Cette claque, vous ne la verrez pas venir !

Écrire une critique sur Stranger Things ? C'est quelque chose de difficile par nature. C'est même beaucoup me demander, car je tomberais bien trop facilement dans l'éloge grandiloquente, dans les louanges allégoriques et dans un hommage purement manichéen, qui n'engagerait que moi, et que beaucoup auraient du mal à comprendre. Car étrangement, au fil de mes lectures, je me suis rendu compte que la plupart des critiques de Stranger Things étaient positives dans une grande majorité, mais que ça s'arrêtait là. Pas d'yeux brillants, pas de foules hystériques, pas de "Hourras" enthousiastes... Seulement une bonne poignée de révérences respectueuses.
Autant vous dire que j'ai beaucoup de mal à comprendre cette contenance. Pourquoi ? Allez, je me lance.
Car pourtant, Stranger Things n'était pas forcément né pour me plaire. J'en avais vaguement entendu parler, voyant défiler ici et là une affiche clairement retro, une synopsis un peu vague, sans être véritablement tenté par l'expérience. Ma première impression était celle d'un énième hommage aux 80s, un énième série de science-fiction ultra kitch, à l'ambiance un peu bizarre, où le fantastique serait décliné à toutes les sauces, manipulé, régurgité et resservi ad nauseam. Vous voyez de quoi je veux parler ? Non ? Qu'importe, continuons. J'ai donc tout d'abord pensé avoir affaire à la banalité elle-même, pas de quoi m'encourager à franchir le pas en toute tranquillité. Mais après avoir fait le tour de ce qui se fait de mieux en séries accrocheuses, il fallait bien que je trouve quelque chose à me mettre sous la dent. En bon junkie du binge watching contraint au sevrage forcé, j'ai pensé qu'après tout, comme le disait ma maman, on ne peut pas dire qu'on n'aime pas tant qu'on a pas goûté. Voilà comment je me suis retrouvé à visionner une série qui, à première vue, ne m'avait pas franchement tenté.
A peine avais-je franchi la moitié du premier épisode que j'avais compris que mes préjugés venaient de voler en éclats, et que, comme toujours, ma maman avait bien raison. J'étais pourtant encore bien loin de comprendre que Stranger Things n'allait pas se contenter d'être une bonne petite série SF à classer parmi d'autres, mais un chef d’œuvre à part entière, digne de pouvoir briller suffisamment fort dans une catégorie pourtant si peuplée qu'il est facile d'y être absorbé par la masse.
D'entrée, Stranger Things parvient à vous happer dans son univers, à vous installer confortablement dans l'ambiance réchauffante des années 80. Un peu à la façon d'un E.-T., qui vous replonge dès le premier plan dans l'insouciance d'une enfance heureuse à l'ère des jeux de rôle, de l'Atari et des virées nocturnes en bicyclette. Moi-même, qui n'ai jamais connu que les 90s - à mon grand regret - puis-je me targuer d'avoir vécu cette enfance par procuration, grâce à un Stranger Things si prenant qu'il arrive à vous faire oublier qu'il se déroule 30 ans en arrière.
Mais la surprise ne s'est pas arrêtée là. Car après avoir posé ses fondations, la série pose très vite ses premiers éléments perturbateurs. Une mystérieuse disparition d'enfant, des événements étranges qui se succèdent, plus intriguant les uns que les autres, éparpillés aussi chaotiquement qu'à la manière d'un jeu de Mikado.
On sent vite que l'ambiance s'alourdit, qu'elle se charge de secrets, qu'elle s'électrise, tandis qu'avec une rare maestria, la série parvient à installer un rythme qui lui est propre, une logique d'imbrication qu'on pourrait qualifier de parfaite, et qui peut se targuer de faire peser un tel suspens qu'il est difficile de lâcher le fil sans passer les épisodes les uns après les autres. Un tel suspens que décrocher en devient une torture plus vicieuse encore que le besoin qui grandit de comprendre, de percer l'épais brouillard du récit, ses mystères inquiétants, ses questions sans réponses... Autant d’éléments qui forment ensemble un puzzle aussi frustrant qu'inextricable, la série nous plaçant dans le même dénuement que ses propres personnages.
Stranger Things prend alors, au bout de quelques épisodes, une tournure véritablement effrayante. Sans jamais dévoiler ses cartes. En se contentant de suggérer un horrible présage, car la peur est principalement psychologique, suscitée par le nuage menaçant qui plane au dessus des têtes. Un enfant disparu, qu'on sent pourtant tout proche, une mère tourmentée qui sent elle aussi sa présence, puis des phénomènes inexplicables, qui semblent tenter de passer un message qu'il nous est impossible de comprendre. On sait que la réponse n'est pas très loin, qu'elle est là, à portée de main, qu'elle se tapis dans de sombres recoins, tout juste l'entendons-nous nous murmurer à travers les murs, incapables pourtant de s'en saisir, et ça, ça fait froid dans le dos.
Cette réponse prend corps lentement mais sûrement, au fil des huit épisodes qui composent la saison, ne dévoilant jamais plus que le nécessaire. Jamais assez pour briser le suspens, mais toujours suffisamment pour respecter sa propre cohérence. Toujours suffisamment pour que la tension soit maintenue jusqu'à la toute dernière seconde, jusqu'au paroxysme, partagé entre les deux derniers épisodes, où on en arrive à une happy-end teintée de noirceur, bref, le genre de fin que j'aime et qui peut, à elle seule, faire la différence et accomplir - ou gâcher - une œuvre toute entière.
Beaucoup l'ont dit, Stranger Things est l'enfant illégitime de Stephen King et de Steven Spielberg. Elle associe le bizarre et l'effroi du premier à l'innocence, à l'esthétisme et au manichéisme second. Et si les deux genres partagent quelques similitudes, les combiner relevait du génie, car une tel alchimie ne pouvait, entre de bonnes mains, que donner naissance à un chef d’œuvre. Le tour de force des frères Duffer, c'est d'être parvenu à faire du neuf en n'utilisant (presque) que du vieux. En assemblant des éléments cent fois revisités, pour former quelque chose qui sort du lot et se démarque de tout le reste. En rendant agréable l'impression de déjà-vu, là où la chose déplait presque toujours.
Maintenant, vous comprenez peut-être pourquoi l'exercice d'écrire une critique sur Stranger Things me paraissait complexe. Car les émotions que m'ont insufflé cette série sont tout aussi complexes, et qu'il y aurait beaucoup trop à en dire sur elle sans se perdre dans des dissertations titanesques.
Mais, et pour conclure, ces quelques arguments expliquent également pourquoi je peine à comprendre comment et pourquoi Stranger Things n'a pas créé plus d'émules que ça. Bien sûr, son succès n'est plus à prouver, et partout la série récolte les acclamations des critiques. Mais, à mon sens, celle-ci mériterait plus encore que quelques acclamations. Pourquoi ? Peut-être, c'est vrai, qu'elle n'a pas réinventé le genre à elle seule. Mais si Stranger Things n'est pas parvenu à sortir du lot grâce à son originalité, c'est en tout cas par la seule force de sa beauté visuelle, de son scénario haletant, de son atmosphère unique et de l'émotion dégagé par ses personnages qu'elle parvient à nous mettre une claque, et ça, c'est sans doute le plus fort.

NukaCola
10
Écrit par

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Créée

le 16 nov. 2017

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