Ce que les amants n’ont jamais cessé de s’écrire.
Dès les premières minutes, The Scandal donne l’impression de raconter une histoire que l’on serait déjà en train de transmettre. Un chanteur-conteur apparaît, chante, commente les événements, puis disparaît avant de revenir au fil du récit. Il semble parfois raconter des choses qu’il ne pourrait pourtant pas avoir vues. Et lorsqu’il revient à la fin, après tout ce que nous avons vécu, une question demeure : sommes-nous devant une chronique réelle, devant une légende, ou devant un conte que la mémoire collective s’est approprié ?
Ce choix n’est évidemment pas anodin. Le réalisateur Jung Ji-woo a expliqué avoir emprunté la structure du pansori, forme traditionnelle coréenne de récit chanté, pour introduire et conclure la série. Cela donne à The Scandal une dimension presque théâtrale et littéraire. Les personnages vivent leur histoire, mais quelqu’un, quelque part, semble déjà être en train de la raconter. Les dernières scènes, lorsque les femmes de Bukchon connaissent les secrets, que les rumeurs circulent et que chacun semble connaître une partie de l’histoire, renforcent encore cette impression. Peut-être est-ce une histoire vraie. Peut-être est-ce devenu un conte. Peut-être que la vérité importe finalement moins que la manière dont elle est racontée.
Car The Scandal est aussi une nouvelle incarnation d'une histoire que l’on connaît déjà. La série est une reprise du film coréen Untold Scandal (2003), lui-même inspiré des Liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos, publié en 1782. Mais elle ne se contente pas de refaire le film. Elle revient au matériau littéraire pour le réinterpréter, redistribuer les rapports entre les personnages et leur donner une profondeur différente. Jung Ji-woo a d’ailleurs souligné que sa série était très différente du film de 2003 et qu’il avait notamment voulu réécrire les personnages et leurs relations.
Et c’est peut-être là que se trouve la vraie singularité de cette adaptation. Derrière le jeu de séduction, elle parle énormément de l’écriture.
Les lettres sont partout. Elles rapprochent, éloignent, trompent, séduisent, menacent. Une lettre peut déclencher un désir, provoquer une jalousie, fabriquer un mensonge ou sauver une réputation. Les personnages écrivent pour dire ce qu’ils ne peuvent pas prononcer, mais aussi pour manipuler celui qui les lira. L’écriture devient donc une arme aussi importante que la séduction.
Madame Cho en est l’incarnation la plus évidente. Elle est une femme érudite, qui sait écrire, réfléchir, argumenter, mais qui a appris qu’une femme qui sait trop peut devenir dangereuse. Elle le dit elle-même. Elle feint l’ignorance pour ne pas avoir d’ennuis. Toute la série repose ainsi sur cette contradiction. Le savoir donne du pouvoir, mais ce pouvoir doit rester caché.
C’est particulièrement frappant dans les échanges entre Madame Cho et Won. Leurs dialogues ne sont jamais de simples conversations. Ils sont construits comme des duels. Les mots sont précieux, les phrases souvent longues, raffinées, presque littéraires. Leur séduction passe autant par la prose que par les regards ou les gestes. Ils savent tous les deux manier le langage et savent surtout ce qu’un mot peut provoquer chez l’autre.
Cette importance accordée aux mots explique aussi pourquoi les scènes de lettres prennent une telle place. The Scandal est une série où l’on écrit presque autant que l’on aime. Mais cette écriture n’est jamais séparée du corps.
C’est probablement l’un des aspects les plus étonnants de la série. The Scandal ose montrer la sensualité et l’érotisme avec une liberté particulièrement inhabituelle dans un drama historique coréen. Certaines scènes de nudité et d’intimité sont longues, assumées, parfois étonnamment frontales. Elles ne semblent pourtant pas uniquement destinées à provoquer.
La série oppose constamment deux conceptions du corps. D’un côté, le corps féminin comme fonction sociale, donner un héritier, devenir épouse, concubine, respecter une lignée, préserver une réputation. De l’autre, le corps comme lieu du désir, du plaisir, de la découverte de soi et de l’intimité.
Le pari de Madame Cho autour de So-ok appartient d’abord à la première logique. Il faut un enfant pour assurer la descendance. Mais la relation entre Won et Hui-yeon déplace progressivement cette question. Pour elle, la découverte de l’intimité devient aussi découverte du désir, de l’amour et finalement du désir de vivre. Après tant d’épisodes consacrés à la chasteté, à la mort et au devoir, son corps cesse d’être seulement celui d’une veuve définie par son statut.
C’est aussi pour cela que la première nuit entre Hui-yeon et Won prend autant d’importance. La série ne montre pas simplement une conquête. Elle montre une femme qui découvre une autre manière d’exister, de ressentir et d’être aimée. Mais The Scandal ne simplifie jamais complètement Won. Séducteur, joueur, manipulateur, amoureux sincère ou homme incapable de renoncer à son premier amour, il demeure jusqu’au bout difficile à saisir.
Et c’est finalement autour de lui que se joue la véritable déchirure de la série, celle qui oppose son histoire avec Madame Cho à ce qu’il construit avec Hui-yeon.
La veuve Hui-yeon, la concubine So-ok, sa mère, In-ho, les différentes familles et tous les personnages secondaires participent pleinement à cette gigantesque mécanique des secrets et des désirs. Mais le cœur émotionnel reste bien le lien entre Madame Cho et Won. Leur histoire commence dans leur jeunesse, avec l’écriture, les cartes, les lettres et cette relation intellectuelle qui dépasse déjà la simple attirance. Elle traverse vingt années de séparation, les rancœurs, les conquêtes de Won, le mariage de Madame Cho et cette étrange promesse qui semble ne jamais avoir réellement disparu.
Hui-yeon vient alors bouleverser ce lien. Elle n’est pas seulement la troisième personne d’un triangle amoureux, elle devient celle qui oblige les deux anciens amants à regarder ce qu’ils sont devenus.
La réalisation accompagne remarquablement cette histoire.
Les décors sont magnifiques, mais c’est surtout la manière de filmer le Joseon qui surprend. La série ne se limite pas aux palais et aux décors historiques attendus. Elle s’attarde sur Bukchon, les demeures de la noblesse et de la bourgeoisie, les marchés, les ateliers, les métiers du textile, du tabac et du papier, les campagnes, les chemins, les rivières et les paysages. Les déplacements du roi eux-mêmes prennent une ampleur presque épique, avec les cartes, les cortèges et les paysages qui donnent à l’époque une véritable profondeur géographique.
La mise en scène est tout aussi singulière. Les bords de l’image parfois flous ou déformés, les mouvements de caméra, les silhouettes derrière les cloisons de papier, les ombres projetées par les bougies, les palanquins, les éventails, les lettres, les horloges ou encore les morceaux de tissu deviennent autant de moyens de raconter ce que les personnages ne peuvent pas dire. Les cloisons de papier sont particulièrement révélatrices. On peut être séparé par une paroi et pourtant tout voir, tout entendre, tout deviner. Dans The Scandal, les secrets sont rarement totalement cachés. Ils passent par une ombre, un regard, une lettre, un objet ou une silhouette.
Et puis il y a les acteurs.
Son Ye-jin est remarquable en Madame Cho. Elle possède une présence qui permet de comprendre énormément de choses sans dialogue. Un changement de regard, une respiration, un sourire qui disparaît, une immobilité soudaine. Son visage raconte souvent ce que son personnage refuse de dire. Sa relation avec Ji Chang-wook repose énormément sur cette capacité à jouer les silences et les sous-entendus.
Ji Chang-wook est lui aussi particulièrement convaincant dans un rôle qui lui demande de passer constamment de la légèreté à la provocation, de la séduction au mensonge, puis à une véritable fragilité. Son Won peut être drôle, agaçant, charmeur, cruel ou bouleversant dans une même scène.
Quant à Im Jin-ah, (Nana), elle réussit une transformation particulièrement intéressante. Hui-yeon commence comme une jeune veuve enfermée dans le souvenir d’un homme qu’elle connaissait à peine, prisonnière de la morale et du regard des autres. Elle devient progressivement une femme qui découvre son désir et, surtout, qui choisit de vivre. Nana accompagne cette évolution avec beaucoup de finesse.
Le trio principal fonctionne donc remarquablement, mais la série ne se réduit pas à trois personnages. Tous les personnages secondaires alimentent cette immense circulation du désir, de l’écriture et du secret. Même So-ok, sa mère, In-ho ou les différentes femmes de Bukchon deviennent à leur manière les rouages d’un monde où chacun sait quelque chose que l’autre ignore. Et c’est là que le vaudeville, très présent dans la première partie, prend tout son sens. Les maris, les épouses, les concubines, les veuves, les anciens amants, les lettres qui arrivent entre de mauvaises mains, les secrets que tout le monde finit par connaître. The Scandal joue constamment avec cette mécanique presque théâtrale. Mais derrière l’humour se trouve une réflexion beaucoup plus sérieuse sur la liberté, le désir et la place accordée aux femmes.
La série ose même confronter cette question au savoir. Une femme peut écrire, comprendre, réfléchir, désirer, manipuler et même posséder une intelligence supérieure à celle des hommes qui l'entourent. Mais elle doit souvent dissimuler cette intelligence pour survivre socialement. Madame Cho en est l'exemple le plus abouti. So-ok représente une autre étape, celle d'une jeune femme qui découvre progressivement que l'écriture peut devenir une forme de liberté.
Au fond, The Scandal ne parle donc pas seulement de séduction. Elle parle de ce que l’on peut écrire, de ce que l’on peut dire, de ce que l’on peut désirer et surtout de ce que l’on a le droit de vivre.
Et la série termine cette réflexion exactement là où elle l’avait commencée, avec l’écriture.
Pendant huit épisodes, l’encre a servi à aimer, séduire, mentir, transmettre un savoir, fabriquer des preuves, détruire une réputation ou sauver quelqu’un. Mais dans la dernière scène, Madame Cho ne parvient plus à écrire. Elle pense ses dernières paroles sans les poser sur le papier. Une goutte d’encre tombe alors sur la feuille, tel le prolongement de celles coulant sur ses joues et s’étend progressivement, jusqu’à envahir l’image.
Won disparaît dans l’eau. Madame Cho disparaît dans l’encre et l'obscurité. Entre les deux, Hui-yeon, elle, choisit de vivre.
C’est une conclusion d’une grande beauté, qui transforme rétrospectivement toutes les lettres, tous les mensonges et tous les jeux de séduction en quelque chose de plus vaste. Le récit d’hommes et de femmes qui cherchent à décider de leur propre destinée dans une société qui voudrait l’écrire à leur place.
Et peut-être que le chanteur-conteur avait raison depuis le début. Après tout, ce que nous venons de voir n’est peut-être plus seulement leur histoire, c'est devenu un conte.