Il y a dans ce drama une beauté qui ne se discute pas. La photographie, d'abord, composée comme une peinture de genre. Les hanbok, ensuite, pensés comme des révélateurs d'âme. Chaque plan de Bukchon est filmé avec une précision d'orfèvre. On sent le travail de documentation, la reconstitution des coutumes, l'attention portée aux échanges épistolaires. Le réalisateur Jung Ji-woo compose avec une lenteur qui n'est pas de l'indigence mais un parti pris esthétique.


Le casting est le grand atout du drama. Son Ye-jin, pour son premier sageuk en vingt-quatre ans, incarne Lady Cho avec une complexité qui ne se réduit jamais à un type. Elle n'est pas la manipulatrice froide que l'on attend, ni la victime pathétique que l'on redoute. Elle est prise entre les deux, consciente des limites imposées à son sexe et de la puissance que lui confère son intelligence. Ji Chang-wook, en Cho Won fait son travail. Quant à Nana, elle donne à Hui-yeon cette vulnérabilité tranquille qui rend sa chute d'autant plus douloureuse. La plupart des acteurs sont excellents et d'ailleurs plutôt les rôles secondaires que les principaux qui ont tendance a forcer un peu le trait dans des interprétations parfois trop appuyées.

L'érotisme, souvent délicat à adapter, est ici finement intégré. Il ne réside pas dans les corps nus, même si les scènes explicites ont fait couler beaucoup d'encre, mais dans les lettres lues à voix haute. Dans ces mots qui deviennent des armes de séduction. Dans ce frôlement des mots prononcés à voix basse, qui évoquent bien plus que n'importe quelle scène de lit. Le mot écrit est la chose la plus scandaleuse de la série. Et c'est en cela qu'elle rejoint Laclos. Car c'est bien des Liaisons dangereuses qu'il s'agit. Dame Cho est notre Merteuil. Cho Won, notre Valmont. Hui-yeon, notre Présidente de Tourvel. Le pari de séduction, la veuve vertueuse, la chute annoncée. Tout y est.


Le roman de Choderlos de Laclos, publié en 1782, repose sur une mécanique précise : un roman épistolaire où chaque lettre est un acte stratégique, et où le lecteur, en lisant la correspondance privée des personnages, devient complice malgré lui. Adapter ce dispositif à l'écran pose un problème fondamental : comment filmer l'intime d'une correspondance sans trahir sa nature secrète ?


Roger Vadim, en 1959, tranche la question en transposant l'intrigue à l'époque contemporaine. Son film, initialement intitulé Les Liaisons dangereuses puis rebaptisé Les Liaisons dangereuses 1960 après une action judiciaire intentée par la Société des gens de lettres, remplace les lettres par des conversations téléphoniques et des rencontres mondaines. La mécanique de Laclos y perd sa dimension épistolaire pour devenir une chronique de mœurs modernes, où la cruauté se dit dans les gestes et les silences plutôt que dans les mots écrits. Vadim conserve l'essentiel du dispositif narratif mais en dilue la tension dans une esthétique de la séduction à la mode des années cinquante.


Stephen Frears, en 1988, adopte la stratégie inverse. Son Dangerous Liaisons s'inspire non pas directement du roman mais de l'adaptation théâtrale qu'en avait tirée Christopher Hampton, ce qui explique une fidélité de surface au texte original. Frears respecte le cadre temporel et spatial du roman, mais simplifie les ambiguïtés : là où Laclos laisse planer le doute sur les sentiments réels de Merteuil pour Valmont, le film tranche, et cette clarification affaiblit la complexité du jeu. La mécanique de Laclos devient une mécanique de scène, avec des face-à-face tendus et des répliques ciselées, mais perd la dimension de stratagème à longue portée que seule la correspondance pouvait rendre.


Miloš Forman, en 1989, propose une lecture différente. Son Valmont sort huit mois après le film de Frears et souffre immédiatement de la comparaison. Forman prend le parti de la distance : là où Frears filme en gros plans, Forman privilégie les plans larges, les intérieurs à la bougie, une mise en scène qui laisse le spectateur observer les personnages de loin. Ce choix change la mécanique du roman en profondeur : la cruauté de Laclos, qui reposait sur l'intimité forcée du lecteur avec les correspondants, devient chez Forman un spectacle contemplé avec une certaine élégance, presque de la fantaisie. La tension y perd en urgence, mais y gagne en étrangeté.


Roger Kumble, en 1999, transpose l'intrigue dans un lycée huppé de Manhattan avec Cruel Intentions. Les lettres disparaissent au profit des téléphones portables, des e-mails et des rumeurs qui circulent dans les couloirs. La mécanique de Laclos, fondée sur la maîtrise du temps et de l'information, se transforme en une mécanique adolescente de réputation et de statut social. Le film fonctionne, mais il réduit la stratégie libertine à une guerre de popularité, et la dimension tragique de la chute de Tourvel s'efface derrière les codes du teen movie.


Enfin, Untold Scandal de E J-yong, en 2003, transpose l'intrigue dans la Corée de Joseon, à la fin du XVIIIe siècle. Le film condense la mécanique du roman en deux heures d'une efficacité redoutable, et son choix de cadre, une société confucéenne où l'honneur féminin est une monnaie sociale absolue, donne à la chute de la veuve vertueuse une violence symbolique que ni Vadim ni Frears n'avaient explorée. La mécanique de Laclos y gagne une dimension culturelle : la séduction n'est plus seulement un jeu de pouvoir entre individus, mais une transgression des lois qui régissent toute une société.


The Scandal s'inscrit dans cette lignée, mais choisit de diluer cette mécanique implacable dans huit épisodes. Là où Untold Scandal condensait, la série étire. Là où Frears tranchait, elle hésite. La mécanique de Laclos, fondée sur l'accélération inexorable vers la catastrophe, se transforme en une promenade contemplative, ornée, lente, et parfois interminable.


Longtemps pudique, la fiction coréenne a vu ces dernières années se multiplier les scènes de nudité explicite, notamment sur les plateformes de streaming car en Corée du Sud, les organismes de régulation comme la KCC (Korea Communications Commission) et le KSCMM (Korea Communications Standards Commission) imposent des chartes morales strictes pour la télévision nationale. The Glory a fait couler beaucoup d'encre lorsque Cha Joo-young y apparaît seins nus, l'actrice justifiant la scène par la nécessité narrative : le personnage avait des implants mammaires, et cette nudité était une partie importante du rôle. Queen Woo, avec Ji Chang-wook et Jeon Jong-seo, a repoussé les limites du sageuk en intégrant des scènes de nu et des ébats explicites, au point que les versions télévisée et OTT différaient. Nevertheless, The World of the Married, Hit the Spot : la liste s'allonge d'année en année souvent pour attirer le chaland.

The Scandal s'inscrit dans cette tendance, et c'est là que le bât blesse. Ses scènes explicites, notamment la séquence de l'épisode 7 où Ji Chang-wook et Nana apparaissent entièrement nus, ont fait sensation. Mais cette nudité, contrairement à celle de The Glory qui servait le propos, ou à celle de Queen Woo qui construisait la tension, semble parfois gratuite. Certains spectateurs ont parlé de scène inutile, relevant que la caméra elle-même semblait mal à l'aise, que l'ensemble sentait l'artifice. Le nu, ici, ne prolonge pas le jeu des mots et des regards qui fait la beauté du drama. Il l'interrompt. Il casse le sortilège. Là où les lettres chuchotées construisaient une tension exquise, les corps exposés la dissipent dans une démonstration qui appartient moins à Laclos qu'à la logique du buzz.


C'est le paradoxe de cette série : elle excelle dans la suggestion, mais semble ne pas s'y fier. Elle a les moyens de la plus fine des cruautés, et elle choisit parfois la facilité du scandale. Le scénario est le point faible. L'histoire part d'une prémisse limpide et l'on attend que les épisodes restants apportent des retournements. Le récit avance de manière linéaire, ce qui n'est pas nécessairement un défaut, mais dans ce cas, on sent un manque de resserrement. L'auteur a voulu tout mettre : la romance, le jeu de pouvoir, la critique sociale, le drame historique. Cette ambition démesurée finit par brouiller le ton. Le drama cherche sa voie entre le mélo, la satire et le thriller érotique. Il a du mal à trouver sa cohérence. On passe d'une scène d'une intensité rare à des longueurs qui cassent l'élan. Même chose pour les personnages secondaires qui même si excellent n'apportent rien à l'affaire et diluent le propos.

Valmont, dans la lettre 4 du roman, écrit à Merteuil : « Mais de plus grands intérêts nous appellent ; conquérir est notre destin ; il faut le suivre ». Le drama, lui, semble avoir oublié cette urgence. Il contemple sa propre beauté, s'y attarde, s'y noie parfois.

Le mot écrit, porté à l'écran trouve une force que les corps exposés ne parviennent pas à égaler.

Jung Ji-woo n'est pas Frears et la série n'est sans doute pas de celle qui marquera.

A voir par curiosité.


GillesRochet
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