Il ne faut surtout pas donner le pouvoir à ceux qui le veulent.

Ce drama brosse une fresque historique qui court de 940 à 980 environ, soit environ les deux tiers de la période dite "des cinq dynasties et des dix royaumes" qui succéda à l'empire de la dynastie Tang et fut close par l'émergence de celui de la dynastie Song. Après la chute de la dynastie Tang qui tenait une cour brillante à Chang'an (actuelle Xian dans le Shanxi), toute la grande "périphérie" sud de l'empire fut divisée en une dizaine de royaumes fondés par des chefs de guerre alors que le cœur de l'empire, les plaines centrale arrosée par le fleuve Jaune, voyait une série de dynasties créées par des généraux se succéder à un rythme effréné sous la pression des Khitans/Liaos (des turco-mongols) au nord.

Malgré son côté parfois grandiloquent, cette série est assez bouleversante. Elle assène certes une idéologie très marquée et néanmoins contestable, l'obsession chinoise pour "l'unification / réunification" qui serait source de paix et de croissance là où la division n'apporterait que chaos et souffrance, et qui se manifeste aujourd'hui par les tensions autour de l'avenir de Taïwan (alors qu'historiquement, rien n'atteste vraiment que cette période ait été plus catastrophique et difficile pour le peuple chinois que des périodes d'unité impériale, ou impérialiste, caractérisée par des dynasties ayant régné plusieurs siècles). Mais, à cette réserve près qui ne regarde en fait que chaque spectateur qui la visionne, c'est vraiment bien fait.


Un des seuls aspects réellement romanesques de la série, c'est le parti pris initial que les trois protagonistes principaux, qui sont aussi des figures historiques, auraient noué des relations d'amitié fortes dans leur jeunesse, ce qui n'est historiquement pas attesté, mais qui est nécessaire pour justifier l'essentiel de la narration dramatique. On a donc Qian Hong Chu qui deviendra le dernier roi de Wuyue, un des 10 royaumes méridionaux correspondant à peu près à l'actuelle province du Zhejiang, au sud de Shanghai, ainsi que Guo Rong, qui deviendra le dernier empereur des Zhou posterieurs (et donc le dernier empereur de la période) et Zhao Kuang Yin, le fondateur de la dynastie Song.

Le Royaume de Wuyue a une place particulière dans l'historiographie chinoise malgré sa brièveté et sa taille limitée pour plusieurs raisons. D'une part, alors que la situation économique des plaines centrales était fragilisée par des déplacements de population importants liés aux batailles de succession, de conquête territoriale ou de résistance aux pressions des Khitans, ainsi que par les catastrophe liées aux crues du fleuve Jaune ou aux sécheresses, Wuyue a connu une longue période de prospérité qui a contribué à déplacer durablement le cœur économique de la Chine vers l'embouchure du Yang Tse Kiang (la région actuelle de Shanghai). Et d'autre part, son dernier roi (Qian Hong Chu, donc) a volontairement renoncé à l'indépendance de son royaume, parachevant l'unité du nouvel empire Song (l'obsession chinoise pour l'unification).


C'est donc surtout autour de Qian Hong Chu que la trame scénaristique se noue et s'autorise le plus de fantaisie romanesque (par exemple avec l'invention du personnage de sa belle-mère, une femme puissante qui depuis son île imaginaire dirige d'une main de fer un empire commercial florissant, concession "woke" si on peut dire, puisque le règne de Wu Zetian, la seule impératrice régnante de l'histoire chinoise, sous la dynastie Tang, a généré une telle légende noire que les femmes ont ensuite été strictement exclues des arcanes du pouvoir. En réalité, la mère de la reine de Wuyue était une noble de Hangzhou dont l'histoire n'a pas retenu le nom). Dans les plaines centrales, la narration est beaucoup plus sèche, sans quasiment aucune touche romanesque.

Il y a donc un côté plus austère dans cette série que dans la plupart des autres dramas de fantaisie historique chinois. Pas une pointe de l'humour potache trop présent à mon goût dans la plupart des autres productions chinoises, quasiment pas de trace de romance (seule la relation entre le roi et la reine de Wuyue est développée, mais plus sous la forme d'un partenariat amical que d'une vraie romance) et pas un seul duel d'arts martiaux spectaculaire. Même les batailles sont moins mises en scène que leurs conséquences. C'est vraiment l'aspect politique qui domine est c'est passionnant (même si parfois un peu bavard, surtout vers la fin). Et pourtant, les décors et la photographie sont vraiment très beaux, sur le plan esthétique, la série est particulièrement élégante.


Il y a des aspects très déstabilisants dans cette série (par rapport à d'autres dramas) qui lui confèrent une aura particulière. Le rapport au temps, par exemple, est très "brut". D'une scène à l'autre, il peut se passer 10 minutes, 10 jours ou plusieurs années sans que les transitions ne soient traitées différemment. C'est assez surprenant au départ, mais ça participe un peu de l'ambiance particulière dans laquelle le drama place le spectateur. Dans le même registre, si la mort de certains personnages importants est mise en scène parce qu'elle participe de la narration, certains autres personnages pourtant de premier plan s’éclipsent discrètement, et c'est leur absence, parfois soulignée par leur évocation posthume par d'autres personnages, qui nous fait comprendre qu'ils ont du mourir. C'est comme dans la vie, lorsqu'on apprend un peu par hasard que de vieilles connaissances qu'on avait perdu de vue sont décédées, ça nous fait un pincement au cœur. Ce qui est très réussi aussi, c'est comment les acteurs (surtout ceux qui incarnent Zhao Kuang Yin et Guo Rong) réussissent à traverser différents âges de la vie, du jeune guerrier fougueux et idéaliste au "vieil" empereur fatigué et désabusé, tout en restant complètement crédibles.


Il y a quelques faiblesses dans ce drama qui l'empêchent d'être un total coup de cœur pour moi : Le choix de 3 personnages principaux qui existent dans deux endroits différents (Wuyue et les Plaines Centrales) oblige à passer de l'un aux autres alternativement, ce qui parfois casse le rythme de la narration (surtout vers le milieu de la série). Et puis le rabâchage idéologique devient un peu trop lourd et insistant vers la fin de la série, ce qui la transforme presque un peu en meeting politique. Mais ça reste un des dramas les plus satisfaisants que j'ai vu depuis longtemps.

Et puis il y a une morale très édifiante qui apparaît en filigrane : les seuls capables d'exercer correctement le pouvoir sont ceux qui ne le voulaient pas et à qui les circonstances ont forcé la main. Ceux qui le réclament sont les plus inaptes à l'exercer. C'est logique en fait ; pour les premiers, l'exercice du pouvoir est le début d'un véritable combat, alors que pour les seconds, c'est juste l'aboutissement d'un combat...

kochfo
8
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le 27 mars 2026

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