. Si vous adhérez initialement à la réalisation et à la patte "Breaking Bad" et qu'une série dans cette lignée poussant à l'extrême le rythme lent, la dimension """réaliste""" tout en proposant quelque chose de différent vous intéresse alors, allez-y !!

Si vous êtes assez réticent de base à cette proposition. Ne vous infligez pas ce visionnage. À mon avis, ça risque peu de vous plaire. La série requiert une véritable attention de la part de ses spectateurs, elle encourage un engagement en vous poussant à vous questionner sur le fonctionnement de son univers, et je vous recommande de prêter attention aux positionnements des personnages dans les scènes et s'ils sont séparés ou non car cela raconte beaucoup.


Maintenant, si vous ne savez pas quoi en penser, que vous ne connaissez pas les autres séries du bonhomme ou que vous désirez en savoir un peu plus pour vous lancer, voici de quoi parle la série et je vais donc spoiler la fin du 1er épisode.


"Pluribus" se déroule sur Terre. Un jour, des chercheurs font la découverte d'une onde sonore en provenance de l'espace.

Celle-ci est en réalité une sorte de "virus" venant modifier l'ARN (sans rentrer dans le détail, c'est proche de l'ADN) de tous les êtres humains qui vont se retrouver avec une conscience commune. Ils partagent donc leur connaissance et le principe d'individualité s'estompe. Seuls 11 individus ne seront pas affectés par ce virus. La particularité par rapport aux autres séries d'envahisseurs c'est qu'ici cette entité semble pacifique.

Je disais plus haut que Vince Gilligan revenait aux débuts de sa carrière. Et bien c'est tout simplement parce que si ce pitch de science-fiction semble tout droit sorti d'un épisode de la "4ème dimension", il n'est pas non plus sans rappeler "X-files" sur lequel à travailler Vince Gilligan. Ce qui est amusant c'est, qu'à une époque, ce trope de l'envahisseur était là pour symboliser la menace du communisme durant la guerre froide. Et ici, il est amusant de voir que la "conscience commune", qui prône l'abolition de la propriété, semble représenter une forme de communisme. Alors, autant être franc sur un point, je ne sais pas si cette entité est censée représenter quoi que ce soit. Elle pourrait aussi bien représenter le communisme face au capitalisme, un concept philosophique s'opposant au principe d'individualité (comme chez Schopenhauer et Bergson), l'intelligence artificielle face à l'homme que ça n'aurait pas tant d'importance. Ça représente à la fois un peu de tout ça et probablement un peu de pleins d'autres choses. Je ne pense pas qu'il faille politiser cette entité mais en accepter le concept, plutôt universel, qui représente la peur de se sentir seul dans un monde où nous n'aurions plus notre place. Même en étant accepté par les autres, en se sentant en décalage, bien qu'entouré on se sent isolé. Il y a une sorte de peur de ne plus avoir sa place dans ce monde en tant qu'individu propre. Et dans notre monde, je pense que c'est un ressenti partagé par énormément de monde et ce peu importe la vision idéologique et le bord politique. Le plus commun et le moins politisé c'est les travailleurs et les artistes qui ont peur d'être remplacés par l'IA et se demandent où est leur place. Mais il suffit probablement de faire un tour sur X (Twitter) ou sur CNews pour voir que tout le monde a peur d'être remplacé par tout le monde et de ne plus se sentir à sa place. La série questionne habilement tout ça et les "Autres" (c'est leur nom dans la série) sont vraiment travaillés sur ce point. Je trouve qu'il y a quelques petites incohérences (du genre ce sont des écolos extrêmes, mais sans faire attention dans la série beaucoup de "corps" prennent la voiture seul) et des concepts un peu flous (mais je pense qu'une partie ne sont volontairement pas abordée car ce n'est qu'une première saison après tout). En fait, ils sont extrêmes dans tout mais en même temps très attentionné face à ceux qu'ils n'ont pas réussis à convertir et sont presque des faire-valoir. Tous les personnages nous sont à la fois très empathique et antipathique. On a envie, comme Carole (magistralement interprété par Rhea Seehorn), de revenir sur le monde d'avant et en même temps la voir abuser des autres sans les considérer, comme un patron abuserait de ses employés, nous questionne. On veut revenir au monde d'avant (qui est le nôtre actuellement) mais dans ce monde d'avant on va direction une mort assurée car l'être humain est une merde qui ne pense qu'à sa gueule par principe d'individualité.


Pour conclure, la série a un concept qui, au départ, semble trop maigre pour tenir la distance sur une série entière, voire même sur une simple saison. Pourtant, à ma grande surprise, les auteurs arrivent à construire autour tout un tas de questionnements, de réflexions et de sentiments qui, personnellement, m'ont fait me sentir impliqué à chaque instant. Même lorsque certains tropes, que l'on voit venir, pointent le bout de leur nez, ils sont souvent détournés ou exploités de manière légèrement différente. Le plus surprenant c'est que la série fonctionne malgré ce qui semble être une énorme épine dans le pied. Il ne peut pas y avoir plus qu'une poignée de personnages. Il y a seulement 11 "rescapés" et tous les autres individus, même si interprété par des acteurs différents, ne sont en réalité qu'un seul et même personnage. On part donc sur une série qui ne pourra pas nous présenter d'autres personnages au fur et à mesure de sa progression (à moins de trouver un remède) alors qu'en majorité, ce sont des formats qui se prête à introduire sans cesse de nouveaux protagonistes.

Il y a beaucoup trop à dire sur cette série. Vraiment BEAUCOUP. Mais je ne peux que vous encourager à la voir si vous aimez le cinéma, les sciences et la philosophie.

Lox78
9
Écrit par

Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur.

Créée

le 25 déc. 2025

Critique lue 181 fois

Lox78

Écrit par

Critique lue 181 fois

9

D'autres avis sur Pluribus

Pluribus

Pluribus

8

MichelDelouard

3 critiques

Un début incroyable

Le scénario où on voit une unité humaine fonctionnelle, pragmatique, qui au final fait passer les humains restants pour des ordures. Un idéal humain finalement qui répond à tout les problèmes de...

le 17 nov. 2025

Pluribus

Pluribus

3

freebyte

7 critiques

Une série vide

Un début de scénario sympa. Voilà un des seuls compliments que je ferai à cette série. Ça retombe comme un soufflet dès le deuxième épisode. Plus rien. Vide. Derrière la première bonne idée se cache...

le 14 déc. 2025

Pluribus

Pluribus

8

Oskad

152 critiques

La claque télévisuelle de 2025 que je n'avais pas vue venir

Soyons honnêtes, quand j'ai vu que Vince Gilligan (le génie derrière Breaking Bad) revenait sur Apple TV+ avec une série de science-fiction, j'étais curieux mais méfiant. Est-ce qu'il pouvait...

le 22 nov. 2025

Du même critique

Exit 8

Exit 8

4

Lox78

17 critiques

Critique de Exit 8 par Lox78

La longueur du film se fait véritablement ressentir et on sent que les thématiques et enjeux très artificiels sont là pour portée la durée du long-métrage aux alentours des 1h30.Les personnages ont...

le 27 déc. 2025

The Killer

The Killer

6

Lox78

17 critiques

Critique de The Killer par Lox78

The Killer c'est un bon film, cependant je pense qu'il est assez difficile à recommander à tous le monde. Les codes du cinéma Hongkongais, tant dans la réalisation que dans le montage (voire même un...

le 27 déc. 2025

Superman

Superman

1

Lox78

17 critiques

Critique de Superman par Lox78

C'est déplorable. Vraiment l'un des plus mauvais films que j'ai vus.Rien n'est à sauver. Vous vouliez quelque chose de différent des films de superhéros servis depuis plus de 15 ans ? Oubliez. C'est...

le 27 déc. 2025