J’ai toujours eu une fascination particulière pour les récits de pouvoir où la religion n’est qu’un masque derrière lequel se cachent ambition, manipulation et violence politique. The Borgias s’inscrit précisément dans cette tradition-là : une fresque historique où les soutanes deviennent des armures diplomatiques et où chaque sourire cache une tentative d’empoisonnement. Dès les premiers épisodes, la série impose une atmosphère sensuelle et décadente qui évoque parfois le cinéma historique des années 80-90, quelque part entre Le Nom de la Rose, 1492 : Christophe Colomb et certaines intrigues politiques à la Game of Thrones avant l’heure.
La série de Neil Jordan ne cherche jamais à être un documentaire académique ; elle préfère transformer la famille Borgia en dynastie tragique, presque mafieuse, où les liens du sang sont aussi puissants que destructeurs. Et honnêtement, cela fonctionne très bien pendant une bonne partie des trois saisons. Entre trahisons ecclésiastiques, alliances militaires et passions interdites, j’ai été happé par cette vision d’une Renaissance italienne aussi somptueuse que corrompue.
Mais malgré ses qualités évidentes, The Borgias laisse également un goût d’inachevé frustrant, notamment à cause de son arrêt brutal. Une série aussi ambitieuse méritait clairement une conclusion digne de ses intrigues.
Sous les dorures du Vatican, le poison coule à flot
Le gros point fort de The Borgias, c’est sa manière de transformer les enjeux religieux en véritable thriller politique. Le Vatican devient ici une cour royale gangrenée par les complots, où chaque cardinal agit comme un chef de faction. La série excelle lorsqu’elle montre Rodrigo Borgia utiliser la foi comme outil de domination politique.
J’ai particulièrement aimé la façon dont les scénaristes mettent en scène les alliances mouvantes entre les grandes familles italiennes : les Sforza, les Médicis, les Orsini… On sent constamment une Italie fragmentée, vulnérable aux ambitions étrangères françaises et espagnoles. Cela donne une vraie ampleur historique à la série.
En revanche, le scénario souffre parfois d’une certaine répétition dans ses intrigues de manipulation. Certaines sous-intrigues amoureuses tournent un peu en rond, surtout dans la saison 3. La série veut jongler entre drame familial, fresque historique et romance sulfureuse, et l’équilibre n’est pas toujours parfaitement maîtrisé.
Jeremy Irons, pape de velours et prédateur politique
Jeremy Irons porte littéralement la série sur ses épaules. Son Rodrigo Borgia est fascinant parce qu’il refuse toute caricature. Ce n’est ni un monstre absolu ni un saint homme hypocrite : c’est un stratège brillant, un patriarche prêt à tout pour assurer la survie de son clan.
Irons apporte une élégance incroyable au personnage. Son regard fatigué et sa manière de manipuler ses interlocuteurs rendent chaque scène captivante. On sent toute l’expérience d’un immense acteur capable d’imposer une présence monumentale sans jamais tomber dans l’excès théâtral.
François Arnaud est également une excellente surprise. Son Cesare Borgia possède un charisme immédiat et une intensité presque animale. Il incarne parfaitement ce mélange de brutalité guerrière et d’intelligence tactique. Plus la série avance, plus Cesare devient le véritable cœur dramatique du récit.
Sean Harris, lui, vole régulièrement des scènes entières dans le rôle de Michelotto. Son personnage est probablement l’un des plus complexes de la série : assassin froid et méthodique, mais aussi homme profondément loyal et parfois bouleversant d’humanité. Harris joue constamment sur l’ambiguïté émotionnelle, ce qui rend Michelotto extrêmement mémorable.
Et puis il y a Michel Muller en Charles VIII… alors là, je dois reconnaître que je ne l’avais absolument pas vu venir. Son casting paraît improbable sur le papier, pourtant son interprétation fonctionne étonnamment bien. Il ne possède peut-être pas l’aura royale attendue, mais il apporte une étrangeté presque grotesque qui colle finalement assez bien à cette vision décadente des monarchies européennes.
Quand la VF épouse les intrigues du Vatican
J’ai vu la série en VF, et globalement le doublage français est de très bonne qualité. Féodor Atkine apporte à Jeremy Irons une gravité naturelle et une autorité vocale qui renforcent énormément la stature de Rodrigo Borgia. Fabrice Josso fonctionne également très bien sur Cesare, avec une énergie plus nerveuse et impulsive.
J’ai aussi apprécié le travail d’adaptation des dialogues, qui conserve une certaine élégance sans tomber dans le langage artificiellement pompeux que l’on retrouve parfois dans les séries historiques. La synchronisation est solide et les voix correspondent bien aux personnages.
Mention spéciale à Bernard Bollet sur Michelotto, dont la voix accentue encore davantage le côté inquiétant et mélancolique du personnage.
Une Renaissance peinte au sang et à l’or
Visuellement, The Borgias est souvent superbe. Les décors, les costumes et les éclairages participent énormément à l’immersion. La série parvient à retranscrire une Renaissance italienne sale, luxueuse et profondément sensuelle.
Les palais débordent de richesse, mais derrière les fresques et les étoffes somptueuses se cachent constamment la corruption et la violence. Cette opposition fonctionne très bien tout au long de la série.
J’ai aussi aimé le travail sur la photographie, avec ces éclairages à la bougie qui donnent parfois à certaines scènes des allures de tableaux vivants. On sent clairement l’influence d’un cinéma historique plus classique, presque opératique par moments.
En revanche, certains effets numériques ont un peu vieilli, notamment dans les plans larges de villes ou certaines scènes de bataille. Rien de catastrophique, mais cela casse parfois l’immersion.
Des intrigues familiales plus fortes que l’Histoire elle-même
Ce qui rend finalement The Borgias aussi addictive, ce n’est pas uniquement la politique : c’est la dynamique familiale. La série raconte avant tout une famille dysfonctionnelle prête à tout pour préserver son pouvoir.
Les relations entre Rodrigo, Cesare, Juan et Lucrezia sont constamment traversées par la jalousie, le désir de reconnaissance et la frustration. La série montre comment le pouvoir détruit progressivement les liens humains, même les plus intimes.
Lucrezia, notamment, bénéficie d’une évolution très intéressante. D’abord présentée comme une jeune femme manipulée par les décisions familiales, elle devient progressivement une figure politique à part entière.
Une fresque brillante… brutalement interrompue
Note : 7/10
Le plus gros problème de The Borgias, c’est malheureusement son absence de véritable conclusion. L’annulation après la troisième saison laisse plusieurs arcs narratifs suspendus et donne l’impression que la série s’arrête en plein milieu de son ascension dramatique.
C’est extrêmement frustrant, parce qu’on sent que les scénaristes préparaient encore des développements majeurs autour de Cesare et de l’avenir de la famille Borgia.
Malgré cette frustration, j’ai passé un très bon moment devant la série. Grâce à son casting exceptionnel, son ambiance de décadence permanente et sa reconstitution historique immersive, The Borgias reste une œuvre solide du paysage télévisuel historique des années 2010. Elle n’atteint peut-être pas toujours la profondeur politique des meilleures fresques du genre, mais elle compense largement par son intensité dramatique et son sens du spectacle.
Une série imparfaite, parfois inégale, mais suffisamment ambitieuse et habitée pour marquer durablement les amateurs de drames historiques sombres et sulfureux.