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le 29 nov. 2023
SuivreAveuglément : 30 ans !
Je n'ai jamais pensé un jour noté aussi bien une série française, car même s'il y en a des très bien, il manque toujours le petit plus qui en fait un must.Sambre est une série hors norme, inspiré...
La série est inspirée de faits réels : un violeur en série a tranquillement agi pendant plus de 30 ans, accumulant plus de cinquante agressions de femmes sans jamais se faire pincer. Ce label "inspiré d'une histoire vraie" est toutefois contrebalancé par un message - probablement exigé par le service juridique de la prod' - précisant qu'il s'agit d'une fiction. Ce qui m’autorise à en dénoncer, ici, les outrances. Tout, en effet, dans Sambre, paraît caricatural. Recension.
Côté flics d'abord. Le capitaine qui reçoit la victime couverte d’ecchymoses et qui lui signifie, puisqu'on ne lui a rien volé, qu'elle "n'a pas subi de préjudice" ? Qui ne prend nullement en compte l'état de choc dans lequel elle se trouve lors d'une rapide reconstitution et la quitte par un simple "vous avez eu de la chance" ?! Le collègue du jeune flic en train de prendre la déposition de la victime en pleurs, qui passe derrière elle, rigole et balance une grimace obscène ? Ces flics ne sont pas seulement insensibles et grossiers, ils sont nuls : ils laissent une pièce à conviction dégénérer au frigo, oublient de noter certaines paroles prononcées lors des dépositions, ne se formalisent pas lorsque Enzo le violeur se soustrait à la prise d'ADN, ne font pas le rapprochement entre plusieurs affaires qui se déroulent, excusez du peu, 1) au même endroit, 2) à la même heure et 3) avec le même mode opératoire. Ils ont un portrait-robot mais ne songent nullement à en faire une large diffusion. Faut changer de métier, les gars.
L'experte en profilage psychologique ne vaut pas mieux (la seule femme incompétente de la série, mais une psy ne peut être que femme n'est-ce pas ?). C'est simple, le portrait qu'elle dresse du violeur est l'exact opposé de la réalité : il s'agit selon elle d'un individu isolé, instable, associable, qui ne se déplace sûrement pas en voiture (la preuve : les agressions ont lieu près d'un arrêt de bus !). Il faudra attendre l'épisode 5 et l'apparition du Commandant, spécialiste des cold cases, soit 25 ans après les premières victimes, pour qu'un flic fasse les choses avec un peu de rigueur. Et encore : ayant bien noté l'odeur d'huile et les chaussures de sécurité, notre héros ne songe pas à envoyer ses hommes dans les usines du coin, portrait-robot en main.
On m'objectera les faits réels. Peut-être. Il est difficile d'évaluer la part de fiction dans ce qui nous est montré. Je lis dans Marianne cette semaine le récit d'une même incurie concernant l'affaire Michel Fourniret, avec cette sentence définitive venant d'un pénaliste : "En France, on ne sait pas travailler sur les tueurs en série. Dans la région d'Auxerre, alors que de nombreuses femmes ont disparu, aucun voyant rouge ne s'est allumé. Rien !" Si c'est au point de ce que montre la série, c'est vraiment affligeant.
Dans Sambre, les flics sont des bourrins, c’est une affaire entendue, en tout cas ceux des campagnes, mais le procureur, ce devrait être autre chose tout de même ? Hélas, il n'est pas plus perspicace. Lorsque la juge - son amoureuse à la ville - lui met sous le nez tous ces faits concordants, il ne les prend pas au sérieux. Et comme c'est un homme, une affaire de viol ne justifie pas de remuer ciel et terre. Il finira tout de même par ouvrir les yeux, sa compagne avait raison, mais cela ne l'empêchera pas de persuader celle-ci de quitter ses fonctions, vu qu'elle dérange trop de monde. Et en 6 ans, de 1997 à 2003, malgré l'épaisseur du dossier, l'enquête n'avancera pas d'un pouce.
Pourquoi ? Parce que ce sont des hommes qui ont les cartes en mains et qu'ils s'en foutent bien sûr. Dans Sambre, c'est simple, tous les hommes sont insensibles au viol des femmes. Le gynéco n'a pas une parole de compassion, on le voit même légèrement irrité de la répugnance qu'a la victime à ouvrir les jambes ! Le mari de la victime n'a pas l'air de comprendre que tout ne roule pas comme avant après une agression dont il a deviné la nature sexuelle ; tout juste accepte-t-il de l'accompagner en voiture à son travail, en empruntant la même route, chose qui doit passablement terroriser notre récente victime ! Plus loin, le maire d'une commune proche, lorsque sa valeureuse alter ego lui parle de cette affaire qui a resurgi, lâche négligemment qu'il y a eu "quelques viols par ci par là". Rien d'important.
En face, les femmes - en dehors de la psy donc - sont toutes des héroïnes. Il y a d'abord la juge, qui oublie sa vie privée pour éplucher sans relâche le dossier, pleure lorsqu'une femme fait sa déposition, se rend sur place à 7h du mat' pour observer un contrôle routier. La scientifique reproduira le même schéma : obsédée par le dossier, au point que l'équilibre de son couple soit menacé, un argument cent fois vu au cinéma. Deux saintes. Auxquelles s'ajoute la maire de l'épisode 3, incarnée par Noémie Lvovksy. Une femme en lutte aux côtés des ouvriers, des gens de peu, des victimes, qui répond, à toutes celles qui la remercient, que "c'est normal". Quant aux victimes, elles sont résilientes à l'instar de la première, ou courageuse à l'image de celle qui accepte de témoigner. Si elles refusent, c'est soit parce qu'elles ne l'ont révélé à personne, soit parce qu'elles ont peur des représailles. Deux scènes ont été prévues pour nous l'expliquer. La série a ainsi un petit côté didactique assez agaçant. Par exemple, après des scènes de manif' face aux CRS on montre une affiche de Le Pen, histoire que le spectateur saisisse que ceci implique cela. Pour montrer que le procureur a un certain niveau intellectuel, on lui fait dire qu'il aime le jazz. La déposition d’une jeune fille qu’on a forcée à faire une fellation est l’occasion de faire de la pédagogie : oui, une fellation sous contrainte relève bien du viol. On est sur le service public, il faut se montrer instructif.
Sambre est aussi truffé de coïncidences un peu trop grosses : Enzo le violeur au supermarché qui vient justement prendre une revue derrière sa récente victime ? La femme d'Enzo qui vient se faire manucurer (elle ne semble pas tellement en avoir les moyens) auprès de cette même Christine ? La fille d'Enzo qui se retrouve dans un défilé de majorettes juste à côté de celle de la victime ? Le violeur au bar juste le soir où la scientifique, venue arpenter le terrain loin de chez elle, se pose pour prendre un café et appeler son mari ?
On regrettera aussi des invraisemblances. Christine ne ressemble absolument pas à sa soeur. En 2018, les deux filles respectivement d'Enzo et de Christine, ont dépassé la trentaine puisqu'en 88 c'étaient des petites filles : elles font plutôt post-ado. Pourquoi Enzo sent-il l'huile de machine, puisqu'il agit toujours au petit matin ? Il ne prend pas de douche, notre violeur qu’on voit pourtant se laver consciencieusement les mains en sortant du boulot ?
Et puis des outrances. Lorsque la maire trouve un nouveau job à la femme qui vient de se faire agresser, celle-ci prend la place convoitée par une certaine Jeanne, ce qui nous vaut, de la part de sa copine, un "normal, Jeanne elle a pas été violée"... Enzo, bien que se sachant pisté, ne songe jamais à changer de mode opératoire : toujours le même bonnet, le même horaire, les mêmes instruments. Tout juste met-il sa voiture à la casse, change-t-il de coiffure et déplace-t-il ses forfaits en Belgique. Il a raison de ne pas en faire plus puisqu'en face personne ne moufte.
Enfin, on déplorera pas mal de clichés : au détour d'une phrase, on glisse que dans le Nord les viols sont plutôt intrafamiliaux et dus à l'alcoolisme, c'est toujours ça de pris. Notre juge réclame de travailler avec les gens de Lille qui, eux, sont "de vrais pros". (On frise souvent la condescendance envers la France d'en bas.) La série est aussi émaillée des poncifs du genre : photos qu'on étale sur la table et qu'on regarde sans se lasser quand on ne les punaise pas sur un mur, comme si la solution allait en sortir, coups de stabylo sur des textes, gros plans sur des visages pensifs, comme de juste renforcés par la musique. Certaines répliques sonnent comme mille fois entendues : "c'est jamais le moment!..." dans une dispute de couple entre la scientifique et son mari par exemple. Et puis toujours le cliché de la clope, que je ne me lasserai jamais de dénoncer : on peut être réaliste sans passer par ça. Vraiment. Cessons de diffuser ce tic mortifère et intensément polluant.
On l'a compris, on ne fait ni dans la finesse, ni dans l'originalité. Tout dans Sambre semble pensé pour exalter la femme et vouer l’homme aux gémonies. Une phrase vient d’ailleurs naïvement le rappeler à la fin de chaque épisode : cette série a été pensée en hommage aux femmes victimes d’agression. Dommage que cette louable intention se concrétise chaussée d’aussi gros sabots.
Voilà pour les nombreux travers de ce Sambre, assez caractéristiques des productions de la télé. Heureusement, la série a aussi quelques qualités à faire valoir : par exemple, le découpage par protagoniste - la victime, la juge, la maire... - qui permet d'adopter un point de vue différent sur une même affaire est une bonne idée. Bien aimé, aussi, qu'on ne montre pas d'agression avant l'épisode 6, consacré au Violeur. Et la scène où il a le culot de se planter à côté du portrait-robot au commissariat. Sur la fin, le film se bonifie : dans l'épisode 5 par exemple, Jean-Xavier de Lestrade prend son temps pour faire céder les digues qu'a érigées Christine pour cacher le viol dont elle sait avoir été victime ; la honte ressentie par les victimes, qui fait obstacle à tant de plaintes, est bien exprimée. La scène des deux filles avec les garçons est également intéressante, montrant comment le traumatisme subi par la mère se transmet inconsciemment à sa fille. Lorsque le violeur est enfin pris, le déni de sa femme et de sa fille est assez touchant. Enfin, dans l'affaire Ilyana, poursuivie avec acharnement par le commandant, j'ai trouvé pertinente la réaction de celui-ci, effondré par l'annonce du décès du coupable : il faut un coupable à juger, pour les victimes comme pour la police.
L'interprétation est convaincante, avec une mention spéciale pour Noémie Lvovsky, émouvante par exemple dans la scène du conseil municipal, pour Olivier Gourmet, dont le charisme calme joue à plein et qui signe un joli morceau de bravoure lorsqu'il dit son fait à Enzo qui a cherché à l'embobiner, pour Alix Poisson rendant bien la lutte intérieure qui la ronge, enfin pour le moins connu Jonathan Turnbull en violeur aux airs bonhommes doté de surcroît d'une oreille en pointe diabolique ! L'ensemble est assez addictif, malgré quelques longueurs ici et là, et la réalisation est plutôt soignée.
Reste une question : comment ressort-on de ces quasi six heures de visionnage ? Plus édifié sûrement, puisqu'on sait qu’une grande partie de ce qu'on a vu correspond à une réalité. Mais plus intelligent ?... Les femmes sont des héroïnes ou de pauvres victimes, les hommes sont des pervers, des bourrins, des insensibles ou des nuls, voire tout cela à la fois. Entendons-nous bien, tous les clichés ont un fond de vérité, et le fond est sans doute, ici, substantiel. Reste à savoir si, en tant que créateur, on choisit de les renforcer ou de mettre dans l’esprit du spectateur un peu de complexité. Sambre n'entre que superficiellement dans la tête du violeur (on esquisse une histoire d'abus sexuel dont il aurait été témoin sur sa soeur et hop), des enquêteurs (ils ont tellement de travail...) ou des victimes (elles restent traumatisées 30 ans après, ce n’est pas un scoop). Il renforce les idées que l'on avait plutôt que de les questionner. Depuis notamment l'affaire Romand décrite par Emmanuel Carrère, qui donna lieu aussi à un film, on sait qu’en l'honnête homme peut se cacher un monstre. Sambre nous le rappelle, d'une façon hélas un peu trop convenue.
6,5
Créée
le 3 janv. 2024
Critique lue 97 fois
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