Succession
8.1
Succession

Série HBO (2018)

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Des années que Succession dormait dans mes “envies” alors même qu’elle était plébiscitée partout et trustait les récompenses. Sans doute une légère peur d’être déçu par l’engouement autour des péripéties de milliardaires, obligés d’écraser leur monde pour pallier à leur syndrome d’imposteur quotidien. Le thème des péripéties de la grande bourgeoisie peut autant exceller que décevoir.


Et finalement, loin d’être déçu, j’en ai même été très agréablement surpris.

On y suit une fratrie et plus largement une famille désespérément écrasée par le poids d’une figure paternelle puissante, charismatique et toxique. Tous ces êtres privilégiés au possible cherchent continuellement à mettre en avant leur légitimité, comme une lutte permanente pour se défaire de la cuillère en argent qu’ils ont eu à la naissance. Dans cette quête, ils vont montrer une anormale capacité à foutre en l’air tout ce qu’ils entreprennent, et ce en faisant la pluie et le beau temps du paysage politique du pays.


La réussite de la série repose d’abord grandement les dialogues. Plus que l'intrigue, on attend avant tout de voir les réactions et fracas engendrés par l’avancement du scénario, qui lui en soit peut parfois être très légèrement répétitif (on y reviendra). La mise en scène est sobre, plutôt simple mais au service des dialogues, empruntant même à The Office ses zoom pour accentuer l’absurdité des mots et ramener le spectateur à un cadre plus intimiste, presque mockumentaire, quand les tenants et aboutissants deviennent trop hors sols pour nous pauvres prolos. New York est à l’honneur, bien dépeinte dans ses excès et ses hauteurs. Sans en faire trop mais sans être fade pour autant.



Ma critique va maintenant porter sur le développement des personnages principaux à travers le grand final, vous pouvez passer votre chemin si vous n’avez pas encore regardé la série. Une dernière saison à la hauteur et un final rocambolesque, mais qui me laisse un petit goût amer.. J’y vois une petite simplicité scénaristique qui détériore quelque peu le message porté par la série.


Étonnamment peut-être, il est possible de se reconnaître en chacun des personnages, malgré leurs vices et saloperies. Sauf peut-être un : l'inatteignable Logan Roy. Figure principale de la série, il représente à merveille le magnat des médias, charismatique, fascinant et prêt à tout pour arriver à ses fins. Il incarne également le père aimant, certes, mais strict. L’éducation à la dure à bon dos dans les familles persuadées que leur réussite est due à la méritocratie : si lui en a trimé pour arriver là, il fera trimer ses enfants. Sauf que ses enfants sont des gosses de riches, par nature ils ne pourront pas galérer comme lui, donc il les fera trimer psychologiquement. Logan est un très bon personnage même s’il manque un petit peu d’humanité. Pas dans son métier, mais envers ses proches. En fait, il n’a vraiment rien d’attachant et ne montre (presque) jamais la moindre compassion. Cette non-attache pour lui ne m’en fait pas pour autant un mauvais personnage, loin de là. Cependant, j’ai eu l'impression que les scénaristes cherchaient parfois n’importe quel prétexte pour le faire “gagner”. La sensation que certains des conflits familiaux se terminent par une sorte de Deus Ex Machina venant à la rescousse de Logan (Ep 4 ; Fin S1…). Il finira même par mourir sans avoir connu aucune “défaite” face à eux. Ah si, sa déception lorsqu’il n’arrive pas à racheter Pierce. Mais c’est un peu désamorcé par le fait qu’il ne réussisse déjà pas en S1, et ce n’est pas vraiment une défaite face à ses enfants puisqu’eux non plus ne récupèrent pas Pierce. Peut-être j’attendais qu’une fresque dramatique comme celle-ci nous montre les conséquences de son comportement et son avidité, mais non. Il meurt simplement de vieillesse, de manière inattendue (ici un parti-pris qu’il faut saluer : la mort du perso principal n’est pas montée en épingle. Elle intervient aléatoirement, sans prévenir et sans qu’on s’y attende, pour les petits comme pour les grands (ou comme dirait l’autre, “pour ceux qui réussissent comme pour ceux qui ne sont rien”). Même auprès de sa famille, il n’essuie pas réellement une défaite puisqu’il n’était pas en froid de façon irrattrapable, et qu’il est bien réhabilité après sa mort.


Cela me permet de glisser vers son plus jeune fils, Roman. Ce dernier, très affecté par la mort de son père, est le petit rigolo de la fratrie. Kiera Culking crève l’écran, dans les moments hilarants et ceux beaucoup plus durs. Roman est intéressant, le petit dernier sans doute martyrisé par l’entièreté de sa famille, qui essaie à présent de se créer une place. On ne comprendra jamais vraiment pourquoi Roman à un grain mais c’est si crédible qu’on accepte sa condition et d’avancer malgré celle-ci. Il est celui qui, le milieu l’oblige, va trahir et jouer en douce son jeu, mais qui déteste sincèrement le conflit. Tout cela n’a pas l’air de lui plaire et alimente surtout ses complexes. Et ce sera confirmé par cette dernière scène avec Kendall. Le conflit fait ressurgir trop de maux en lui et c’est pour ça qu’il fait le choix final de la fratrie, en adoubant Kendall (alors qu’on s’attend à ce qu’il fasse tout capoter).


Shiv quant à elle, semble plus crédible pour diriger. Dotée d’intelligence et de vice, elle aurait tout pour reprendre le flambeau mais n’a qu’un défaut : son vagin, auquel on la ramène continuellement depuis toujours. Sa condition féminine l’a forgée pour encaisser les déception mais a engendré deux “vices” : le besoin de prouver qu’elle est capable, de tout, tout le temps. Et surtout, un “mode défense” qui la mène, par crainte d’être constamment doublée, à écraser les autres et à trahir avant d’être trahie. Elle ne peut s'empêcher d’être plus méchante, même toxique, que nécessaire avec Tom, et de saborder l’entente (quand il y en a une) entre les frères et sœurs. C’est d’ailleurs elle qui coiffera Roman au poteau pour faire capoter l’entente finale.


Et on en vient enfin à Kendall, l'auto proclamé aîné de la famille. Apparaissant d’abord comme l’idiot parachuté à sa position, il se révèle plus touchant et subtil par la suite. Addict invétéré, il garde ces stigmates avec des agissements rappelant la bipolarité et avec un manque d’estime pour ses subalternes. Il reste néanmoins le seul des trois à réfléchir réellement à qui il est et à ce qu’il veut être. Malgré un égo irritable et une confiance en soi extrême quand il s’agit de faire rouler l’entreprise, il reste le seul des trois à vouloir inclure ses frères et sœurs dans ses plans (même à un rang inférieur) quand ces derniers choisissent le père ou la stratégie solo. Succession, dans sa subtilité, repose selon moi sur le parcours de Kendall. C’est l’histoire de ses échecs, et de ses tentatives de se relever. Celle de sa culpabilité et de son combat pour passer outre.

Roman étant trop perché et Shiv étant une parfaite création de son milieu, Ken apparaît selon moi comme le plus proche de nous, commun des mortels. Intelligent, rusé et parfois très sympathique, il est aussi imparfait et troublé. Il laisse ressortir ses émotions et son besoin d’être accepté par son monde (et son père). A cause des promesses de Logan depuis l’enfance, il a construit l’entièreté de sa vie autour de sa future direction de la compagnie, ne se laissant pas envisager d’autres options (contrairement à ses frères et sœurs) et lui faisant perdre ses moyens lorsque son rêve s’échappe.



De fil en aiguille ces personnalités nous amènent à la fatidique scène finale, qui reste pour moi le point noir de cette grande série.

D’abord, parce que je ne le trouve pas crédible scénaristiquement. La scène d’amour fraternel chez la mère est vraiment très réussie et touchante. Les enfants, délivrés des chaînes toxiques de leur père, finissent enfin par s’entendre. Qu’importe les frasques et le côté bancal voire peu légitime de leurs profils, ils veulent tenter de récupérer la boîte familiale pour en faire quelque chose de nouveau, même si ça peut foirer à tout moment. Pour le plus grand bonheur de Ken, les frères et sœurs finissent par concéder que le grand frère est le choix le plus logique et que ce dernier est sûrement celui qui en avait le plus envie.


Et là, intervient le move de Shiv qui - selon moi - n’a plus lieu d’être. La scène chez la mère sonne comme une conclusion entre la fratrie et ce dernier retournement de situation me reste un peu en travers de la gorge, comme une tentative un peu grossière de faire du twist pour du twist. Elle n’a aucune véritable raison de changer d’avis maintenant. Elle mettra en avant le passif de Kendall, mais le problème est qu’on le sait déjà, et elle aussi. Tous ont des casseroles et c’est presque perçu comme quelque chose d’inhérent : tous les personnages devraient être disqualifiés par leurs actions, mais ça ne les empêche pas de vouloir diriger. Et d’un coup tout cela revient sur la table.

La série donne raison à Shiv par le pétage de cable de Kendall. Mais là aussi c’est un peu grossier. Kendall se ridiculise d’un coup avec des arguments ubuesques qui de facto s'éliminent mais ça sonne presque faux. Ça m'apparaît comme une manière des scénaristes à justifier tant bien que mal ce twist, donc comme une limite scénaristique. Mais la réalité qui me saute aux yeux est qu’avant toute chose, Shiv ne supporte pas de voir un autre réussir à sa place.


Enfin, ça retire un peu de “substance” au message de la série à mes yeux, si tenté qu’il y en ait un. Ce final nous ramène en fait au point de départ, et vient briser une évolution des personnages/de la narration :


La mort du patriarche est la première étape pour les enfants d’avancer vers un véritable changement et se découvrir en tant que personnes réelles, et non pas en tant que vulgaires sacs de frappe pour le père. Pourtant, tous ne vont pas emboîter le pas de cette première étape…


Malgré le grand final, Kendall reste le seul à avoir montré un véritable espoir d’évolution durant la série. Shiv maintient son vice et pourra toujours trahir. Roman choisit d’être un éternel résigné. Kendall, comme Roman, est conscient d’avoir touché le fond, mais lui montre une réelle envie de se relever. C’est d’ailleurs pour ça qu’il est le seul à défier son père de son vivant, à l’aimer en restant bien conscient de son emprise néfaste.

A la fin, Roman est le seul “heureux” de l’histoire mais pas forcément grandit : il accepte ses faiblesses mais ne veut pas chercher à aller de l’avant. Shiv est sans doute la plus proche du trône (on imagine qu’elle pourra essayer de manipuler Tom) mais se retrouve être celle qui ressemble le plus à son père. Kendall est finalement le seul qui perd tout. Son unique rêve était de prouver qu’il pouvait reprendre la Waystar mais n’a pas pu essayer. Cependant, c’est pour moi le “gagnant” de la fratrie. Il grandit au cours de la série, essaie tant bien que mal d’aller de l’avant et devient une “meilleure” personne en voulant éviter d’être comme son père, bien qu’il reste enclin à prendre toute chose avec addiction. Connor, d’une certaine manière est un gagnant aussi, car comprend l’emprise du Père et essaie de s’en détacher.


Le final qui résonne comme une énième victoire du Père (arrive à déchirer ses enfants depuis la tombe) me laissera toujours une sensation d’inaccompli. La série fait le choix de rompre toute évolution, toute réalisation de ses personnages. Mais rendons à César ce qui appartient à César : A l’instar de The Wire ou des Sopranos, Succession semble faire partie de ces séries cyniques sur la nature humaine tout en semblant porter un regard réaliste sur les activités mises à l’écran (c’est mon impression, je ne connais finalement pas tant l’intimité des milliardaires, des mafieux, des policiers…). Elle restera comme une grande série de ces dernières années et je suis persuadé que son statut grandira encore avec le temps.


SablosVaginos
9
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le 25 mars 2025

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