...Ou : Comment s’inventer des problèmes pendant 12 ans. En effet, c'est la première réflexion que je me suis fait. Pourquoi faire simple quand on a tout alors qu'on peut se compliquer la vie ? On dirait que c'est le postulat de ce k-drama destiné à une étude clinique de névrose. Il y a des dramas qui racontent une histoire d’amour, ou des histoires d'amour. Et puis il y a ceux qui documentent, avec un sadisme presque sociologique, comment deux personnes peuvent passer 16 épisodes à éviter de se parler correctement. The Third Charm appartient fièrement à la seconde catégorie. Plus qu'une romance, on est face à une boucle infinie d'auto-sabotage relationnel : Rapprochement / Rupture / Silence / Retour / Malaise / Re-rupture et rapprochement. À ce stade, ce n'est plus une histoire de destin ou de karma, c'est de l'acharnement sous contrainte scénaristique. Le pire, c'est que j'ai presque failli me faire avoir, car je dois avouer que ce qu'a vécu Joon-Young, je l'ai en partie vécu.
The Third Charm raconte l'histoire de vie (et d'amour) entre On Joon-Young(Seo Kang-Joon) et Lee Young-Jae(Esom) de leurs 20 à 32 ans. La première fois qu'ils se rencontrent ils ont la vingtaine. Il est étudiant, elle est apprentie coiffeuse. Il vit dans une famille de la petite bourgeoisie séoulienne avec ses parents et sa sœur, également étudiante. Elle est orpheline et c'est son frère Soo-Jae(Yang Dong-Geun) qui s'occupe d'elle depuis qu'elle est toute petite; ils sont inséparables. Joon-Young est introverti, sérieux, maladroit, sensible. Young-Jae est spontanée, ambitieuse et d'une franchise parfois désarmante. Après être tombés amoureux et officialiser, ils restent ensemble...une seule journée ! (à cause d'un drame). Elle rompt malgré elle et il ne comprend pas. Après une éclipse de 7 ans (oui je sais), ils se retrouvent par hasard. Il est devenu enquêteur à la criminelle et elle coiffeuse réputée dans le salon de Baek Joo-Ran(Lee Yoon-Ji). il ne l'a jamais oublié, c'était son premier amour. Elle non plus. Ils reprennent leur relation comme si rien ne s'était passé. Ils avaient tout pour être heureux, mais Cupidon devait être en RTT.
Attention , je vais un peu spoil mais ce n'est pas "méchant", c'est pour contextualiser
Le drama a plusieurs vies, se muant à volonté dans plusieurs directions et distillant comme un cobra son venin. Il va falloir ainsi accepter ce chaos, à la fois narratif, et une mise en scène calamiteuse. J'insiste bien là-dessus car il apparaît que certains ont confondu cela avec la réalisation, que j'ai trouvée plutôt bonne. Le début est correct, mais attention, on n'est pas dans une romcom, mais dans une comédie dramatique dont le point de bascule va s'opérer vers la fin du 10ème épisode pour plonger dans la tragédie. Au pathos original, on va ajouter une couche supplémentaire avec l'histoire de Joo-Ran. Était-ce nécessaire ? Absolument pas, c'est même contre-productif. Seule l'histoire d'amour entre Ri-Won(Park Gyu-Young), la sœur de Joon-Young, avec Sang-Hyun(Lee Sang-Yi) apporte un peu de fraîcheur : de Casanova, il passe au statut de canard et de père au foyer, pendant que madame porte la culotte. L'arrivée du personnage de Choi Ho-Chul(Min Woo-Hyuk) met mal à l'aise. À partir du moment où ce plasticien jette son dévolu sur Young-Jae, ça part "en live". Après deux avertissements verbaux, Joon-Young continue d'être humilié. N'importe qui lui aurait mis son poing dans la gueule (dont moi), mais pas lui, qui fait preuve d'une lâcheté incompréhensible. Bref, je vous la fais courte : elle l'aime tellement qu'elle plante pour une seconde fois le pauvre Joon-Young.
La gestion du temps dès le 11ème épisode est calamiteuse. D'ailleurs, cet épisode qui est une visite guidée de Lisbonne ressemble à un intermède qui casse la dynamique. Là où pendant des années Joon-Young n'avait pas évolué, son changement de vie express dépasse l'entendement. On commence à se perdre dans la temporalité. Les mois et les années défilent, mais le récit refuse de nous donner les clés. On se retrouve donc à jouer aux détectives du temps, à reconstruire le puzzle temporel à l'aide d'indices de fortune. The Third Charm est en train de me perdre, la structure narrative ne glisse pas : elle braque à 180 degrés sans mettre de clignotant. Changement de décor, rythme léthargique, ambiance pesante... On fait face à une rupture de ton si brutale qu'on en vient à vérifier si on n'a pas changé de série. C'est le moment précis où les scénaristes, en roue libre sur une création originale et ne sachant plus comment occuper l'espace, ont sorti la sulfateuse à mélodrame des années 2000 : divorce, deuil, alcoolisme, et pour clore le festival, le cancer d'un personnage secondaire. Mais à force de vouloir extorquer des larmes par tous les moyens, l'effet inverse se produit. Ce n'est plus du drame, c'est de l'overdose ! Trop de pathos ruine la sincérité, et cette surenchère finit par anesthésier totalement l'émotion. On ne voit plus la détresse des personnages, on ne voit plus que les ficelles grossières de l'écriture.
Derrière les violons, Lisbonne et le tragique de façade, la réalité de ce couple est d'une toxicité absolue. On veut nous vendre une passion inoubliable, mais la lucidité oblige à voir le fonctionnement profondément malsain de Young-Jae. Portée par une névrose destructrice, elle fuit lorsque tout va bien, mais revient systématiquement vers Joon-Young comme vers une bouée de sauvetage dès que sa vie s'effondre. Elle vampirise son amour et l'utilise comme un refuge, sans jamais se soucier des décombres qu'elle laisse derrière elle. Et dans cette tempête d'égoïsme, les dommages collatéraux sont terribles et une jeune femme amoureuse va en faire les frais. Elle va se retrouver broyée en plein vol, abandonnée au milieu du gué, simplement parce que Joon-Young est incapable de fermer définitivement le livre de son passé. Vivre dans ses souvenirs est une chose, mais détruire la vie d'une personne innocente pour panser ses propres plaies en est une autre. La souffrance et le deuil de Young-Jae sont réels, mais ils n'octroient aucun droit sur la paix et le bonheur des autres. Pendant que les personnages secondaires avancent et trouvent une stabilité légitime, notre couple principal reste englué dans ses vieux démons. Derrière l'histoire, on a quand même deux comédiens au sommet de leur art: Seo Kang-Joon bien sûr, mais Esom explose tout. Elle est extraordinaire, c'est son meilleur rôle dans un K-drama pour moi. Il y a une réelle alchimie entre les deux et ça fonctionne à merveille
Le final se raccroche aux branches comme il peut, en nous gratifiant de quelques bonnes nouvelles (ou pas), comme un os qu'on jetterait en pâture à un chien désespéré. C'est un peu long, c'est poussif sur les trois derniers épisodes, et ça manque de sobriété. On dirait qu'on prend un malin plaisir à détruire des personnages qui n'avaient rien demandé. Il y a de bons moments durant le drama, mais c'est tellement mal construit qu'on se demande parfois si on doit les aimer ou les détester. Après 12 ans de tortures mentales, d'ellipses ratées et de rendez-vous manqués, ne vous attendez pas à quelque chose qui viendrait rabattre les cartes. On dirait que c'est à nous d'inventer la suite... "Quoi ? Vous êtes sérieux ?" Le must de la série tragique par excellence pour moi reste Marriage Contract, on en est loin. C'est vraiment dommage, parce qu'un mélo qui porte une part d'autoflagellation amoureuse méritait un travail d'écriture plus profond. On étouffe trop souvent, là où par moments une bouée de sauvetage aurait été salutaire. Je me console un peu en pensant que les scénaristes de ce drama trop bancal pour moi ont, par la suite, réussi leurs adaptations de The Trunk (2024) et Love Me (2025). La rédemption existe... Mais ailleurs.
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