En cette chouette période où on nous demande de traverser la rue pour trouver un emploi qui a une chance sur deux de nous mener au burn-out après 6 mois pour simplement payer le loyer et l’essence (j’exagère un peu, mais pas tant que ça), The Office est toujours, en 2022, la série-refuge qui permet de prendre du recul sur le monde du travail. C’est sûrement le programme qui, le mieux, offre de mesurer son absurdité, parfois son absence de sens, et de tenir à distance les petits et gros tracas en les rapportant à ce que vit la clique de la Wernham-Hogg Paper Company, petite boîte de banlieue où se croisent des gens ordinaires cohabitant pour ramener de quoi mettre du beurre dans les épinards.
Même si la version américaine avec Steve Carrell, qui s’étale sur 9 saisons, est franchement rigolote et sympa, il y a dans la version anglaise originale de Ricky Gervais une authenticité, une finesse qui continue de me bouleverser plus de vingt ans après sa sortie. En seulement une douzaine d’épisodes, Gervais et son comparse Stephen Merchant réussissent à dépeindre à la perfection le quotidien quelconque et universel d’une brochette d’employés vivotant sous la coupe d’un manager beauf en rêvant à demain. En tout, il n’y en a que pour six ou sept heures de programme, et c’est pourtant l’exact nécessaire pour s’attacher à chaque personnage jusqu’à un point qui les rend inoubliables et sublimes.
Toutes les personnalités qu’on peut côtoyer au bureau, et celles qu’on peut avoir soi-même, répondent présent : le boss sexiste, le collègue désabusé, le commercial exubérant, la fille d’à côté pleine d’attentions, le voisin d’espace pointilleux, la belle/le beau gosse pour qui on a le béguin en secret, tout ce petit monde s’active de concert et la crédibilité de leurs interactions continue de me laisser le souffle coupé après toutes ces années et tous ces visionnages. Mais le plus grand art de cette série (et sans doute contrairement à son homologue US), c’est de réussir à épouser toutes les facettes des personnages en en faisant des êtres complexes, multiples, interagissant entre eux avec un réalisme qui donne à certains épisodes une coloration quasi-sociologique.
L’employé de bureau est un être humain qui joue un rôle, et la manière dont chacun des employés de Wernham-Hogg endossent les leurs, en sortent ponctuellement, la façon dont la caméra s’attarde sur leurs regards, leurs moues, leurs hésitations, les rend tellement humains que chaque épisode provoque sa louche de chocs émotionnels, quand on perçoit l’impact du comportement d’un des personnages sur un autre : la blague machiste balancée devant la collègue, le râteau discret envoyé par celle-ci en réponse à l’invitation d’un autre, le jugement de valeur porté par un autre sur son voisin de table, l’accès de colère d’un dernier face à sa mise en échec par quelqu’un de plus que bas que lui dans la hiérarchie. L’interprétation des acteurs est phénoménale. Outre l’inoubliable beauf-nounours de patron incarné par Gervais qui réussit dans une même séquence à provoquer le dégoût et l’admiration (chose que Carrell n’a jamais réussi malgré tout son talent), Lucy Davis, Mackenzie Crook et un extraordinaire Martin Freeman débutant rappellent que les originaux de Pam, Dwight et Jim ont une profondeur et un réalisme dont le remake américain serait bien en peine d’approcher.
J’ai revu en 2022 la série pour la cinquième ou sixième fois, je me suis fait la douzaine d'épisodes d'une seule traite. J’ai encore ri aux mêmes moments, ai été gêné aux mêmes moments (ça fait un paquet de fois), ai pleuré aussi aux mêmes moments avec des séquences d’une puissance émotionnelle sidérante même quand on les connaît par coeur, qui envoient au cerveau des émotions contradictoires jusqu’à le faire planter. J'ai fini le tout avec la même sensation d'un vide impossible à remplir. La grossièreté sans retour du patron est tellement juste que même si je n’ai jamais connu ce boss, j’ai l’impression de l’avoir toujours connu. Les blagues de bureau sont tellement mauvaises qu’elles m’ont fait éclater de rire tellement j’avais la sensation d’être avec les personnages qui se les échangeaient. L’histoire d’amour entre Tim et Dawn, par son réalisme dérisoire, est sûrement la plus belle histoire d’amour que j’ai vu sur petit écran. En fait, The Office UK est toujours une série multiple : une comédie, un film d’horreur capitaliste, une romance, et une étude sociologique. En réussissant les trois en même temps.
A l’image de ce générique de début si mélancolique et juste où des voitures tournent autour d’un rond-point sous un ciel nuageux, The Office est une putain de série sur la vie. Ses personnages quelconques et magnifiques sont les plus ridicules et les plus beaux que j'ai vus sur petit écran. Qu’on se sente bien ou mal au boulot, qu’on ressemble ou non à ses personnages, ce programme est à mes yeux ce que la télé a produit de plus essentiel au point que je le prescris à toute personne ayant un jour touché un salaire. C'est sûrement l'oeuvre que j'emporterais avec moi sur une île déserte si on me demandait de n'en choisir qu'une parmi les 2000+ films et séries que j'ai notés sur SC.