Votre drama vous est présenté par Maserati (vive les riches) et Eggdrop (vive les pauvres).
Comment percevoir ce drama ? Tu es un expert en K-dramas et tu en as assez des makjangs toujours plus invraisemblables ? Tu rêves d’un scénario crédible, de personnages cohérents, de rebondissements qui tiennent la route et d’un brin de romance ? Tu n’aimes pas qu’un drama te prenne pour un imbécile ? Alors tu n’es pas au bon endroit : fuis. Fuis très loin ! À l’inverse, tu débarques dans l’univers des K-dramas et tu n’en maîtrises ni les codes ni les références ? Ou bien, pour toi, la logique et la cohérence sont réservées aux autres ? Tu es prêt à débrancher ton cerveau pendant douze heures et à accepter tout ce que le scénario t’envoie dans la gueule ? Alors oui, cela pourrait effectivement t’intéresser et même te divertir. Ou alors, tu es dans mon cas : tu connais tous les rouages par cœur, mais tu prends un malin plaisir à tout analyser. Au fond, c’est tellement con que ça en devient parfois drôle. Tu es un peu maso sur les bords et ton kiff, c’est de voir jusqu’où une scénariste peut maltraiter ta lucidité ? Alors installe-toi confortablement. Ici, on ne pousse plus le bouchon, on l’expédie directement en orbite. On va encore tutoyer les étoiles de la médiocrité. À se demander si le scénario n’a pas été écrit par Bozo le clown.
Kang Yong-Ho(Son Hyun-Joo) est le grand patron et fondateur du puissant conglomérat Choiseong. C’est un homme redoutable, obsédé par le contrôle et la réussite de son empire. De l’autre côté, Hwang Jun-Hyeon(Lee Jun-Young) est un jeune prodige du football qui vient tout juste de signer son premier contrat pro dans un club de première division appartenant au chaebol. Mais malheureusement, le destin du jeune homme bascule le jour où il est renversé par la Maserati du boss. Mais il n’était pas au volant. Miraculeusement rescapé, sa carrière est malheureusement terminée. Voulant réclamer justice, dans l’enceinte de Choiseong, les deux hommes ont un accident improbable. À leur réveil, le choc est total : l’âme de Yong-Ho se retrouve dans le corps de Jun-Hyeon, tandis que ce dernier se retrouve alité et comateux dans le corps du Président. Profitant du fait que tout le monde le croit au seuil de la mort (et incapable de régner) et découvrant les complots internes menés par ses propres enfants jumeaux pour s’emparer de son empire, le Président Kang décide de contre-attaquer en sous-marin. Armé de son génie des affaires mais piégé dans un corps de 20 ans, il infiltre sa propre entreprise en commençant tout en bas de l’échelle comme simple stagiaire (rookie).
Cette histoire fait irrémédiablement penser à Reborn Rich. Pourquoi ? Eh bien parce que c’est le même auteur qui se cache derrière. On aurait pu espérer une excellente surprise. Le point de départ, mêlant habilement thriller corporatiste et postulat fantastique d’échange d’âmes, offrait une dynamique captivante : l’immersion forcée d’un jeune footballeur dans les arcanes complexes et impitoyables d’un grand conglomérat familial. Le choc des générations, les enjeux financiers et la guerre de succession larvée constituaient une rampe de lancement idéale, portée par un rythme soutenu qui accrochait immédiatement le spectateur. Malheureusement, cette belle mécanique ne tient pas la distance. Passé les deux tiers de la série, le scénario abandonne le peu de rigueur qu'il avait pour basculer dans des rebondissements outranciers et les ficelles grossières du makjang. Le constat est sans appel pour moi : le scénario n’a absolument aucune colonne vertébrale. Autre chose ici, on va se retrouver dans une relation qui ressemble au syndrome “Marty McFly” de Retour vers le futur ; dans la mesure où la relation entre Jun-Hyeon (habité par Yong-Ho) et la fille cadette du patriarche, Kang Bang-Geul(Lee Joo-Myoung) est impossible à envisager, ce qui est logique. Dernière remarque : on oscille constamment entre légèreté et dramaturgie, mais sans nuances.
Pour refermer ses nombreuses intrigues, le scénario fait le choix de la facilité et multiplie les raccourcis artificiels. Les règles les plus élémentaires de la logique (qu’elles soient médicale, juridique, commerciale ou simplement physique) sont régulièrement mises de côté pour forcer le récit à avancer. Le récit s’affranchit de toute crédibilité matérielle pour privilégier l’efficacité immédiate de l’intrigue. Des personnages sont sacrifiés sur l’autel des twists qui arrivent à tire-larigot passés les deux tiers du drama et qui ne ressemblent à rien. Le manque de rigueur se répercute inévitablement sur la psychologie des protagonistes, qui subissent des virages à 180 degrés sans transition crédible. En fait, contrairement à Reborn Rich où il y avait un vrai scénario structuré, Reborn Rookie nous prend littéralement pour des cons du début à la fin. Il faut bien prendre en compte une chose essentielle : cela ne choque absolument personne qu’un simple footballeur dispose comme par magie de connaissances d’un gars qui a 30 ans de métier dans le commerce et la finance. Et puis, entre les rédemptions tombées du camion et les revirements de situation, le mot sobriété n’existe pas dans le drama, c’est même un péché d’y penser.
Je reconnais quand même que les acteurs principaux font le job, avec une mention spéciale à Jeon Hye-Jin, une figure emblématique du milieu artistique qui n’a plus rien à démontrer. Elle est vraiment crédible en tant qu’antagoniste principale (il y en a d’autres). Son Hyun-Joo est très peu présent (au début et à la fin) et sert de caution morale. Lee Jun-Young porte le drama avec la conviction qu’on lui connaît, même s’il n’est pas responsable des inepties qu’il peut nous sortir. Car force est de constater aussi que la plupart des situations ne sont ni réalistes ni crédibles. On est constamment dans la fuite dans la connerie et dans l’outrance, parce que le fait est que nos deux rookies sont en fait le tandem réalisatrice / scénariste. Et cette dernière nous a déjà gratifié d’une ribambelle de navets, sauvée par son succès d’estime The Penthouse, une référence dans le makjang. Et d’ailleurs on voit bien que ce sont les mêmes ficelles qu’elle essaye de nous ressortir ici avec maladresse. Alors certes, il y a du rythme, une certaine cadence, mais c’est parce que tout simplement on est dans la surenchère du vrai faux twist encore plus débile que le précédent. Niveau tropes, clichés, poncifs, on est au taquet, sauf que si ça peut passer pour un novice, perso j’en ai eu ma dose.
Voilà au hasard quelques éléments concrets sur lesquels il faudra s’asseoir (et en rire)
Le premier accident doit être en théorie mortel, mais non. / Jun-Hyeon boite vu qu’il a eu un terrible accident, mais quand Yong-Ho investit son corps, la magie fait qu’il ne boite plus. Alors on pourrait se dire que c’est dû à l’échange de corps, ok. Sauf que… le Président boite depuis toujours. / Un chaebol dans une chambre d’hôpital minable sans aucune protection./ On ne vérifie pas le corps avant crémation ? /Un coup le vieux a besoin d’un respirateur, un coup il n’en a plus besoin./ Kang Yong-Ho qui s’aperçoit au bout de 40 ans que ses jumeaux sont deux vrais cons./ Il a exilé sa benjamine à l’âge de 15 ans aux États-Unis sans vraie raison, mais elle lui pardonne à son retour (elle est bien gentille la fifille). / La grand-mère de Jun-Hyeon, sénile au début, mais grâce à une pharmacologie angélique, retrouve la raison vers la fin, etc...
Alors si toi aussi tu veux savoir comment devenir PDG de Chaebol en 6 mois, en partant du bas de l'échelle, et comprendre pourquoi personne ne se demandera jamais comment tu as acquis des compétences tombées du camion, installes toi et prends des notes. J’étais parti pour mettre 6, parce que j’ai bien aimé mettre à mal toutes les situations ubuesques qu’on devine toujours à l’avance, notamment quand tout rentrera dans l’ordre. Mais la conclusion du drama est tellement débile, facile et attendue que je sanctionne d’un point de pénalité. Bien entendu, attendez-vous à l’application d’un code de moralité faisant preuve de résilience, et dans lequel chacun aura droit à la sanction qu’il mérite… Mais non, je déconne bien sûr, on est dans le monde des chaebols, où on s’achète une conscience comme on s’achète une voiture de luxe. Rien de véritablement neuf sous le soleil de la fiction coréenne : ce drama recycle des codes vus et revus mille fois, sans chercher à les rendre cohérents. Reste cependant une série dynamique qui se laisse regarder sans déplaisir, surtout si on l’aborde au second degré comme un inventaire des absurdités scénaristiques. Une œuvre bancale, mais qui remplit sa fonction de divertissement… ou pas.
Main Theme : The Vane - Pay Me In Noise
Additionnel OST : Kang Seung-yoon - Straight Ahead