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Il est une scène dans le sixième épisode où Maeve retrouve le pull de son ami Otis et le respire tendrement ; nous, spectateurs, savons qu’il s’agit du pull d’Otis prêté quelques minutes plus tôt ; un plan vient pourtant cadrer l’étiquette au niveau du col intérieur sur laquelle apparaît l'inscription OTIS. Cette destruction du symbole reflète parfaitement la politique suivie par Sex Education : marteler au burin une contre-éducation sexuelle exercée en deçà des cadres scolaires et où Netflix prendrait le relais, assumerait ce poids énorme imposé aux familles, aux enseignants et aux jeunes. Pour cela, la série se structure autour du point de vue d’un protagoniste avant tout fils de, fils de sexologue en l’occurrence. Cette profession a priori anodine, qui serait de l'ordre du ressort comique pur et dur, transfert cependant le savoir du sexe depuis une science vers une série. Et qui dit sexologue dit gage de véracité, induit une adéquation fiction = science.

Parlons-en, de ce protagoniste principal : un jeune pré-pubère terrifié à l’idée d’être encore vierge dans un monde où coucher est une valeur sociale ; en d’autres termes, il équivaut au héros de 13 Reasons Why, série également produite par Netflix. Le choix d’un ingénu n’est pas le fruit du hasard, offre à Sex Education l’occasion de tout expliquer en détails afin de ravir la curiosité faussement naïve des spectateurs. Ingénu freudien d’ailleurs, qui refoule les images de sa jeunesse. Pitié. Il incarne cette part d’innocence qui flatte le spectateur : je ne peux être pervers en regardant cette série puisque son héros, lui, ne l’est pas. Au contraire, il s’éduque. Et quel mal à suivre une éducation ?

Le mal ? Il réside dans la normalité vulgaire du sexe dépeinte ici qui stigmatise toute individualité spécifique et, ce faisant, conforte le discours communément déclamé par une masse obsédée et intransigeante. Car chaque personnage campe un cliché bien défini : et le frère dealer et la gothique torturée mais au grand cœur et le fils à papa malheureux refoulé parce qu’il a un trop gros sexe (sic) et l’ami homosexuel qui forcément se travestit et se maquille dans le traditionnel amalgame homo-travelo, qui se fait tabasser (dans une scène que l'on anticipe tant la démarche est éléphantesque). Le plus frustrant, c’est qu’un potentiel transparaît de temps à autre, laissant entrevoir ce que la série aurait pu être et donner. C’est seulement quand Sex Education ralentit, prend le temps de développer ses protagonistes non comme des vagins ou des phallus sur pattes mais comme des adolescents tiraillés entre une éternelle soif d’insouciance et les responsabilités que leur corps et l'environnement dans lequel ils évoluent exigent d'eux, que l’ensemble convainc enfin, diffuse une belle alchimie et de beaux portraits. Mais non. L’avortement n’occupe qu’un demi-épisode, puis hop là par ici la sortie ; le harcèlement est caricaturé. L’excès qui n'a de cesse d'être montré déforme et banalise la sexualité : un sexe féminin photographié circule de portable en portable, mais ce qui choque n’est pas tant la photo que de ne pas savoir à qui il appartient. Tout est pensé par rapport au voyeurisme, jamais par rapport à l’impact véridique sur des corps en construction.

Et ce voyeurisme nourrit « l’industrie culturelle ». Sous le manteau nous nous « éduquons », sous le manteau nous consommons. On aime ou on n’aime pas, mais on a vu. Les affiches sont partout : dans le métro, dans les stations de bus, au cinéma, sous la forme de mini bande-annonce. Netflix éduque les foules. Car la série pallie l’incapacité de l’école à se rendre maître du sujet sexuel (difficulté avérée) ; les élèves y remédie avec ce qu’ils ont sous la main, une bande de spécialistes autoproclamés que Netflix pourra à son gré décliner lors des saisons futures. Car Sex Education nous dit quelque chose de l’état de l’enseignement du sexe aujourd’hui en Angleterre, et plus largement en Occident : la bienséance rend tabou cet ensemble de pratiques. Mais le problème, c’est de substituer à l’éducation officielle une éducation officieuse qu'aucune institution ne contrôle : Netflix devient l'instituteur qui se voile derrière le « tout est permis ». Cool, colorée, peps, la série se construit par rapport à l’image désaturée de l’école, elle tire sa force d’une explosion des cadres apparemment libertaire mais qui, en réalité, enferme chacun davantage devant son écran, dans l’espoir d’apercevoir, ne serait-ce qu’un instant, un bout de viande numériquement retouché.

il y a 3 ans

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15 commentaires

Sex Education
Fêtons_le_cinéma
3

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