Qui dit Chine pense Pékin. Qui dit Chine rêve de Shanghai. Pourtant, la Chine ne se résume pas à ses mégalopoles. Ses frontières sont immenses, ses territoires multiples, tout comme ses langues, et la politique culturelle actuelle s’emploie aussi à nous rappeler cette autre Chine, périphérique, lointaine, parfois méconnue.
Non, ce n’est pas Rendez-vous en terre inconnue. Enfin si… presque.
Non, ce n’est pas un reportage d’Arte. Enfin si… presque.
Non, ce n’est pas un western. Enfin si… presque.
Car ici, le décor est celui des rudes mais somptueux plateaux d’Asie centrale. Nous sommes chez les Kazakhs, au rythme lent de la steppe.
To the Wonder est une œuvre d’immersion. Elle demande de se poser, de regarder, de ressentir. Les acteurs principaux jouent avec une grande retenue, tandis que de nombreux seconds rôles, issus de la région, apportent une présence et une authenticité qui donnent au récit une vérité rare.
Mais au-delà de ces paysages grandioses, la série raconte surtout une quête plus fragile : celle d’une femme qui cherche à s’ancrer sans se perdre. Alors embarquez avec Li Wenxiu (Zhou Yiran) pour découvrir la vie des Kazakhs à Altay, dans le Xinjiang. Elle veut appartenir à ce lieu, à ce rythme, à ces vies… mais l’écriture la maintient dans cet entre-deux, à la fois habitante et témoin.
La scène d’ouverture agit presque comme une métaphore : la neige qui bloque le passage, le travail patient pour dégager un chemin. Comme le territoire, comme les relations, comme l’écriture, sa place ne préexiste pas. Elle doit la créer elle-même, dans un mouvement lent, discret, mais déterminé.
Cette immersion n’est pas seulement un déplacement géographique. Elle implique aussi un rapport différent au confort, au matériel et à l’argent. Dans cet environnement où tout est rare et où chaque geste compte, la série interroge discrètement ce qui est vraiment essentiel. Peu à peu, Wenxiu apprend à vivre avec moins, à accepter la rudesse du quotidien, et à découvrir qu’une autre forme de richesse existe : celle du temps, des liens et de la présence au monde.
Mais pour trouver sa place, Wenxiu doit aussi apprendre à entrer dans l’univers de ceux qui l’entourent et surtout dans celui de ce beau kazakh, prénommé Batai, un jeune Kazakh dont la présence, à la fois intrigante et singulière, attire d’emblée son regard.
L’univers de Batai est d’abord celui de ses chevaux, de la steppe et du rythme qu’ils imposent. Chez les Kazakhs, le cheval n’est pas un simple animal. Il est un compagnon de vie, un partenaire de travail, presque une extension de soi.
C’est aussi à travers eux que le lien entre Wenxiu et Batai se construit. Plus que des mots ou des gestes romantiques, c’est sa capacité à comprendre ce monde, à l’accepter et à y trouver sa place qui rapproche peu à peu les deux personnages.
La scène de l’épisode 8 entre Batai et son cheval en est l’aboutissement. Son regard ne tremble pas : il assume la nécessité de son geste, dans une relation au vivant faite de respect et d’acceptation du cycle de la vie. Un moment d’une grande force, qui résume la dureté et la dignité de cet univers.
Chez lui, comme dans celui de la steppe, rien ne se précipite. Les blessures ne se referment pas dans l’urgence : elles s’apaisent lentement, au rythme du temps et de l’acceptation. Ce n’est qu’au terme de ce chemin intérieur qu’il pourra envisager de se tourner à nouveau vers elle.
Par moments, j’ai pensé à l’univers d’Emir Kusturica : non pas dans le style, beaucoup plus sobre ici, mais dans cette manière de filmer un monde en marge, profondément ancré dans son territoire et ses traditions.
La famille de Wenxiu, composée de trois femmes issues de générations différentes, illustre parfaitement cette perspective. Une grand-mère fantasque, une mère indépendante et débrouillarde, et une jeune femme en quête d’elle-même : trois manières d’habiter le monde, trois façons de composer avec les contraintes sans renoncer à son identité. Leur présence apporte une énergie, parfois teintée d’humour, mais surtout un portrait juste et nuancé des femmes han vivant dans cette région, capables à la fois de préserver leur singularité et de s’adapter à un environnement culturel différent.
Ce regard sur les trajectoires individuelles doit beaucoup à la sensibilité de la réalisatrice Teng Congcong, qui s’inspire des récits autobiographiques de Li Juan. La série adopte ainsi une approche profondément féminine, attentive aux choix de vie, aux doutes et aux ajustements nécessaires pour trouver sa place.
La réussite de la série tient aussi à l’engagement des acteurs. Leur jeu repose sur la retenue, les silences, les regards plus que sur les dialogues. Mais ne croyez pas que les dialogues soient insignifiants. C’est loin d’être le cas.
Yu Shi, dans le rôle de Batai, impressionne particulièrement. Sa présence physique, sa maîtrise du cheval, ses dialogues en kazakh et sa manière d’habiter l’espace donnent au personnage une crédibilité rare. Il ne joue pas un berger : il semble appartenir à ce monde, en partager la lenteur, la sobriété et la force tranquille.
Autour de lui, les seconds rôles, dont plusieurs issus de la région, renforcent cette impression d’authenticité qui traverse toute la série.
Présentée en compétition officielle au Festival Canneseries 2024, une première pour une série chinoise au format long, To the Wonder témoigne aussi de la reconnaissance internationale d’un récit à contre-courant, fondé sur la lenteur, l’intériorité et la force des paysages.
Au final, To the Wonder m’a profondément touchée par sa sincérité et sa retenue. La série parle du temps nécessaire pour choisir sa vie, accepter l’autre et trouver sa place sans renoncer à soi.
J’aurais peut-être souhaité des retrouvailles plus explicites entre Wenxiu et Batay. Mais la série reste fidèle à sa logique : ici, les sentiments ne passent pas par de grandes déclarations, mais par une présence retrouvée, un regard, un sourire.
Une œuvre magnifique, à laquelle j’ai attribué 9 sans hésitation. Un émerveillement. Vraiment.